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Constitué par l’association « Action pour l’environnement et la santé » (APES), Me Cheick Oumar Konaré, chroniqueur politique et avocat, a assigné en justice une dizaine de sociétés d’exploitation minières installées au Mali.

Ce procès, qui fait trembler les magnats de l’or, et même la République tout entière, mérite qu’on en connaisse les tenants et aboutissants. C’est pourquoi nous avons approché l’avocat qui nous accorde ci-dessous une interview exclusive.


Les Echos : Me Konaré, que reproche votre client aux sociétés minières ?

Me Cheick Oumar Konaré : J’ai, avec le concours de Me Mamadou Camara, saisi le tribunal civil de la Commune II du district d’une requête aux fins de réparation du préjudice causé aux populations et à l’écosystème par l’activité de certaines entreprises minières.

Notre cliente, l’APES, leur reproche l’utilisation de méthodes et de produits dangereux qui ont causé de graves atteintes à la santé humaine, animale, végétale et à la qualité des sols.

Avant l’examen de notre requête par le juge du fond, nous avons demandé au juge des référés, juge de l’urgence, de désigner des experts et un huissier de justice pour aller constater les faits sur place. Le juge des référés, par une ordonnance en date du mardi 27 mai, a décliné sa compétence au profit du juge du fond, lequel, nous n’en doutons pas, désignera les experts dans les prochains jours.

Il s’agit là d’une stricte question de forme et de fiction juridiques. C’est au vu du rapport des experts que le tribunal se prononcera sur la réalité griefs et sur la légitimité des dommages et intérêts demandés.

Les Echos : Vous demandez jusqu’à 150 milliards F CFA de dommages et intérêts !

Me C. O. K. : Ce montant n’est nullement exagéré. Tout près de nous, en Côte d’Ivoire, un pollueur étranger, la société Trafigura, a payé 100 milliards à l’Etat pour avoir déposé des déchets toxiques dans des décharges.

Ce dépôt illicite avait causé des dommages ponctuels alors que l’APES, chez nous, impute aux sociétés minières des dommages permanents à l’environnement et à la santé. Les 150 milliards demandés serviront à indemniser les victimes humaines, à reconstituer le cheptel décimé, à restaurer le cadre de vie sauvagement dégradé et à réparer le préjudice causé à l’APES.

Les Echos : N’avez-vous pas conscience de ce que l’économie nationale repose en grande partie sur les investisseurs miniers et qu’il ne faut pas les effrayer ?

Me C. O. K. : Certes, l’or rapporte au pays, mais ce précieux métal ne vaut rien en comparaison à la vie et au cadre de vie des hommes.

Peut-on parler de développement quand un peuple a cessé de vivre ? Le combat de l’APES est donc légitime. D’autant plus légitime que cette association tente de combler la carence de l’Etat. Tenez ! L’autre jour, je me suis rendu à la direction nationale de la pollutions et des nuisances en quête de documents.

Le fonctionnaire que j’ai rencontré s’est mis à trembler comme une feuille dès que j’ai fait état des sociétés minières. Comme il me répétait comme un perroquet que tout allait pour le mieux dans les mines et qu’il se rendait régulièrement en inspection, je lui ai demandé de me communiquer copie d’un rapport de mission corroborant ses dires : il a littéralement disparu sous la table !

Cette scène en dit long sur le laxisme des services chargés de veiller au respect des textes sur l’environnement. L’Etat malien ne dira jamais rien aux sociétés minières, quand bien même elles fabriqueraient des bombes atomiques à ciel ouvert. La raison est double : l’Etat est actionnaire dans lesdites sociétés et, pire, il est lourdement endetté auprès d’elles.

Par ailleurs, lisez un peu la presse des dix derniers jours ! Il a suffi de notre requête pour que les magnats de l’or élisent domicile dans les journaux, louent des avions pour transporter des journalistes dans les mines et paient… à prix d’or de pleines pages de publi-reportages.

J’ai même lu que depuis l’ouverture des mines, le paludisme a reculé ! Encore un peu et on nous dira que le cyanure utilisé dans les mines engraisse les poules ! Pourquoi avoir attendu l’action de l’APES pour engager une telle propagande ? Pourquoi transporter des journalistes sur place quand on se refuse à l’envoi d’experts ?

Pourquoi cette coûteuse campagne médiatique quand on ne se reproche rien ? Ces interrogations induisent un triple constat : les opérateurs miniers ont mauvaise conscience, ils ne croient pas en la justice de ce pays et pensent pouvoir imposer aux Maliens la loi de l’or, pardon, la loi du silence. Chacun a la liberté de se bercer d’illusions. Quant à nous, nous nous battrons, au besoin, jusqu’à La Hayes. Advienne que pourra !

Les Echos : Les opérateurs miniers affirment que votre cliente cherche le gain facile…


Me C. O. K. :
Gain facile ? Qu’est-ce qui est le plus facile : extraire l’or au mépris des lois ou demander réparation dans le respect des lois ? En tout état de cause, nous ne nous attendons point à ce que les opérateurs miniers nous tressent des lauriers.

Diaboliser l’adversaire est une technique aussi vieille que le monde. On insinue que pour avoir intenté un procès moins d’un mois après sa création, l’APES serait née pour les besoins de la cause :
serait-il interdit de naître pour les besoins d’une cause aussi noble que la santé ?

On insinue enfin que pour n’avoir dans son bureau que des commerçants et des ménagères, l’APES n’aurait aucune qualité pour se préoccuper d’environnement. Comme si les seuls docteurs en environnement avaient droit à l’eau potable ou à de verts pâturages !

Les Echos : Pensez-vous vraiment qu’une petite association comme l’APES peut terrasser les puissantes sociétés minières ?

Me C. O. K. : David n’a-t-il pas terrassé Goliath ? La vérité triomphe toujours du faux. Sur le long parcours emprunté par l’APES, peut-être cette dernière sera-t-elle rejointe par des ONG internationales aussi puissantes que des Etats.

Nous ne désespérons ni de la justice du Mali, malgré ses lacunes, ni des arguments secrets que nous produirons au moment opportun. Mais patience, patience, dit le sage.


Propos recueillis par

La rédaction

30 Mai 2008