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La dame pourrait être la victime crédule d’un marabout sans scrupule. Sauf que son comportement intrigue et déroute.
Les femmes sont elles plus adroites et aussi plus cyniques que les hommes lorsqu’elles se lancent dans les activités délictueuses ? Sans vouloir accabler nos sœurs, on serait tentés de répondre par l’affirmative.

Les dames délinquantes ont en effet deux avantages sur leurs « collègues » mâles. Le premier, c’est que le grand public conserve encore des préjugés favorables envers le sexe dit faible. La plupart des Maliens s’imaginent mal les femmes s’adonner à l’escroquerie, à l’extorsion des fonds, ou encore au vol à main armée.

Donc, l’effet de surprise joue plus facilement en faveur des délinquantes. Le second avantage de celles-ci, c’est que les victimes éprouvent une certaine réticence à les dénoncer. Sans doute, parce qu’il n’est jamais agréable pour un homme d’admettre publiquement qu’il s’est fait avoir par une dame. Sans doute aussi parce que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’un citoyen se résoudra à faire envoyer une femme derrière les barreaux.

Ces scrupules sont mal venus. Car les prédatrices, elles, se montrent sans pitié et sans scrupules. Les lecteurs de cette rubrique s’en sont convaincus lorsque nous leur avons relaté les faits d’armes de ces « escrotes » de grand chemin que sont Oumou Diawara et de Aminata Dado dite Dado. Le temps est donc au bouleversement des coutumes et des croyances.

Dans la conjoncture actuelle, bien des valeurs naguère intangibles ne tiennent plus la route. De plus en plus, l’on trouve des individus qui ne se donnent de raisons d’exister que dans les escroqueries, les vols et les braquages. Les femmes ne font pas exception à cette nouvelle règle.

De cela, les policiers et les gendarmes peuvent en témoigner, eux qui s’organisent pour neutraliser la nouvelle race de délinquantes (la première étant constituée majoritairement par des expatriées venues de la sous-région).

Une race dont le champ d’action se situe surtout dans les quartiers périphériques et populaires. Au point que concernant ces dames, on peut parler d’un véritable phénomène social, peu glorieux et en constante progression.

Notre histoire d’aujourd’hui, en surprendra plus d’un, parce qu’il est possible qu’il soit l’inversion d’un scénario très connu, celui qui voit la dame en détresse se faire dépouiller par un escroc sans scrupule. L’affaire a commencé voilà plus d’un mois avec une plainte reçue par la police de Yirimadjo.


500 grammes d’or :

La dame à l’origine de cette démarche et qui se présentait comme une commerçante se plaignait d’avoir été victime d’une escroquerie montée par un marabout. Elle affirmait s’être rendue chez l’érudit pour obtenir de ce dernier les bénédictions qui lui permettraient de faire fructifier son négoce.

Selon elle, le marabout lui aurait donné un flacon contenant une potion magique, flacon que la dame devait placer dans une malle entre l’argent qui constituait son fonds de commerce et ses bijoux les plus chers. La dame assura qu’elle avait exécuté scrupuleusement ces instructions.

Mais lorsqu’elle avait ouvert sa malle une semaine plus tard, ce fut pour constater que tout l’argent et les bijoux avaient disparu. Effondrée, la commerçante mit du temps à recouvrer ses esprits. Mais dés qu’elle se sentit un peu mieux, elle décida de porter plainte pour escroquerie. Les policiers s’en furent cueillir le marabout chez lui et le conduisirent au commissariat.

Lors de l’interrogatoire, l’érudit donna une version assez différente de celle de sa cliente. Il confirmera avoir effectivement reçu la visite de la dame. Mais cette dernière n’était pas venue parler de son commerce. Elle aurait tout prosaïquement demandé une mixture qui lui permettrait de reconquérir son mari qui caressait le projet de prendre une deuxième épouse.

Le marabout aurait remis à sa cliente une potion que cette dernière devait mélanger à un plat à faire déguster par son époux. Toujours selon le marabout, la dame était venue une semaine plus tard le remercier en attestant que sa mixture avait produit son effet et que les choses étaient rentrées dans l’ordre avec son mari.

Après s’être répandue en commentaires très louangeurs, elle aurait remis au marabout la somme convenue comme paiement de ses services. L’érudit pensait donc en avoir fini avec cette cliente. Aussi grande fut sa surprise quand il vit la police débarquer chez lui avec la commerçante qui l’accusait d’escroquerie.

Lors de la confrontation au commissariat, chacun des protagonistes s’en tint mordicus à sa version.
Les policiers étaient plutôt désorientés. Mais ils choisirent de croire la dame lorsque celle-ci s’effondra en larmes en jurant que le vieil homme avait brisé son avenir. Il faut dire que le récit de la commerçante était des plus plausibles en ces temps où les consultants de l’occulte ont très mauvaise presse.

