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Les prix élevés sur les marchés de la capitale ne sont pas tous liés à la spéculation. Explications de nos « consultants »

L’Aïd el Kébir, « la Grande fête » , communément appelée chez nous la fête de la Tabaski ou encore plus prosaïquement la fête des moutons, c’est dans deux semaines. Comme d’habitude, la proximité de cette fête est source de préoccupations et même de crainte pour les chefs de famille dont les principales préoccupations sont offrir à Madame et aux rejetons des habits de fête, préparer les spéciales pour la nourriture de fête et assurer l’acquisition du précieux mouton pour le sacrifice.

Pour supporter ce qui équivaut à une saignée financière, les chefs de famille font assaut d’imagination et d’esprit d’initiative en cette veille de fête. Si certains d’entre eux réussissent tant bien que mal à faire face à toutes ces dépenses en cascade, d’autres sont obligés de procéder à un tri et de classer les priorités.

Et sur la liste de ces dernières, l’acquisition du mouton de fête est placée au-dessus de toutes les autres. Car la reproduction du sacrifice d’Abraham dépasse désormais le cadre religieux dans la plupart des familles. Pressés par les femmes et surtout les enfants, contraints de devoir tenir leur rang, les chefs de famille sont acculés à une vraie gymnastique pour rapporter à la maison un bélier de taille et d’allure acceptables. Rien d’étonnant donc si depuis quelques semaines, la fièvre du mouton monte progressivement à Bamako au fur et à mesure que s’approche le jour J.

Nous avons donc jugé nécessaire hier de faire un premier tour dans les différents « garbals » (lieux de vente des animaux) et marchés de moutons occasionnels de la capitale pour prendre la température des prix pratiqués et dégager les premiers constats à deux semaines de la fête.

De Niamana à Faladiè en passant par Niamakoro, Kalabancoura, Quartier-Mali, Badalabougou jusqu’à Lafiabougou Koda, Hippodrome, Quartier Sans fil et Boulkassoumbougou, cinq constats se dégagent : le marché se ravitaille progressivement, les moutons sont d’un embonpoint acceptable, la grande frénésie tant attendue par les vendeurs n’a pas encore gagné les marchés, la fourchette des prix varie d’un garbal à l’autre et les chefs de famille jugent la dépense excessive par rapport à leurs bourses. Les mêmes constats valent pour les marchés spontanés de la capitale.

L’impact de l’insécurité dans le sahel – Il faut se rappeler que Bamako aussi bien que les capitales régionales de notre pays sont ravitaillés en bétail pendant cette période à partir des terres de production par excellence que constituent notamment la zone du Gourma (Gossi, région de Tombouctou), les zones de Douentza, de Boni, Fatoma (Région de Mopti), les zones de Fatinè, Fagasso, Yolon, Niono, Koin, Kimparana (Région de Ségou), les zones de Nara, Diéma, Touba, Sirakola et les grandes foires de bétail du Sahel Occidental.

Malheureusement ces grandes zones d’élevage sont directement ou indirectement frappées par l’insécurité, une insécurité que subissent en premier lieu les éleveurs et les commerçants de bétail. Dans les garbals de la capitale, grossistes et détaillants sont unanimes à reconnaître que le phénomène invoqué plus haut est pour beaucoup dans le retard enregistré dans l’approvisionnement du marché et même dans le niveau des prix.
La fourchette des prix est fixée entre 35.000 Fcfa et 200.000 Fcfa pour les gros béliers

La fourchette des prix est fixée entre 35.000 Fcfa et 200.000 Fcfa pour les gros béliers

Abdoulaye Sow, vendeur bien connu de moutons au « garbal » de Lafiabougou, tire sur la sonnette d’alarme tout en développant une analyse très pointue. « Les grands zones qui approvisionnement Bamako sont aujourd’hui envahies par les braqueurs et les bandits armés. Et les premiers cas de braquages enregistrés dans le Sahel occidental depuis septembre et perpétrés par des bandes armées ont véritablement découragé des acheteurs de moutons.

Aujourd’hui, les rares commerçants qui vont dans ces zones évitent d’amener avec eux des sommes conséquentes. Pire, les transporteurs se montrent très réticents à sillonner ces zones par peur d’être dépouillés de leurs véhicules par les bandits. Les rares qui acceptent de nous suivre exigent des sommes exorbitantes.

Mais même l’appât du gain n’est pas déterminant. Peu nombreux sont aujourd’hui les transporteurs qui acceptent d’aller dans les zones N°1 et N°2 du Sahel occidental (situées entre Nara et Léré). Pourtant, il s’agit là d’une des plus grandes terres d’élevage aménagées par les autorités maliennes pour promouvoir l’élevage dans le Sahel », assure notre « consultant ».

Son collègue Ahmed Mohamed tient à ajouter d’autres éléments d’analyse concernant cette fois-ci la situation des éleveurs des zones du Sahel. Selon lui, l’insécurité résiduelle dans cette partie du Mali a engendré une certaine psychose. « Auparavant de nombreux éleveurs du Sahel faisaient paître leur bétail à proximité des différents points de vente à Bamako pendant la période pré Tabaski. « Aujourd’hui, les bandits armés qui sévissaient dans le Nord du pays et qui ont trouvé refuge chez notre voisin du Nord-ouest font croire aux éleveurs que ceux-ci s’exposent aux lynchages en venant à Bamako, d’où la réticence de beaucoup d’entre eux. Cependant, malgré ces difficultés, le marché s’approvisionne doucement.

