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1-45.jpgA sa troisième année à Bamako, Mamou se lie d’amitié avec un groupe de jeunes filles très éveillées qui habitaient elles aussi le quartier de Banconi. Complètement prise en otage par ses nouvelles fréquentations, Mamou commence à rentrer de plus en tard. Puis elle se met à découcher au plus grand déplaisir de sa tante Aïcha. La brave dame se montre impuissante à rétablir son autorité sur sa nièce pour la ramener dans le droit chemin. Alignant les escapades nocturnes et les virées du week-end, la jeune fille finit par tomber enceinte. Affolée, elle réintègre le domicile de sa tante et qui l’aide à sauver les apparences. La brave dame interne Mamou au fin fond de la maison et lui interdit de mettre le nez dehors. A toutes les amies qui venaient chercher sa nièce, la dame répond que la demoiselle était repartie au village.

Les apparences sont sauves

Mamou accoucha donc dans la plus grande discrétion et elle ne commença à réapparaître que lorsque disparut toute trace de son état de jeune mère. A ses amies, elle raconta qu’elle avait effectivement été rapatriée au village pour y épouser un de ses parents, mais qu’elle avait guetté le moment propice de s’enfuir, car elle ne voulait en aucun cas s’allier à ce cousin paysan.

1-46.jpgPeu à peu, Mamou reprit son ancienne vie insouciante. Et une nouvelle grossesse ! Cette fois-ci, la tante, qui malgré ses efforts n’avait pas pu savoir qui était le père du futur enfant, ne voulut pas se mouiller dans une nouvelle supercherie. Elle le dit tout net à son mari qui interrogea à son tour Mamou sur l’identité du père du futur enfant. Mais le vieux se heurta lui aussi au silence buté de la jeune fille.

Dans la famille, on résolut de ne plus se poser de questions et de laisser la jeune fille à son sort.

Dans la nuit du 20 au 21 mai, pendant que tout le reste de la famille dormait, Mamou entra en travail. Au lieu de réveiller sa tante pour qu’elle l’assiste, la jeune fille choisit de se barricader dans sa chambre et d’accoucher seule. Elle étouffe le nouveau avec un linge, vérifie que le nourrisson ne respire plus, met le corps dans un sachet plastique, y enfourne également tous ses vêtements tachés de sang ainsi que le placenta. Puis, elle noue solidement les bords du sachet et se recouche. Mais elle ne parvient pas à se rendormir. Elle perd beaucoup de sang et s’affaiblit de minute en minute. Mamou s’abstient cependant d’appeler au secours. Elle caresse l’espoir que la douleur passe d’elle-même. Elle ne se rend pas compte de l’importance de l’hémorragie dont elle est victime.

Les mauvais esprits

Le sang qu’elle perdait avait coulé jusqu’à terre, où il avait formé une rigole passé sous le battant de la porte pour atteindre la véranda commune. Il est possible que tout se soit terminé de manière très tragique pour l’infanticide si un obscur instinct n’avait pas tiré la tante de son sommeil. La dame s’était dressée en sursaut sur son lit et secouant son époux par l’épaule, elle lui demanda de se réveiller. Car, disait-elle, elle sentait une odeur de sang dans la maison. Le vieil homme huma l’air et ne perçut rien du tout. Il conseilla à sa femme d’invoquer le nom d’Allah parce que ce qu’elle sentait ne pouvait être qu’une odeur néfaste envoyée par les mauvais esprits.

La femme récita donc quelques versets du Coran avant de se recoucher. Mais l’odeur persistait dans ses narines et quelque chose la poussa à aller voir dehors. Pas du tout rassurée, elle se leva du lit et s’aventura dans la véranda. Elle tâtonnait dans l’obscurité pour trouver le contact de la lampe lorsque son pied nu se posa sur un liquide gluant. La dame frissonna, mais s’armant de tout son courage, elle s’aventura jusqu’au contact et alluma la lampe.

La lumière lui permit de découvrir que le liquide dans lequel elle avait marché était du sang frais. La première idée qui lui vint immédiatement à l’esprit était que des bandits s’étaient introduits dans la maison par effraction et avaient tué sa nièce. La tante en était d’autant plus convaincue que le mince filet de sang venait de la chambre de la demoiselle. Elle inspira profondément pour trouver la force d’appeler d’une voix tremblante son mari. Ce dernier fut lui aussi saisi de la même crainte en voyant le sang. Il frappa à petits coups inquiets sur la porte de la chambre de Mamou. Une voix très faible lui répondit.

Le couple poussa un énorme ouf de soulagement avant de demander à la fille si elle pouvait leur ouvrir. Mamou rassembla ses dernières forces pour déverrouiller la porte. C’était à une vision traumatisante que furent confrontés ses parents lorsqu’ils entrèrent. Le sol de la chambrette était rouge de sang. L’homme comprit instantanément ce qui s’était passé et tourna les talons. Aïcha, elle, choisit de rester pour questionner sa nièce.

Cette dernière indiqua qu’elle avait fait le choix d’accoucher toute seule. A la question de savoir où était l’enfant, Mamou montra du doigt le sachet plastique soigneusement attaché. Aïcha se prit la tête en comprenant ce qui s’était passé. Un peu remise de son émotion, elle appela son mari pour lui restituer les faits. L’homme ne fit aucun commentaire. Il se contenta de rentrer s’habiller et de partir à la recherche d’un taxi. Il y installa sa femme et la jeune fille. Il s’empara également du sac macabre et ordonna au taximan de prendre la direction du commissariat du 6e Arrondissement. Là, l’oncle expliqua toute l’affaire à l’inspecteur de permanence Idrissa Nicolas Koné.

Le policier para au plus pressé. Mamou avait perdu beaucoup de sang et ne tenait plus sur ses jambes. Il ordonna donc à ses parents de l’emmener au centre de santé de référence de la Commune I. La fille y reçut les soins nécessaires. Une fois qu’elle se fut sentie mieux, elle mit à profit l’absence de surveillant pour prendre la fuite.

C’est hier matin (lundi) que son oncle annonça s’être aperçu de sa disparition. La version du vieil homme a fortement déplu aux policiers. Ceux-ci expliquent qu’ils avaient de manière exceptionnelle laissé l’infanticide à la garde de ses parents parce que le vieux Sékou leur avait semblé être un ancien digne de confiance. Mais ils doutent fort de sa sincérité.

G. A. DICKO

Essor du 27 mai 2008