En effet, pas de jour ne se passe sans que ne se raconte l’exploit d’un faux marabout et vrai escroc. Dès le lendemain de la confrontation, le vieil homme se vit donc déférer à la prison centrale de Bamako.
Dans son lieu de détention, le marabout étonna tous ses compagnons d’infortune. Loin de se répandre en lamentations, il se disait confiant en la volonté divine et affirmait attendre avec assurance le jour de son jugement.

La sérénité du vieil homme ne déteignait cependant pas sur les membres de sa famille. Désemparées, ses épouses se présentèrent chez la commerçante pour supplier cette dernière de retirer sa plainte. La dame regarda froidement ses interlocutrices et leur posa sans détour ses conditions. Elle demanda aux épouses du vieux de lui apporter un million de FCFA et 500 grammes d’or.

Ces exigences de la dame remplirent de perplexité les épouses qui finirent par lui avouer qu’elles n’avaient pas les moyens de satisfaire ses prétentions. Leur ton suppliant ne désarma pas la commerçante dont la réplique fit sursauter les visiteuses. « Et les bijoux en or que je vous vois porter lors des cérémonies ? s’exclama-t-elle. Amenez-les moi, si vous voulez voir votre mari sortir de prison« .

Se rendant compte qu’il était inutile d’essayer d’attendrir la commerçante, les épouses prirent congé d’elle en lui promettant de tout mettre en œuvre pour mobiliser la somme demandée.

Un train de vie modeste :

Arrivées à la maison, les dames relatèrent en détails les résultats de leurs démarches aux parents et amis du marabout. Leur récit provoqua l’incompréhension générale : comment une dame qui se présentait en victime pouvait-elle faire preuve d’une telle cupidité et proposer un arrangement aussi impitoyable ?

Parmi les amis du vieux marabout présents, l’un d’eux réagit sans hésiter. L.B. (ainsi le désignerons-nous) est un haut cadre avec une bonne expérience de la vie. Il trouva plus que suspectes les exigences financières de la commerçante, exigences qui ressemblaient à de l’extorsion de fonds, pratiquée en plus à visage découvert. Il partit donc rencontrer l’avocat du vieux marabout et lui fit part de ses doutes sur la bonne moralité de la plaignante.

Le conseil entama alors sa propre enquête sur la personnalité de l’accusatrice. Lors de ses investigations qui furent très méticuleuses, l’avocat se présenta dans toutes les concessions situées aux alentours de la famille de la dame pour savoir de quelle réputation jouissait la commerçante.

Les conclusions auxquelles il parvint furent étonnantes et édifiantes. Après s’être rendu dans les sept familles avoisinantes, l’avocat découvrit que la dame en question n’avait pas de métier fixe. « Elle sort le matin et rentre le soir. Elle affirme faire du commerce, mais on ne l’a jamais vu avec des marchandises« , indiquera la voisine immédiate.

Une autre voisine mit carrément en doute l’existence des bijoux de valeur dont la commerçante avait indiqué la mystérieuse disparition. « Nous la voyons dans les cérémonies sociales, expliqua cette dame, elle ne porte rien qui ne sorte vraiment de l’ordinaire« . Bref, tous les témoignages recueillis attestent que l’accusatrice possédait un train de vie modeste, bien loin du statut de commerçante aisée dont elle s’était parée.

Au bout de son enquête, l’avocat en arriva à la conclusion que l’accusatrice n’était qu’une très habile affabulatrice. Selon lui, elle aurait inventé toute cette histoire d’argent et de bijoux disparus pour faire mettre en prison le marabout et ensuite monnayer auprès de la famille de l’intéressé le retrait de sa plainte. Pour l’avocat, la manière dont la commerçante avait interpellé les épouses du vieux sur leurs bijoux en or montrait qu’elle avait bien observé la famille de sa future victime.

Fort de ces éléments nouveaux, l’avocat demandera la mise en liberté provisoire de son client en attendant le jugement. L’affaire serait, selon nos informations, au niveau du tribunal de la Commune VI. Le vieux marabout, aujourd’hui en liberté provisoire attend impatiemment le verdict du juge et ne doute pas qu’à cette occasion la vérité éclatera au grand jour. Pour notre part, nous laisserons la justice trancher. Elle le fera sans doute à la lumière des détails nouveaux qu’aura détectés l’instruction.

Mais déjà, un faisceau de présomptions défavorables à la commerçante fait croire que l’affaire est beaucoup moins évidente que ne l’avait présentée la plaignante. Il s’agira de savoir si cette dernière est une victime qui aurait cherché ensuite à tirer profit de l’emprise qu’elle a sur la famille de l’accusé. Ou si elle est une manipulatrice hors pair qui aurait monté avec cynisme un piège parfait en utilisant les préjugés défavorables sur les marabouts. La réponse ne sera pas simple à dégager.

Doussou Djiré

L’Essor du 1er avril 2008.