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Le moment est venu de faire l’audit général de la gouvernance de l’Etat au Mali. Après le coup d’Etat de 1968, le CMLN avait prétendu que le pays était mal gouverné et qu’il fallait mieux orienter la gouvernance pour le développement de la nation. Vingt-trois (23) ans après, en 1991, la mal gouvernance était sur toutes les lèvres lorsque le régime de l’UDPM a été renversé. La popularité d’un certain ATT s’est bâti sur les « mots » justes qu’il a su utiliser entre mars 1991 et juin 1992. Aujourd’hui, l’audit de la nation s’impose.

« Sur papier, on avait fini de construire le Mali », avait dit, entre autres, le président déchu Amadou Toumani Touré, pour expliquer comment les gouvernants avaient détourné les ressources empruntées ou reçues en dons. « A toutes les occasions, on nous demandait de nous serrer la ceinture. A force de se serrer, certains ont eu soit des maux ou carrément les reins brisés ». Une autre saillie des premières heures du coup de force qui a parachevé le soulèvement populaire en mars 1991.

En mars 2012, l’incompétence et la mal gouvernance étaient au centre des griefs formulés dans les déclarations des jeunes militaires qui ont profité d’une mutinerie pour bouleverser le fonctionnement de l’Etat. Depuis la démission du chef de l’Etat en avril 2012, rien ne semble aller comme il le faut au Mali.

Ceux qui ont pris les armes au nord n’ont qu’un seul mot sur la langue, la mal gouvernance qui aurait mis les régions du Nord pour des laissés-pour-compte. On sait que cet argument est un prétexte qui cache un autre aspect de la mal gouvernance avec toutes sortes de trafics dans ces zones.

Sommes-nous compétents pour une bonne gouvernance ?

La question peut paraître provocatrice et même insultante à bien des égards, mais elle n’est pas du tout saugrenue au vu du comportement de ce qui parait être l’élite qui nous gouverne ou qui aspire à le faire. Depuis mars 2012, la classe politique malienne s’est illustrée par ses multiples contradictions et oppositions stériles à toute proposition de sortie de crise.

A l’entendre, l’observateur a l’impression qu’il ne s’agit pas du même pays. Mais qu’est-ce qui motive ces contradictions et oppositions ? Les intérêts partisans bien sûr, « le manque d’idéal vrai pour le Mali », rétorque un observateur étranger qui suggère une mise à l’écart de certains hommes politiques, sinon, estime-t-il, le Mali ne connaîtra jamais la stabilité recherchée tant que « ces gens gardent leur capacité de nuisance contre le pays ».

Dix ans de consensus auraient dû permettre à la classe politique de s’accorder sur l’essentiel, mais on se rend compte que le consensus était forcé sur le partage des maigres ressources du pays. « Je te tiens, tu me tiens. On bouffe et tout le monde se tait ». Tel semblait être la devise ou le mot de passe.

Sinon les règles de base semblaient claires au départ, une alliance pour la mise en commun des efforts afin de permettre au Mali de se développer. L’idéal « non partisan » était une motivation supplémentaire faisant de l’élu de 2002[i] une sorte de « main de Dieu » pour le Mali. Mais la trahison a été trop grande et Dieu lui-même a dû se poser des questions sur la tournure de la gouvernance et la rapacité des hommes qui en étaient chargés.

La bonne gouvernance n’a rien à voir avec les capacités et la technicité livresques. Il s’agit beaucoup plus de la capacité de transformer un idéal en conditions de vie pour des populations. Ceci passe par une vision et un cadre d’action bien balisé et suivi.

Quelle vision pour le Mali ?

Les évènements prouvent que pour le moment nous n’avons jamais su depuis les indépendances bâtir et ancrer une vision pour le Mali. Tout ce que nous avons eu jusque-là ce sont des visions d’homme qui disparaissent avec les tenants mais ne constituent nullement une vision pour le Mali. Il est bon de rappeler que les projets ne sont pas des visions pour un pays surtout pas des projets financés de l’extérieur.

La vision pour un pays repose sur la construction de l’humain, de ses capacités intrinsèques à être un citoyen modèle, à prouver son patriotisme dans toutes les conditions et circonstances et qui ressent de la fierté à l’évocation de son pays pour lequel aucun sacrifice n’est trop grand à ses yeux. Toutes les grandes nations ont su bâtir d’abord une vision pour le pays dans laquelle tous ceux qui se réclament du pays se reconnaissent, s’en identifient et s’investissent pour sa réalisation.

C’est un rêve que les dirigeants font naître en chacun et tous les moyens sont mis en place pour le rendre réel au niveau individuel et collectif. Ceci ne vient pas de l’extérieur, mais construit sur des valeurs nationales que l’on élève au niveau de culte basé sur des principes universels comme le travail bien fait, la discipline, le civisme, le respect, le combat contre l’oisiveté, la pauvreté, le vol et tous ses corollaires, etc.

Pour bien répartir !

La remise en cause de la marche normale de l’Etat de janvier et mars 2012 a montré que l’idéal de gouvernance vers lequel on nous faisait tendre était encore une illusion. Dans la mesure où nous sommes condamnés à sortir de la mauvaise passe actuelle, l’occasion est plus qu’idéale pour partir sur de bonnes bases avec de vrais leaders.

