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La traite négrière, la colonisation, le travail forcé…, tout cela est terminé en Afrique, jubile-t-on. Mais le coeur n’y est pas, parce que nul n’ignore que dans nos sociétés, d’autres formes d’esclavage ont toujours le vent en poupe, encore plus atroces, plus tenaces, et aussi nuisibles que du chiendent. Et la pire de ces formes, c’est l’ignoble traitement infigé ou imposé aux enfants, particulièrement les filles mineures.

Sous le couvert de sauver un prétendu honneur familial, clanique ou communautaire, certains traitements infligés à des enfants mineurs n’obéissent, en fait, qu’à des intérêts sordides ou pécuniaires, empreints cependant d’égoïsme ou de fanatisme, souvent de masochisme.

En atteste l’extrait de cette lettre douloureuse qu’une fille mineure a adressée au Tribunal de haute instance de son pays en 2004. Une lettre pleine d’horreur, dans laquelle la victime relate en détail tout le calvaire qu’on l’a forcée à subir.

Et cela, avec le consentement, sinon la bénédiction… de ses propres parents. Mais grâce à des complicités extérieures, notre héroïne parviendra à se soustraire de cet enfer; et justice lui sera rendue depuis. Pourtant, la teneur de ce seul extrait de sa lettre SOS laisse encore froid dans le dos.

Après avoir lu le contenu de ce cri du coeur, l’on ne peut s’empêcher de s’apitoyer et d’interroger : comment des êtres dits humains, de surcroît des parents, ont-ils pu entraîner leur propre fille dans un tel cauchemar? Et au nom de quoi?…

En vérité, aucune raison ne pourrait valablement et objectivement expliquer, encore moins excuser une telle conduite, bien que sous nos cieux et même ailleurs, certaines coutumes aient encore de beaux jours devant elles.


Le calvaire d’une mineure

Rappelons que la pauvre fillette étudiait en Europe. Et c’est lorsqu’elle est venue passer des vacances au pays qu’elle a été mise devant… le méfait accompli : son mariage avec un inconnu (pour elle) était déjà arrangé depuis belle lurette, et à son insu. Pis, sa scolarité en Europe a été gâchée pour de bon. Et pour faire “bonne mesure ”, on l’a inscrite dans une école …de la localité.

C’est donc dans des moments d’indicible souffrance morale et de sévices physiques qu’elle a eu le courage et la clairvoyance d’adresser cette lettre aux autorités pour réclamer justice. De cette missive, nous ne rapporterons que les passages les plus douloureux.

…Ensuite, ils m’ont attachée sur le lit pour me forcer à subir. C’est, paraît-il, une coutume quand une fille ne veut pas, ou ne peut pas avoir de rapports sexuels. Mais je n’ai jamais changé d’avis : j’ai refusé et je refuse encore !“. “J’ai supplié ma mère de me défendre .

Mais elle ne pouvait pas venir, car elle aurait la honte de toute la famille sur son dos. Ma mère parlait à cet homme (NDLR : celui à qui on a destiné la pauvre), en s’excusant de mon comportement. Elle lui dit que je ne sais rien aux coutumes et que j’étais encore une enfant“.

“...Après l’école, je traîne : je retarde le moment où je dois réintégrer cet enfer. Mais quand je rentre, je ne mange pas . Je reste assise toute la nuit. J’ai peur de m’endormir et qu’il (NDLR : le mari) me touche . Je sais que pour l’instant, il se retient de ne pas me massacrer, parce qu’il tient à ses papiers de mariage“. “Un soir, j’ai voulu rentrer chez mes parents.

Je suis rentrée en douce. Ma petite soeur m’a ouvert la porte et je me suis glissée dans un lit. Mais mon père m’a entendue et m’a sauvagement battue. Il m’a interdit de revenir, en disant que ma place n’est plus ici, mais auprès de mon mari, et que j’étais la honte de la famille“.

J’attends impatiemment d’être majeure, pour vivre en paix et poursuivre normalement ma scolarité. Depuis que je suis petite, je rêve d’être infirmière ou sage-femme. Je vous prie de m’aider à sortir de ce cauchemar ! Je ne veux plus voir mes parents : ils me dégoûtent ! … J’espère que vous répondrez à ma demande. Je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir tenir. Je suis fatiguée ! “.


Enfin libre, mais…

Chez cette fillette victime, l’on mesure toute l’étendue d’un désespoir qui aurait pu tourner au désastre, si la justice ne l’avait pas tirée de cette captivité, plutôt de ce guêpier. Elle aurait pu tout simplement commettre …un meurtre ou un suicide. Aussi se demande-t-on : comment peut désormais se comporter une telle fille envers la société, surtout envers ses propres parents qui ont contribué à détruire toute sa jeunesse?

Depuis lors, cette rescapée de l’enfer a retrouvé le paradis de la liberté. Mais elle gardera à jamais en elle cette haine viscérale envers les auteurs de son malheur. Le plus éprouvant pour cette jeune fille, c’est qu’elle s’était subitement retrouvée coupée de toutes les réalités qui l’entouraient avant ce mariage forcé. D’où le risque, pour elle, d’être psychologiquement dérangée, peut-être pour le restant de sa vie.


Révoltées ou soumises ?

Nombreuses sont ces jeunes filles africaines qui étudient à l’extérieur et qui redoutent un tel sort, à chaque période de vacances, à chaque retour au pays. Et la plupart d’entre elles s’interrogent sur ce qu’elles ne parviennent pas à comprendre : pourquoi faudrait-il qu’elles épousent un homme qu’elles n’ont jamais vu, qu’elles ne connaissent pas, qu’elles n’aiment pas ?

En fait, ces éventuelles et potentielles victimes du mariage forcé ont acquis une toute autre conception du mariage, ayant été habituées, non pas aux valeurs culturelles du bercail (l’Afrique), mais à celles de l’Occident. A qui la faute? …Du reste, rares sont celles qui, de temps en temps, viennent se “ressourcer” en Afrique, dans la famille de leurs parents.

Néanmoins, sur le plan du mariage, de nombreuses filles africaines étudiant en Europe nourrissent la crainte permanente de voir leur liberté de choix refusée ou confisquée tout court. Alors que là où elles étudient (en Occident), ces adolescentes vivent, au jour le jour, un flirt, une histoire qui correspond beaucoup plus à leur âge et leur conception de l’amour et du mariage.

Pourtant, nombreuses aussi sont celles qui craignent de ne pas avoir le courage de refuser ces mariages forcés ou arrangés, ou de se rebeller contre une décision parentale, familiale ou clanique, bien qu’elle soit toujours arbitraire.

Enfin, nombreuses sont celles qui, fatalistes, choisissent de se soumettre, voire s’en remettre à cet horrible sort, renonçant ainsi, et pour toujours, à leur loisir d’aimer celui qu’elles ont choisi… en toute liberté.


Oumar DIAWARA

04 Juin 2008