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L’Indépendant : Me Kassoum Tapo, en votre qualité de député, vous avez initié, il y a deux ans, un projet de loi tendant à l’abolition de la peine de mort. Malheureusement, vous n’avez pas été suivi par vos collègues. Cependant, le gouvernement vient de déposer sur la table de l’Assemblée nationale un nouveau projet de loi pour abolir la peine de mort. Quels commentaires cela vous inspire ?

Me Kassoum Tapo : Merci Takiou. Ce n’est pas que je n’ai pas été suivi par mes collègues. En réalité, j’ai déposé ma proposition de loi tendant à l’abolition de la peine de mort l’année dernière, à la fin de la législature passée. Le Bureau de l’Assemblée m’a demandé de surseoir à cette proposition pour éviter de créer des problèmes à mes collègues préoccupés par leur réélection. Vous savez que c’est un sujet très délicat et le moment n’était pas bien choisi. Aussi, ai-je décidé d’attendre. En réalité, la proposition de loi n’est jamais arrivée en plénière mais le travail avait été fait par la commission des lois qui avait écouté toutes les personnes ressources. Les autres commissions saisies pour avis avaient également fait le travail. Le dossier était fin prêt. Donc, aujourd’hui, je me réjouis que le gouvernement ait repris l’initiative en présentant un projet de loi. Aussi, ma proposition, qui est devenue caduque et qui n’avait pas été retirée, va être remplacée par ce projet de loi que je vais soutenir de toutes mes forces.

Mais ce projet de loi est manifestement contesté par les notabilités et religieux de notre pays. Est – ce qu’il pourrait au finish aboutir ?

C’est normal, c’est de bonne guère. Vous savez que le même problème s’est posé au Sénégal où le président, Me Abdoulaye Wade est parvenu à l’abolition. Nous sommes un pays religieux comme le Sénégal. Nous ne sommes pas plus religieux que le Sénégal. Mais les Sénégalais ont aboli la peine de mort et ça été le même problème là-bas. Cependant, les religieux ont donné leur point de vue. Nous sommes dans une démocratie, c’est normal. Mais ça ne devrait pas empêcher le vote des lois.

En outre, je ne suis même pas sûr d’abord que l’abolition de la peine de mort soit contraire à l’Islam. Robert Badinter, qui était venu à Bamako en 2000 – 2001, animer une conférence sur la question, nous a révélé que le recteur de la grande mosquée de Paris lui avait donné une consultation qui soutenait que l’abolition de la peine de mort n’était pas contraire aux principes islamiques. Au surplus, nous sommes dans une République laïque. Ce n’est pas la peine de mort telle que prévue par la Charia qui est applicable au Mali. C’est une autre loi. Aujourd’hui, c’est un faux débat que veulent installer certains. Nous ne rentrerons pas dans ça. Autant nous demander également de mettre dans le code pénal la lapidation en cas d’adultère ou de couper la ou les mains des voleurs. Ce sont là des règles de la Charia non applicables au Mali. Donc, c’est un faux débat. Au moment venu, les députés qui incarnent la nation comprendront que la peine de mort est inutile et contraire aux principes universels qui sont appliqués. Et puis, ce n’est pas l’opinion publique qui fait la loi. Lorsqu’en 1981, le président Mitterrand avait annoncé qu’il allait abolir la peine de mort s’il était élu, plus de 60% des Français n’étaient du même point de vue que lui. Il avait eu le courage de le dire avant son élection et l’a effectivement aboli en 1981. Le président Chirac, pour sa part, a tenu à ce que cette abolition soit inscrite dans la Constitution française. Il y a eu une réforme de la Constitution et, aujourd’hui, plus de 80% des Français sont contre la peine de mort. Vous voyez, l’opinion peut changer du jour au lendemain. Ce qui est sûr, c’est que l’avenir, c’est l’abolition de la peine de mort. Et tous les pays modernes vont dans cette direction. Le Mali ne peut pas rester en marge de cette évolution universelle.

Quels intérêts notre pays a t-il dans la probable abolition de la peine de mort ?

Il est vrai que les Etats – Unis appliquent toujours la peine de mort. Mais, dans toutes les grandes démocraties, cette peine n’existe pas. Vous savez qu’on ne peut pas être membre de l’Union Européenne quand on applique cette peine.
Sur le plan international, il est important que cette peine, qui n’a aucune justification, disparaisse de notre arsenal pénal. Puis, nous ne pouvons pas avoir la coopération judiciaire avec certains pays si nous continuons à appliquer cette peine.

Me Tapo, parlons maintenant de l’Assemblée nationale où siègent désormais des députés issus de l’opposition. Qui, il faut le dire, ont été exclus du Bureau de l’institution. N’est -ce pas là une raison qui prouve à suffisance le déficit démocratique que vit le Mali depuis 2002 ?

