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Notre pays traverse une crise. C’est un euphémisme. Le pays est en réalité un grand malade. Diagnostiqué depuis, la maladie a profité du consensus ambiant, qui permettait à coup de placebo de déplacer le débat, de différer la réponse aux vraies problématiques posées. A l’arrivée, le réveil se révèle plutôt brutal : le pays est gangrené, certains mal-pensants y voient une occasion pour l’amputer de son Septentrion.

Horreur et stupéfaction ! Tous ces gens bien intentionnés, tous ces gens biens découvrent soudain qu’ils avaient pendant tout ce temps pactisés avec le diable, et peinent à comprendre qu’à l’arrivée le diable est désormais dans le détail.

Le pays brûle, non pas de la flamme du patriotisme et de l’orgueil jadis maliens, mais des coups de canon sécessionnistes, racistes et sectaires boostés par les émetteurs de la mondialisation et de la realpolitik ambiante, brûle des oppositions qui, soudain, s’affirment après dix longues année de connivence coupable.

Triste spectacle, que celui de ces médecins discutaillant autour de ce grand corps malade, comme s’il leur est défendu de comprendre qu’ils ont là l’unique occasion de taire leurs divergences : le Mali vaut bien ce gros sacrifice, messieurs et dames !

Pendant ce temps la gangrène, elle, avance, le Sud aussi menace de plonger dans le chaos. Accord-cadre, démission, investiture, intérim, transition ! Que de mots, que de concepts galvaudés à la sauce communautaire, que le commun des mortels ne comprend pas, que l’initié peine à recadrer !

Le conclave vient de délibérer, habemus papam : Dioncounda sera le président de transition, la transition durera 12 mois, des troupes protégeront le Sud et s’interposeront au nord. La République vacille, vive la dérive, le navire tanguera, mais jamais ne chavirera !

Alors, je me retourne, essayant de reprendre mes esprits, car à l’évidence je vis dans un mauvais rêve, où les choses ne semblent manifestement pas à l’endroit. Je commets tout de même l’impair : j’essaye de comprendre ce casse-tête malien, plus inextricable que le modèle chinois.

Les images s’entremêlent, s’entrechoquent et le souvenir de ce dimanche à l’entame de l’an 1992, l’année de la renaissance citoyenne, me revint, où le choix m’avait été donné de déposer un « oui » ou un « non » dans une urne, qui se voulait pour une fois, transparente, crédible, et souveraine.

Au bout, une Constitution en est sortie, et il m’en souvient que longtemps, elle m’avait paru Bible, celle dont tous les conclaves devaient s’inspirer pour délibérer au nom de ce peuple jadis si fier, si jaloux de sa dignité, de son honneur, de son indépendance.

Au fil du temps, ma douleur se fait atroce, mon désarrois immense : ils ont décidé ? Mais en quelle qualité, à quel titre ? Le conclave pour parvenir à ses fins a-t-il le droit de substituer sa décision, à la volonté du peuple souverain du Mali ? La messe semble dite, mais le peuple souverain n’a pas à plier !

S’est-on seulement préoccupé de savoir ce que les Maliens pensent de la situation ? Non, le peuple n’ont plus n’a pas été consulté, lors du conclave, le baptême a eu lieu en l’absence du bébé. Béni soit-il !

Alors, le paysan bambara, le berger peul, l’artisan touareg, le commerçant soninké, la teinturière, la chanteuse ou l’orpailleur du Wassoulou, le pêcheur bozo et tous ces sans voix détenteurs, dorénavant simple possesseurs de la carte d’identité malienne, doivent désormais la remiser, car une souveraineté autre, une légitimité nouvelle se substitue à la leur. Honni qui mal y pense !

Désormais, l’esprit et la lettre de la Constitution de février 1992 ne sont plus que de vains mots, qui trouvent à s’appliquer quand on veut plaire, mais que l’on foule au pied, bafoue avec le plus grand mépris après. La realpolitik le commande. Il y a des moments où la Constitution doit être appliquée à la lettre, comme celui consistant à faire démissionner un président pour constater de façon factice la vacance, des moments où on désigne un intérimaire pour assurer une transition qui à l’origine n’est définie nulle part, et des moments où plus allègrement on décide ni plus ni moins de la violer : les députés ne peuvent pas décider de la prorogation de leurs mandats ! Précédent gravissime, fâcheux et dangereux !

Respect pour nous aussi

Le tournis, tout tourne en rond, pendant que le Nord se détache, se somalise. Consulté, pas consulté, le peuple souverain du Mali, héritier de ses traditions de lutte héroïque doit avoir voix au chapitre. Rien, ni personne ne saurait lui refuser le droit légitime à se déterminer face à la situation dans un cadre de dialogue inter malien, seule voie pour trouver une issue heureuse à ce péril qui nous envahit tant au sud qu’au nord.

Désormais, le Mali est écartelé entre la Cédéao, les frères égarés et autres milices ou armées d’occupation au nord. Une armée d’occupation, pardon d’interposition, avec son lot d’exactions, de viols, de maladies, d’agressions et d’insécurité, sommes-nous prêts à assumer une telle décision. Mais enfin, interposition pourquoi faire ? Empêcher les rebelles d’avancer ? Ou bien empêcher la reconquête du Nord par les troupes maliennes ?

Assurément, les agendas diffèrent. La reconquête du Nord du Mali devra se faire par l’armée malienne réorganisée et mieux outillée. Au lieu de nous envoyer des hommes, donnez-nous les moyens logistiques et techniques. Faites en sorte que les porte-parole qui pavoisent sur les chaînes occidentales, et avouent publiquement leurs liens avec les actes de barbaries, et de terrorisme dans le Nord-Mali soient inquiétés, un crime commis au Mali, étant par ailleurs aussi punissable que celui commis sur le territoire d’un pays ami.

La compétence universelle pour les crimes de guerre et génocide, les actes de tortures, de terrorisme et de barbaries devrait trouver à s’appliquer. La sympathie affichée pour les hommes bleus du désert ne doit pas faire oublier que Bleu, Blanc, Jaune, Noir, c’est le même sang qui coule dans nos veines. Autant une minorité ne doit pas être opprimée, autant la majorité ne saurait être assujettie à la minorité, qu’elle soit ethnique, politique ou idéologique.

Le peuple malien n’est pas une fiction. Il mérite le respect, tant des politiques, que de la communauté internationale.

Arrêtons de tergiverser, de tourner en rond. Nous vivons une période de vide institutionnelle. Prenons acte de la situation et avançons vers cette assise nationale incontournable. Il ne s’agira pas de remettre en cause ce gouvernement, sous la houlette de M. le Premier ministre, mais de donner une base, un contenu au concept de plein pouvoir, de définir la durée de notre transition, pas celle de la Cédéao, et de lui donner un cadre juridique, en attendant que l’on retourne à la légalité constitutionnelle réelle et plus putative.

Dieu bénisse le Mali !

Dieu sauve le Mali et les Maliens avec !

Mamadou G. Diarra

(juriste)

03 Mai 2012