Et comme le dit un internaute, « un leader ce n’est pas une personne, c’est une vision faite de lucidité, un état d’esprit, un style de vie. Et cette révolution se fera avec le temps, avec des hommes intègres et non avec des gens qui tuent le peuple, qui laissent leur jeunesse dans l’ignorance, la faim, le chômage, la violence, la maladie, etc. »

Un préalable à tout cela serait un audit de la gouvernance au Mali depuis 1960. Ce travail peut et doit être fait par le gouvernement de transition si tant est que ce gouvernement a de l’ambition pour le Mali. « Rien ne doit plus être comme avant ». Et « rien ne sera plus comme avant », comme aime à le répéter un grand frère depuis le déclenchement des attaques de janvier. L’audit permettra de :

– Déterminer les capacités du pays à se sortir de crise (pas la crise actuelle) en termes de prospective ;

– Dégager les forces et les faiblesses des différents modes de gouvernance appliqués au Mali en tenant compte des disponibilités des ressources humaines, financières et autres à chaque période afin de dégager les besoins du pays en terme de formation, d’orientation de l’action ;

– Proposer les axes d’orientation du système de gouvernance à même de sortir rapidement le Mali de son état et relancer le développement intégral ;

– Donner des orientations pour la prise en compte des préoccupations populaires afin de mieux faire le lien entre les centres de décisions et les administrés ;

– Etc.

On a parlé pour le premier gouvernement de la transition[ii] de technocrates et pour cela ce gouvernement devrait montrer sa technicité en présentant, je ne ferai pas l’insulte de croire ou même de dire qu’il n’y a pas de feuille de route, une direction à atteindre avec les chemins probables qui peuvent nous y conduire. Une chose essentielle qui devrait aider un régime « normal » d’après élection à bien conduire le Mali est un bon audit de la manière dont l’Etat a été géré sur le plan structurel et humain depuis l’indépendance.

Ceci est d’autant plus important que les postulats de la formation du gouvernement actuel est que ce sont les « anciens » qui disposent de la technicité au Mali. Les jeunes, pour le moment, mal formés et presque indisciplinés ont besoin de faire preuve de patriotisme pour mériter du respect. Les vingt (20) ans d’anarchie scolaire ne plaident pas contre ce postulat. Au contraire !

Depuis janvier 1991, début des grands mouvements qui ont abouti à la chute de la IIe République, l’école et la classe politique maliennes ont créé une « alliance » dangereuse contre l’avenir du Mali. Les élèves et étudiants et étudiants ont découvert les « délices » de l’action politique et les politiques se sont rendus compte de tout « l’avantage » qu’ils pouvaient tirer de l’usage de cette force « inconsciente » pour les besoins politiciens. Ainsi se sont constitués de véritables miliciens dans les écoles entretenus par des hommes politiques et utilisés selon les besoins pour perturber le fonctionnement normal des choses. Tout le monde croit manipuler tout le monde et c’est le Mali qui en sort perdant, naturellement les jeunes étant les sacrifiés sur l’autel de l’inconscience politique.

Il y a un peu plus de 10 ans, nous tirions la sonnette d’alarme en disant que « dans 15-20 ans ce sont les autres peuples de l’espace Cédéao en construction qui viendraient gouverner le Mali à la place de nos enfants mal formés, indisciplinés et incapables de bâtir des stratégies de développement » en souhaitant que cela ne soit juste qu’un avertissement. A l’évidence, il est temps de recadrer les choses afin que nous n’en soyons pas là ! (un euphémisme au vu de la situation actuelle). Si Ouagadougou n’avait pas existé ! Se serait écrié quelqu’un en observant la « ruée » vers la capitale du Burkina des « forces vives » maliennes pour discuter du sort du Mali.

Comme à l’époque, tout le monde en avait conscience, mais malheureusement tout le monde a laissé faire. On continue dans les mêmes erreurs et entêtements. Ceux qui ont pris les armes occupent le Nord du pays, Bamako est occupé par l’égocentrisme ! Ce qui est un sentiment très enfantin dénué de toute objectivité.

S’agit-il encore d’une prise de conscience ?

Peut-on valablement prétendre encore au Mali qu’il faut que les gens prennent conscience de la dérive de la gouvernance du pays ? C’est le scepticisme qui nous anime en ce moment. Si la masse populaire vocifère en longueur de journée chacun avec ses solutions idylliques, il est très inquiétant de constater que les têtes pensantes du système sont encore à penser à leur ventre, à l’influence « sociale » qu’ils peuvent avoir et tout le bénéfice matériel à tirer d’une bonne présence dans l’appareil décisionnel du pays à la dérive.

Le souci de mettre le pays sur pied ne leur vient que lorsque certains intérêts à eux sont bloqués justement à cause de la situation de crise. Que peut-on attendre de tels personnages ? C’est pourtant le cas de beaucoup de nos leaders politiques qui ne pensent qu’en termes de positionnement. Quitte à marcher sur le cadavre doublement « assassiné » de compatriotes déjà à terre. C’est ça le manque de vision pour un pays !

Sidi Coulibaly

(journaliste, chargé de communication à Ouagadougou

Les Echos du 10 Juillet 2012)