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Les Maliens sont appelés aux urnes dimanche pour le second tour de l’élection présidentielle. Ils devront départager l’ancien Premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta et l’ancien président de la commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Soumaïla Cissé. Au premier tour, la participation avait été particulièrement importante, signe d’une aspiration des Maliens à tourner la page de la crise.

jpg_une-1990.jpgLe taux de participation au premier tour d’élection présidentielle malienne est finalement un peu moins élevé que celui annoncé initialement par le ministère de l’Administration du territoire. Le Conseil constitutionnel a proclamé le chiffre de 48,98 % des inscrits. Mais c’est un taux qui reste tout de même exceptionnel pour le Mali.

« Il faut reconnaître que la participation est restée faible depuis 1992 jusqu’à maintenant, explique Moumouni Soumano, le directeur exécutif du Centre malien pour le dialogue inter-partis et la démocratie. On n’a jamais atteint 40 % pour ce qui concerne les élections présidentielles. Le (taux le) plus bas enregistré était autour de 25-27 %. »

Une participation habituellement faible

« Principalement, analyse Moumouni Soumano, on dira qu’il y a un désintérêt des populations de la chose politique. Mais il y a aussi un second facteur qui est intéressant à noter, c’est un facteur technique : le processus d’inscription sur les listes électorales se fait d’office au Mali. Dès qu’on a 18 ans, on devient électeur. Certains sont sur la liste électorale sans savoir qu’ils sont électeurs, ce qui gonfle le taux d’abstention. »

Dans un rapport publié par la fondation Friedrich Ebert, intitulé « Les élections au Mali : Pourquoi le taux de participation est toujours si bas », Mohamed Traoré et Sékou Mamadou Chérif Diaby indiquent que « des premières élections de 1992 aux plus récentes, le constat est qu’il n’y a jamais eu d’afflux vers les urnes et cela bien que beaucoup de moyens techniques, financiers, logistiques et humains aient été déployés pour cela. » Ils identifient différentes causes : l’analphabétisme, et la culture politique traditionnelle, le manque de fiabilité des listes électorales, l’éloignement des bureaux de vote des électeurs, les problèmes de distribution des cartes, etc.

Les deux analystes signalent un écart notable entre les taux de participation au nord du pays et ceux au sud. Il semble qu’on ait plus voté (en proportion) dans le nord du pays qu’au sud lors des différents scrutins de l’histoire démocratique du Mali.

Les chiffres se sont inversés pour le scrutin de 2013. La partie nord-est du pays a présenté les plus faibles taux de participation de tout le Mali (notamment les cercles d’Abeibara, Tin-Essako, Kidal, Tessalit et Ménaka). Tandis qu’à Bamako, près de 58 % du million d’électeurs inscrits sont allés remplir leur devoir électoral. Des taux de participation élevés également au centre du pays (plus de 60 %) dans les cercles de Bandiagara, Tominian, Koro et Bankass.

« Les Maliens veulent le changement »

Pourquoi un tel engouement des électeurs au premier tour de la présidentielle de 2013 ? A Bamako, beaucoup ont leur point de vue sur la question.

« Les 20 dernières années que le Mali a vécues ont été catastrophiques, explique un homme installé sur un banc, au milieu d’un garage deux roues sur le bord de la route. Les Maliens avaient acquis des habitudes catastrophiques. On ne travaille pas au Mali, les gens ne font que voler. Tout le monde a compris ça, donc finalement, après le coup d’Etat, les Maliens se sont dit qu’il faut sortir voter pour choisir l’homme qui puisse arrêter tout ça. »

« Pour moi, les Maliens sont sortis voter nombreux parce qu’ils veulent le changement, témoigne un autre homme. Il y avait un clan qui corrompait tout à son profit. Les gens sont sortis pour mettre fin à ça. »

« Par le passé, dit un troisième Malien, les gens ne s’intéressaient pas beaucoup à la politique. On a laissé les politiciens détruire le pays et donc maintenant les gens s’intéressent à la politique. Rien ne sera comme avant. »

Prise de conscience liée à la crise de ces 18 derniers mois ? Sursaut démocratique ? C’est ce que pensent certains observateurs, comme Abba, l’un des membres des « Sofas de la République », une organisation de jeunes qui se veut l’équivalent malien des « Y’en a marre » sénégalais.

« On revient de très, très loin, on revient d’un pays qui était coupé en deux, occupé par des groupes –voire des groupuscules terroristes. Tout ceci a créé chez les Maliens beaucoup de peine, beaucoup d’amertume, de douleur par rapport à notre orgueil. Je pense qu’à la suite de cela, les gens comprennent qu’il faut absolument pour eux qu’ils s’intéressent à la chose publique… »

Une déception qui couvait depuis une décennie

Les événements de ces 18 derniers mois ont probablement servi d’électrochoc pour l’opinion publique malienne, mais les enquêtes d’opinion réalisées au Mali depuis une dizaine d’années par le réseau Afrobaromètre montrent que la crise couvait depuis longtemps et que la défiance de la population vis-à-vis de la façon dont la démocratie malienne fonctionne, s’est installée progressivement.

Depuis 2002, on a assisté à une forte baisse du pourcentage de Maliens satisfaits du fonctionnement de leur démocratie. Alors que 63 % des Maliens interrogés se disaient satisfaits en 2002, ils n’étaient plus que 31 % en 2012.


Chronique d’une campagne éclair

Les états-majors des deux camps ont passé la journée de jeudi et une partie de la matinée de vendredi à affiner leurs derniers plans, à commencer par celui qui est arrivé en tête au premier tour, Ibrahim Boubacar Keïta.

L’entourage d’IBK explique qu’il a enregistré ce vendredi matin, avec les candidats du premier tour qui le soutiennent, son dernier film de campagne, diffusé ce vendredi soir sur la télévision malienne. IBK a eu ensuite une réunion de travail avec ses amis pour préparer les déplacements sur le terrain ce vendredi après-midi.

« 20 candidats du premier tour ont rallié IBK, explique son porte-parole. Nous les avons répartis en fonction de leur poids électoral, et ils seront chargés d’animer des réunions dans la zone où ils vont. » Au programme d’IBK ce vendredi après-midi : des interviews, puis une visite à la famille en raison d’un deuil. Les jeunes qui soutiennent la candidature d’IBK devaient par ailleurs organiser un concert et des actions de proximité étaient envisagées pour tenter de convaincre dans la dernière demi-journée de cette campagne éclair.

Les partisans de son adversaire Soumaïla Cissé sont également dans les derniers préparatifs. Soumaïla Cissé est allé rencontrer les commerçants au marché ce vendredi matin. D’un moment à l’autre, il doit recevoir des artisans. Et ce vendredi après-midi, plusieurs caravanes devaient quitter les six communes de Bamako pour converger vers l’avenue Kwaumé Nkrouma, où le candidat devait peut-être s’exprimer dans l’après-midi.

Les jeunes de l’URD, le parti de Soumaïla Cissé, ont également organisé d’autres activités. Matches de football en l’honneur du candidat, rassemblements locaux, et puis des actions de proximité pour convaincre les électeurs dans la rue, dans les quartiers. Ces rencontres n’ont jamais cessé et se poursuivront jusqu’au dernier moment pour expliquer la vision de Soumaïla Cissé et son programme, explique un responsable des jeunes de l’URD.

De notre envoyé spécial à Bamako

Laurent Correau

Rfi, le 10 Août 2013