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A son Eminence Monsieur le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats du Mali

Objet : Information relativement à un incident à la brigade territoire de la gendarmerie de Faladié et renouvellement de mon serment d’avocat.
Excellence Monsieur le Bâtonnier,

Je suis encore au regret de vous adresser la présente aux actes de sabotage de notre travail et de mépris dont nous souffrons dans les différentes unités d’enquête. Pour votre information, je vous fais parvenir, ci-jointe, copie de la plainte que j’ai déposée au niveau du procureur de la République près le tribunal de la commune VI qui retrace les faits.
Monsieur le Bâtonnier, nous ne pouvons continuer à croiser les bras au nom de l’unité d’une famille judiciaire dans laquelle on nous opprime, nous humilie et nous méprise et cela au détriment des droits élémentaires de nos clients et de la défense.
Nous ne pouvons cautionner ces comportements qui visent à réduire au silence les «sans voix».

Défenseurs de la veuve et de l’orphelin, nous ne pouvons continuer à tolérer la violation des libertés individuelles voire les atteintes à l’intégrité corporelle par des collaborateurs de la police judiciaire voire des cabinets d’instruction et des parquets. En le faisant, nous violons notre devoir tel que les traditions des barreaux nous l’enseignent. Nous ne pouvons plus continuer à être les dindons de cette farce, les perdants d’une justice totalement pourrie et qui ne l’est que de nom. Et que gagnons- nous dans cette abdication, dans cette compromission honteuse concoctée le plus souvent contre le pauvre dans la famille judiciaire le sens de la collaboration n’est joué aujourd’hui que par l’avocat. Nous ne gagnons rien sauf la dégradation de notre image, et de notre condition économique, des affres de conscience d’avoir failli à notre devoir d’avocat. La pauvreté croissante commence à démotiver beaucoup de la nouvelle génération d’avocats et les empêche de prétendre à l’excellence.

L’émulation qui caractérise généralement sous tous les cieux et à toutes les époques les premières années d’exercice de notre exaltante profession est devenue un terme mort notre barreau et pour cause, la concurrence déloyale, le mérite ne paye plus et l’effort de formation est devenu plutôt un handicap car source d’incompréhension dans l’exercice. La culture de la médiocrité qui règne dans le pays est entrée dans nos rangs et a aussitôt englouti l’esprit de professionnalisme et tué la témérité qui caractérisent le jeune avocat dans la quête du savoir en général et dans l’effort de maîtrise de la science et de l’art du droit.
Je voudrais bien sûr parler du droit dans le sens empirique du terme. Le constat est amer : aujourd’hui, pendant que les autres membres de la judiciaire qui pourtant n’ont pas choisi le risque des professions libérales amassent des richesses insultantes, les avocats et surtout les jeunes vivent dans la misère : à peine si nos clients ne nous avouent pas qu’ils préfèrent payer le magistrat ou l’officier de police judiciaire pourtant payé par l’Etat en fin de mois pour ce service. La vie exige des choix, celui qui choisit le pouvoir et la sécurité d’un service public ne peut exiger que j’assume seul mon risque et qu’avec lui je partage mes honoraires. La réciprocité agissante, qu’il vienne au barreau et ensemble nous cherchons l’argent. S’il m’arrivait un jour d’être fasciné par l’exercice de l’autorité, je n’hésiterais pas à troquer la toge de l’avocat contre celle du magistrat (avec la réciprocité, il n’y as de concours) mais on ne peut pas travailler à califourchon sur les deux professions.

Observez lors des cérémonies de la justice l’arrivée des membres de la famille judiciaire, magistrats, greffiers, OPJ sont tous dans des véhicules tout- terrain pendant que les avocats viennent qui en taxi, qui dans une archaïque Mercédès, qui encore sur une Djakarta. Sous tous les autres cieux, ce n’est pas ainsi. Devons- nous croiser les bras devant ce constat ? N’est- il pas temps de convoquer une assemblée générale pour inviter nos confrères qui s’adonnent à ses pratiques préjudiciables à notre profession et qui à la longue nous transforment tous en escrocs pour gagner le minimum vital, de se remettre en cause, d’abandonner la routine et de reprendre courageusement leurs ouvrages de droit ? Notre respect dépendra de la maîtrise que nous avons du droit, de la connaissance des textes que nous appliquons. La formation, est-il nécessaire de le rappeler, est un devoir pour l’avocat. Seul à ce prix, nous allons imposer la considération qui nous sied. Nous n’avons pas à quémander les droits de la défense.
Excellence Monsieur le Bâtonnier, la majorité des avocats débutant vit aujourd’hui dans la misère pas pour raison d’incompétence mais à la suite d’actes de sabotage de leur activité comme en l’espèce. Les commissariats de police, les brigades de gendarmerie sont devenus des études d’huissiers et des agences de recouvrement. Les fameux registres dits « de main courante » doivent disparaître si nous voulons pratiquer le droit et respecter les missions assignées à chaque profession. Dans la justice, chacun a son rôle, ces attributions, sa mission et nous sommes complémentaires les uns des autres : l’avocat, le notaire, le commissaire- priseur, l’huissier de justice, le juge d’instruction, le juge de siège, le magistrat du parquet, le policier tout comme le gendarme, personne ne doit prétendre exercer le travail de l’autre à sa place.

Les pressions déguisées en « tentatives de conciliation » dans les unités d’enquête, les parquets et les cabinets d’instruction doivent disparaître. Les juges d’instruction ne doivent plus « envoyer en prison pour sanctionner » car cette mission revient à la juridiction de jugement ; la loi ayant énuméré les causes de la garde-à vue. A mon avis, nous devons même appeler à une amélioration de la formation de base et de la formation continue de nos principaux collaborateurs : les magistrats et que l’insuffisance de travail dûment constatée puisse à la longue à leur niveau être sanctionnée voire aboutir à une radiation suite à des saisines, analyse des décisions en cause par une commission que le département créerait à cet effet qui se prononcerait objectivement si oui ou non la décision telle que motivée n’est pas manifestement exécrable pour un magistrat d’intelligence moyenne. La composition du Conseil supérieur de la magistrature sur la demande du barreau peut être revue pour que le barreau qui à mieux que tous les autres corps puisse y être représenté et témoigner de la moralité et de la compétence de nos plus proches collaborateurs que sont les magistrats.

Dans la formation des jeunes avocats, que l’école ait des matières communes de base avec les jeunes auditeurs de justice et que de part et d’autre les ressources humaines (les formateurs viennent de toutes les professions : magistrats, avocats, professeurs d’université, notaires, huissiers, greffiers, commissaires- priseurs, OPJ…). Cela aura l’avantage de faciliter la collaboration et de réduire les coûts de la formation tant des auditeurs de justice que des avocats car par notre mission, l’Etat et les partenaires financiers de la justice (comme le Prodej) ont le devoir de prendre en charge une partie du coût de notre formation pour garantir une justice pour tous. La promotion professionnelle dans la magistrature doit d’abord tenir compte de la moralité, puis de la compétence, l’expérience ne devant venir qu’en 3ème position. C’est à ce prix que nous aurons une justice crédible et cette justice ne peut se réaliser si nous laissons faire, si nous ne sommes pas rigoureux avec nous même puis avec les autres.
A suivre

Me Hyacinthe KONE, Avocat à la Cour, Etude de Me Abouba Aly MAIGA

L’Inter de Bamako du 7 Octobre 2013