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En quoi consiste « la vertu », dans une République et dans une démocratie ? Selon Montesquieu, dans une République, « La vertu est une chose très simple ; c’est l’amour de la république, c’est un sentiment et non une suite de connaissances ».

En termes clairs, c’est cette vertu qui porte, dans un Etat républicain, les individus à y assumer des fonctions politiques de première importance. Le « bon républicain, le vrai » démocrate, ont une préférence continuelle pour l’intérêt public, pour l’intérêt général, au sens propre. Depuis le coup d’Etat perpétré au Mali par le capitaine Sanogo, l’exécutif actuel de ce pays et qu’on appelle un exécutif de transition, n’est pas, en vérité, un gouvernement démocratique. Cet exécutif repose jusque-là sur une alchimie politique complexe et fragile. Ici, l’armée n’est pas encore véritablement subordonnée au pouvoir politique.

Avec le récent Accord de Ouagadougou et la tenue des élections présidentielles le 28 juillet, tout le monde rêve de refermer cette longue parenthèse de la transition malienne. Le peuple malien a hâte de tracer son destin. Or, avec le remaniement gouvernemental effectué le 22 juin par le président de la transition, Dioncounda Traoré, tout se passe, en effet, comme si l’actuel exécutif du pays faisait tout pour créer un nouveau désenchantement politique et moral chez le peuple malien. Un peuple qui a le juste sentiment que cet exécutif veut lui confisquer son présent.

Un remaniement pour se constituer un trésor de guerre

Bien sûr, il faut prendre en compte les explications du gouvernement actuel sur le bien-fondé d’un tel remaniement. Cela dit, en les scrutant méthodiquement, il faut être un esprit rompu aux aventures de la dialectique politique malienne, pour les comprendre, et surtout les accepter. Dans un mois, les Maliens iront aux urnes. Et le pays, malgré la saison des pluies et le ramadan qui commencent sous peu, entre véritablement dans une période électorale. Les partis politiques maliens qui ont tous déjà choisi leurs candidats sont en ordre de bataille.

Et qui dit campagne électorale dit nécessairement argent. Où faut-il alors trouver ce fameux « trésor de guerre » afin de vaincre ses adversaires politiques ? Nous sommes bien en Afrique, un continent où les partis politiques n’ont pas souvent de doctrine idéologique crédible, encore moins de sérieux programmes politiques. Par conséquent, il faut tout miser sur la manne financière pour « séduire » politiquement le peuple.

On peut donc se demander, avec justesse, si ce curieux remaniement du gouvernement malien n’a pas pour but de permettre à certains partis d’utiliser l’appareil d’Etat pour se constituer un « trésor de guerre » en vue de mener campagne. De même, en opérant un tel remaniement, à l’heure actuelle, une seule question obsède l’opinion malienne : l’exécutif de transition a-t-il lui-même confiance dans la date du 28 juillet, jour de l’élection présidentielle ? Malgré la signature de l’Accord de Ouagadougou, le Mali doit relever trop de défis qui s’annoncent titanesques. On attend toujours le déploiement de l’armée nationale à Kidal.

D’ailleurs, bien que l’information ait été démentie par un haut gradé de l’armée malienne, le MNLA et les autres groupes armés touaregs poseraient des mines explosives tout autour de Kidal. Comme si la marche « triomphale » de l’armée malienne sur ce bastion du Nord-Mali devrait ressembler, pour celle-ci, à un enfer terrestre.

L’on sait également qu’il ne suffit pas de démentir une information pour qu’elle cesse d’être vraie. Rien n’indique que l’Accord de Ouagadougou est infaillible. Évitons donc de tomber, après cet Accord, dans de belles illusions. Cet accord exige de toutes les parties signataires, des sacrifices partagés pour que la paix devienne une réalité sur tout le territoire malien et que les élections du 28 juillet puissent s’y dérouler dans de bonnes conditions, notamment sécuritaires.