Et selon moi, les prix sont légèrement en baisse par rapport à l’année dernière », explique le commerçant. Selon lui, s’il y a cherté du mouton cette année, elle s’expliquerait par les réalités du terrain qui évoluent au fur et à mesure que la fête s’approche. « Mais je suis sûr d’une chose, il n’y aura pas de pénurie.

Et les prix vont même baisser au fur et à mesure que la frénésie d’achat montera. Vous savez, le commerce de moutons est un commerce particulier. Dès qu’il y a de l’engouement, des cargaisons arrivent à un rythme soutenu. Mais quand l’affluence des acheteurs est moindre, les vendeurs hésitent à faire venir de grands troupeaux et les prix renchérissent », ajoute notre interlocuteur.

Ainsi, dans les garbals de la capitale, les prix évoluent au gré des heures et des informations qui arrivent des différentes foires de bétail à travers le pays. Et ces prix diffèrent d’un garbal à l’autre et d’un point de vente à l’autre. Cependant, partout, la fourchette des prix est fixée entre 35.000 Fcfa et 200.000 Fcfa pour les gros béliers. Les plus petits moutons se négocient entre 35.000 Fcfa à 40.000 Fcfa. Malheureusement cette catégorie d’ovins n’est pas légion. Pire, les bêtes vendues à ces prix ne sont pas conformes aux critères édictés par l’Islam, jugent la plupart des chefs de famille. Les bons béliers moyens auxquels s’intéresse le Bamakois lambda, se marchandent autour de 80.000 et 100.000 Fcfa

Le garbal de Lafiabougou est le moins cher. Les amateurs des beaux et gros béliers blancs, appelés communément « souraka saga » doivent débourser entre 150.000 et 250.000 Fcfa. Inutile de décrire les échanges parfois très vifs auxquels se livrent vendeurs et acheteurs autour de toutes ces bêtes. Les clients, très souvent furieux et dépités, refusent d’accepter ce qu’ils considèrent comme un diktat des vendeurs. Certains chefs de famille ont tout simplement décidé d’attendre l’opération Pasedo (vente promotionnelle de mouton) pour venir payer leur bélier.

Il noter que dans ce cafouillage, un garbal s’est distingué par son organisation interne et la coordination des prix. Il s’agit du garbal de Lafiabougou Koda. En effet, ici, les animaux sont vraiment d’un bon embonpoint. Mieux, les prix sont les moins élevés par rapport à ceux des autres garbals de la ville. Un bon mouton se négocie entre 90.000 et 60.000 Fcfa. Et les moutons moyens de 25.000 à 30.000 Fcfa. Les gros béliers sont cédés entre 120.000 et 180.000 Fcfa.

Sidi Mohamed Dicko, est vendeur de mouton dans ce garbal. Selon lui, la baisse de prix à ce garbal s’explique par les soucis des marchands de moutons de liquider rapidement les premiers arrivages pour préparer un second convoi. « Cette année, les moutons venus du Sahel sont vraiment bien en chair, à cause de la bonne saison hivernale. Les clients qui viennent les examiner en sont satisfaits. Et les « coxeurs » n’ont pas encore pris d’assaut le « garbal ». Pour moi, les prix sont encore abordables, ce sont les prochains convois qui risquent de proposer des bêtes plus chères. Ici aujourd’hui, avec 40.000 Fcfa, on peut avoir un bon mouton de fête », explique-t-il avant de conseiller aux clients de ne pas attendre le dernier tournant pour faire les achats.

Abdrahamane Diané, un chef de famille en quête de mouton, a suivi ce conseil. Il s’est offert un bon bélier à 80.000 Fcfa. « Bon, je pense que c’est à peu près abordable. Du moins, dans ce garbal et pour le moment. Je précise bien, pour le moment. Parce que les prix peuvent évoluer rapidement. L’année passée, j’ai acheté un mouton plus petit que celui-ci à 115.000 Fcfa. Donc j’estime que j’ai fait une bonne affaire avec ce bélier», lance ce chef de famille en souriant. Cependant, soupire-t-il, 80.000 Fcfa, c’est cher pour un fonctionnaire moyen « Il est temps que les autorités réagissent pour réguler ce secteur en fixant des prix moyens. Le Sénégal l’a fait, pourquoi pas nous qui approvisionnons ces pays ? Cela ne peut pas continuer éternellement », lance-t-il en brandissant l’étendard de la révolte des consommateurs.

De fait, les discussions avec les acteurs de ce secteur le confirment toutes : pendant cette période les foires de bétail à travers le pays sont envahies par des les acheteurs étrangers qui viennent de la Guinée Conakry, du Libéria, de la Sierra Leone et de la Côte d’ivoire. Selon certains commerçants, cet afflux de clients étrangers a un impact négatif pour le consommateur malien. Car la demande devenant très forte, les bergers laissent les enchères monter et c’est le plus offrant qui gagne. Pendant cette période pré-Tabaski, certains pays de la sous-région ouvrent leurs frontières aux commerçants de mouton, renonçant même à toute perception de taxe, engendrant ainsi une ruée des moutons en leur direction.

Ainsi va le marché de mouton à deux semaines de la fête. Un marché à plusieurs vitesses, où les prix peuvent évoluer à tout moment. Certains se demandent s’il ne serait pas temps pour notre pays d’élaborer des estimations claires et nettes des besoins en moutons pendant cette période afin de d’organiser le marché en fonction du revenu des acheteurs moyens. Car ce secteur qui se caractérise par son désordre devient chaque année l’objet des critiques de plus en plus virulentes. Mais en attendant que cette suggestion ne prenne corps, les chefs de famille doivent se résigner. Pour eux, cette année, comme lors de précédentes, Tabaski reste synonyme d’angoisse.

D. DJIRÉ

Essor du 04 Octobre 2013