Partager


A la fin du 2è ultimatum donné par la communauté internationale à la junte mauritanienne, on a de la peine à imaginer comment se fera le retour au pouvoir de Sidi Ould Abdallahi, le président déchu le 6 août 2008, suite au coup de force du Basef, la seule unité non désarmée de l’armée mauritanienne qui est également l’auteur du coup d’Etat contre Ould Taya en août 2005.

A la différence près que Ould Taya était l’antithèse de la bonne gouvernance pronée partout, de l’UE, aux Nations-Unies, en passant par l’Union Africaine. Alors qu’à la fin d’un processus de transition qui a fait parler de « modèle mauritanien » Ould Abdallahi a été très bien élu et salué de par le monde. Tout semblait pourtant bien parti pour que les putschistes, réalisant l’impasse vers laquelle ils évoluaient, se ressaisissent. Le front contre le putsch ne s’était pas affaibli à l’intérieur du pays. Au contraire.

Certes, il y a eu des défections chez les députés, mais par son charismatique président Ould Boukheir, le parlement a su incarner la résistance attendue, qui est loin de l’autisme puisqu’il est d’accord avec un compromis pourtant très contestable pourvu que la junte s’en aille : les putschistes réinstallent le président dans son fauteuil, le président démissionne ensuite, et convoque des élections auxquelles il ne sera pas autorisé à participer!

La « tutelle de personne»

Le FNDD, ensemble de politiques et de leaders d’opinion mauritaniens, prenant son bâton de pèlerin, est en train de battre les pays et tenter de rallier toutes les bonnes volontés possibles contre la stratégie du fait accompli de la junte.

La communauté internationale, et cela ne lui arrive pas souvent, à travers la rencontre consultative du 20 octobre dernier à Addis-Abeba, entre l’UA, l’UE, l’OIF, les Nations Unies, la Ligue Arabe, notamment, avait su, elle aussi, mettre la pression.

Résultat : des positions qui, au départ, pouvaient ressembler à de la sympathie pour les juntes, s’assouplissaient. Celle de la France, du Sénégal, et du Maroc, par exemple. Témoin, les propos de Abdoulaye Wade, en fin octobre, précisant qu’il est opposé au coup d’Etat mais qu’il n’est pas favorable à certaines sanctions.

Bernard Kouchner, l’apôtre du devoir d’ingérence, se dit contre le putsch mais prône lui aussi des sanctions individuelles, au lieu de rétention de l’aide de l’UE, car à ses dires, ceci reviendrait à sanctionner le peuple, plutôt que la junte. Les chances sont donc plus que réduites pour que la junte cède.

Les sanctions individuelles, c’est connu, sont non seulement difficiles à mettre en œuvre mais elles ont rarement donné les résultats escomptés. Les propos du ministre de la communication de la junte, Oul Moïne, jeudi dernier à Paris, sont à cet égard édifiant « la Mauritanie n’est sous la tutelle de personne ». Ould Abdallahi, il est vrai, vit chez lui à 250 kilomètres de la capitale. Mais non seulement, il y est en résidence surveillée, mais il y est beaucoup plus isolé qu’à Nouakchott.

Il revendique la légalité et la légitimité pour lui, et à juste raison. Il n’en demeure pas moins que son « message à la nation » de la semaine dernière était diffusé par Al Arabya, et non la télévision de son pays.


Quoi si la junte refuse ?

Celui qui a été élu avec près de 53% de voix et 70% de taux de participation court donc le risque de continuer à prêcher dans le désert. Il n’y a pas de voix forte et audible pour lui auprès du leadership africain, à part peut-être l’Algérie. Mais c’est loin de la masse critique qui peut contraindre l’UE et les Nations-Unies à faire appliquer l’intégralité des sanctions qui s’imposent en réaction aux coups d’Etat.

Rétablir Ould Abdallahi par la force ? Rien n’est moins sûr, malgré l’existence de précédents de ce genre dans l’histoire de l’Union Africaine dont la Mauritanie est membre. Ce sont les précédents sierra- leonais et comoriens.


Rappels

chassé du pouvoir en 1997 par les troupes du féroce Fodé Sankho, Ahmad Teejan Kabbah est remis dans son fauteuil le 10 mars 1998 par les forces de l’Ecomog, agissant au nom de la CEDEAO, de l’OUA et de l’ONU. Plus récemment, en 2007, le président anjuanais Bacar, des Comores a été destitué par des troupes sous mandat de l’Union Africaine, quoiqu’il fasse très peu de doutes que cette solution ait été inspirée ou légitimée par la France. La Mauritanie a peu de chances de vivre ces scénarios.

D’abord, elle ne fait plus partie de la CEDEAO. Celle-ci, sans doute pas parfaite, mais elle a le mérite d’exister, contrairement à l’Union du Maghreb arabe que Nouakchott lui a préférée.

Le putsch du 6 août aurait eu plus de mal à passer dans une Mauritanie Ouest africaine plutôt que nord-africaine, un des derniers bastions totalitaires de la planète. Et puis, le coup de force qui a réinstallé Kabbah au pouvoir s’explique également et dans une large mesure surtout par la géopolitique explosive de la Mano River de l’époque ainsi que les parjures successifs du RUF qui ont fini par lui aliéner toute confiance de la Communauté internationale.

Le tout, piloté par un Comité de Cinq Chefs d’Etats de la CEDEAO alors présidée par le Malien Alpha Oumar Konaré dont l’opposition viscérale aux putschs est connue. Cette voix ne court pas les rues.

Quant au précédent comorien, il faut dire que cette île au large de l’Océan indien avait connu dix neuf tentatives de coups d’Etat depuis son accession à l’indépendance en 1975 alors qu’elle est d’un certain enjeu géostratégique.

De pseudo-Américains débarqués en 1991 au nom de la lutte contre le terrorisme à Bob Denard, le porte étendard très vocal de la France des barbouzes, tout le monde s’y est évertué à prendre le pouvoir par le fusil. De plus, l’action qui légitimait l’intervention militaire était réclamée par l’autorité fédérale comorienne.

Aucune action en Mauritanie ne peut se fonder sur pareille légitimité. Il reste incontestable cependant que c’est bel et bien un coup d’Etat qu’il y a eu à Nouakchott le 6 août 2008.

Pour éviter la fragilisante politique de deux poids deux mesures, et pour protéger de l’instabilité une région qui fera bientôt face à une série d’élections, de même qu’au renouvellement naturel mais peu préparé du leadership africain en général, la Communauté internationale se doit d’uniformiser sa réponse aux putschs contre des pouvoirs issus du verdict populaire. Le confort des tables bourgeoises en Occident peut en être affecté, bien entendu, et encore…

Il faut espérer que ceux dont l’éternuement peut tout changer en ce monde, ne continuent pas à préférer le poisson de Mauritanie au peuple de Mauritanie.

A. Thiam

24 Novembre 2008