Non ! Ce n’est pas exact de dire que l’opposition a été exclue du Bureau de l’Assemblée nationale. Je crois qu’on a fait ce débat en son temps et je me réjouis de constater aujourd’hui que le RPM est revenu occuper sa place dans le Bureau, la sixième vice-présidence du Bureau de l’Assemblée nationale est détenue par les Tisserands. Je me réjouis également que le Dr Oumar Mariko ait été désigné président de la Commission des Affaires Etrangères à l’Hémicycle. Donc, les membres de l’opposition occupent des postes au sein de l’Assemblée nationale. Ils jouent leurs rôles, ils ne sont pas d’accord. C’est tout à fait normal. Mais je considère que ce sont des camarades que ce soit Me Diabaté, Konimba Sidibé, Bréhima Bérodogo, ce sont des grands responsables. IBK est un patriote avéré, un homme d’Etat. Chacun à sa place apportera j’en suis sûr, sa contribution à l’édification de notre démocratie. Ils n’ont pas été exclus. Je ne pense pas qu’au niveau de l’Assemblée nationale, il y ait eu exclusion. Aujourd’hui, il y a un travail d’équipe qui se fait et ils votent régulièrement les projets de loi qui nous sont proposés.

Est-ce à dire que l’opposition ne joue pas son rôle puisque vous dites qu’elle vote systématiquement les projets de loi proposés ?

Je n’ai pas dit que l’opposition ne joue pas son rôle. Cette opposition là, de mon point de vue, est constructive. Elle ne met pas en cause les fondements de la démocratie et participe pleinement aux débats. Le jeu démocratique se déroule normalement.

Depuis le 3 octobre, le pays possède un nouveau Premier ministre. Celui-ci a formé une équipe gouvernementale. Pensez – vous que les hommes et les femmes qui composent ce gouvernement pourraient relever les défis auxquels le Mali est confronté, à savoir la relance de l’économie, la sécurisation du Nord Mali et l’effectivité de la reprise des cours à l’Université de Bamako ?

Je ne veux pas porter de jugement personnel mais je pense que le choix du Premier ministre Modibo Sidibé était le meilleur choix. C’est un grand commis de l’Etat. Son parcours personnel justifie cette nomination et je pense que les hommes et les femmes qu’il a choisis, avec le président ATT ,sont sûrement des hommes de qualité. Mais les défis sont nombreux et très grands. C’est l’évidence, il y a des problèmes. Mais je pense qu’avec le concours de tous, ils seront réglés. Le problème du nord, quoi qu’on en dise, je crois que le gouvernement a fait ce qu’il fallait depuis la signature des accords d’Alger, contestée par certains. On n’a pas le choix que d’aller vers la paix.
Les problèmes économiques sont réels, pas pour le Mali seulement, mais pour toute la sous-région. Là aussi, des grands efforts ont été faits par le gouvernement de Ousmane Issoufi Maïga et j’espère que le travail sera poursuivi.
Concernant l’école, c’est un problème récurrent depuis plusieurs années. Nous sommes condamnés à résoudre ce problème. C’est un devoir national, un devoir démocratique, qui exige de tous les républicains et patriotes une solution consensuelle.

S’agissant de la question du Nord, certains évoquent de plus en plus une solution militaire.

Êtes – vous favorable à cette option ?

Vraiment, je ne souhaite pas ouvrir ce débat -là. Le gouvernement est en train de gérer le problème. Le chef de l’Etat a donné des assurances tant au Mali qu’à l’étranger. Lors de son récent séjour en France, il s’est exprimé là -dessus. Je pense qu’il faut laisser le pouvoir assumer ses responsabilités, utiliser tous les moyens nécessaires pour parvenir à la paix.

Me Tapo, actualité oblige, vous me permettez d’évoquer «l’affaire CDE – Ahmed Sow». Avez – vous un commentaire particulier sur cette question ?

Ahmed Sow est une personnalité que je connais depuis 30 ans. Un grand professionnel qui a une réputation de rigueur et d’intégrité. N’est pas qui veut au poste qu’il a occupé au CDE. C’est le premier Africain à ma connaissance, à avoir occupé ce poste. On ne le devient pas gratuitement. Maintenant, les faits qu’on lui reproche, il s’en est expliqué lui – même. J’ai vraiment déploré le lynchage médiatique dont il a fait l’objet. Mais je crois qu’avec le temps, les Maliens vont découvrir que c’est un grand homme, qui est revenu se mettre au service de son pays. Je crois que c’est cela l’essentiel. Franchement, cette affaire est totalement déplorable et je pense qu’elle va revenir à sa juste proportion après les explications que l’intéressé lui- même a données, au cours d’un point de presse.
Je crois que notre parlement va également s’investir au niveau de Bruxelles, notamment des ACP pour connaître tous les éclaircissements sur cette affaire-là.

Entretien réalisé par Chahana TAKIOU

7 novembre 07