L’impunité a ruiné l’autorité de l’Etat

Quel nouveau président pour bâtir le Mali nouveau ? La démocratie, si elle veut contribuer à la renaissance inédite du Mali, doit être véritablement débarrassée de deux fléaux qui ont ouvert la voie au djihadisme : la corruption des élites politiques et économiques et l’impunité. Or, quand on observe la scène politique malienne actuelle, le plus inquiétant, c’est qu’on y retrouve de « vieux briscards » ayant déjà eu à gérer le pays, donc des hommes du passé. Et tous ces hommes ont une lourde responsabilité dans l’effondrement politique et moral de l’Etat et de la société malienne.

Rappelons que, sous ATT, trop de crimes économiques sont restés impunis. Souvenons-nous des multiples rapports solidement établis sous ATT, par « le vérificateur général » du Mali, sur les détournements de fonds publics. Jusqu’à la chute de son régime, aucun présumé coupable n’a été inquiété. L’impunité a complètement ruiné ici l’autorité de l’Etat. Il faut se méfier vraiment de l’actuelle classe politique malienne, surtout qu’elle ne s’est véritablement pas renouvelée. C’est pourquoi à la veille des élections du 28 juillet, on peine sérieusement à trouver une inventivité politique nouvelle au Mali.

Quant au capitaine Sanogo, bien qu’on ne l’entende plus, l’homme continue à constituer, qu’on le veuille ou non, un risque politique majeur pour la stabilité démocratique annoncée du pays. Par ailleurs, bien que vaincue, la menace djihadiste n’a pas encore totalement disparu. Aqmi vient de se rappeler aux bons souvenirs de Paris et de Bamako, en annonçant une « exhibition » humiliante prochaine des otages.

Comme pour dire que son combat contre ceux qu’il appelle les « infidèles et les croisés » est loin d’avoir pris fin avec sa mise en déroute par Serval. Face à de tels défis, on peut dire que, d’un point de vue symbolique, le remaniement gouvernemental du 22 juin pose un sérieux problème. Quand on a la chance de diriger une grande nation, on ne doit jamais perdre l’horizon du terme. Sans quoi, cette nation tombe dans ce que Tocqueville appelle, très justement, « une indifférence complète et brutale de l’avenir ».

En Afrique, le pouvoir suscite chez les dirigeants, le goût immodéré et indescriptible des jouissances matérielles. Comme si gouverner finit par se réduire au jouir. Ce qui est sûr et certain, ce remaniement est foncièrement nuisible aux intérêts du peuple malien. car, la société malienne aspire à de nouvelles mœurs et pratiques politiques. Ce remaniement donne au peuple malien le sentiment que la vie politique dans le Mali de demain n’est pas assurée pour lui et par lui.

L’histoire politique de l’humanité nous enseigne que, souvent, en faisant ce qu’ils pensent être le bien du peuple et du pays, certains dirigeants ont fait du mal à leur peuple et à leur pays. C’est ce qui nous permet de dire que ce remaniement, au Mali, est un spectacle politique triste et glaçant. Il ne contribue aucunement ici au renforcement et à l’épanouissement des mœurs démocratiques et républicaines.

Avec la tenue des élections le 28 juillet, le peuple malien se trouvera de nouveau, embarqué sur le fleuve démocratique. Mais il lui incombe de s’initier à ce nouvel art de la navigation politique, sous peine de faire encore naufrage. En attendant, rien ne semble justifier l’actuel remaniement gouvernemental. Il faut le considérer comme un exercice politique d’autosatisfaction mégalomaniaque. Mais l’actuel exécutif malien ne doit pas du tout oublier que, selon les justes mots de Tocqueville, « la tâche la plus difficile des gouvernements n’est point de gouverner mais d’instruire les hommes à se gouverner eux-mêmes ». Encore une fois, ce remaniement, c’est pour quoi faire ?

« Le Pays »

24 Juin 2013