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On se souvient des propos prémonitoires de Winston Churchill lors de la signature des accords de Munich (septembre 1938) : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur. Ils auront la guerre ». Les leaders politiques maliens (et dans ces « politiques », je classe les putschistes du 22 mars 2012), occupés qu’ils sont par leurs « petites affaires », n’ont de cesse de tergiverser pour ce qui est du présent et du devenir de leur République.

Ils dénoncent le laxisme de leurs prédécesseurs mais sont incapables, dans une situation qu’ils caractérisent comme « d’extrême urgence », de décider autre chose que de ne pas… décider ! A la différence des Anglais et des Français face à Hitler et à Mussolini en 1938, ils n’ont pas eu à choisir entre le déshonneur et la guerre, ils ont choisi de ne pas choisir. Attentisme ! Ils auront donc le déshonneur, la guerre, et encore le déshonneur de n’avoir pas été de ceux qui auront mené la guerre. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas les moyens de leurs ambitions ; ils n’ont pas d’ambition. Et ce n’est pas le trio Traoré (Dioncounda)/Diarra (Cheick Modibo)/Sanogo (Amadou Haya) qui va nous convaincre du contraire.

Le Mali est dirigé par des pleurnichards. Ce matin (mardi 25 septembre 2012), dans L’Humanité, le secrétaire général de la Confédération syndicale des travailleurs du Mali (CSTM), Hamadou Amion Guindo, expliquait que les militaires n’avaient eu, au moment de l’offensive du MNLA, « aucun autre refuge que de fuir » ; il ajoute : « Ils veulent une revanche.

Ils se disent humiliés et entendent aujourd’hui laver cette humiliation ». Et le syndicaliste s’insurge contre le fait que l’on « condamne » aujourd’hui des « militaires qui ont voulu mettre fin à une dérive néfaste ». Mais il ne prend pas à son compte la responsabilité dans le fiasco de la classe politique et des organisations de la société civile.

Les événements de 2012 ne sont que l’aboutissement d’un long processus de désintégration du Mali : « Un État en faillite ; une nation en ruine ». Je l’écrivais avant même la chute d’Amadou Toumani Touré (cf. LDD Mali 017/Lundi 12 mars 2012).

Déjà, deux ans auparavant, je m’interrogeais : « Le Mali du président Amadou Toumani Touré ne serait-il plus le modèle démocratique, culturel et social que l’Europe n’a cessé d’encenser ? » (cf. LDD Mali 003/Vendredi 8 octobre 2010). En ce temps-là, Maurice Freund, président de Point-Afrique et icône des « routards » de la planète Sahel, disait dans Le Journal du Dimanche (3 octobre 2010) : « Il existe, dans les sphères dirigeantes de ce pays [le Mali bien sûr], de vrais complicités avec la nébuleuse des trafiquants et d’AQMI ».

ATT, quant à lui, affirmait sans rire : « Nous sommes à la fois otages et victimes d’une situation qui ne nous regarde pas […] Ces gens [ceux d’AQMI] ne sont pas des Maliens. Ils sont venus du Maghreb avec des idées que nous ne connaissons pas ». Qui peut oser dire qu’on ne savait rien de la réalité de la situation malienne ?

Dioncounda Traoré, actuel président (intérimaire) de la République du Mali a été ministre d’Etat, ministre de la Défense nationale (1993-1994), ministre des Affaires étrangères (1994-1007), député (1997-2002 et 2007-2012), président de l’Assemblée nationale (2007-2012), leader de l’ADEMA-PASJ et à ce titre investi candidat à la présidentielle 2012.

Et au lendemain de son investiture comme président de la transition, le jeudi 12 avril 2012, il avait proclamé : « J’ai conscience d’être président d’un pays en guerre […] Nous n’hésiterons pas à mener une guerre totale et implacable pour recouvrer notre intégrité territoriale, mais aussi bouter hors de nos frontières tous ces envahisseurs porteurs de désolation et de misère ». On attend… !

Le déshonneur. Avant la guerre. « L’appel au secours du Mali à l’ONU », titre à la « une » Le Monde daté du mercredi 26 septembre 2012. Sans illusions. « Semaines d’atermoiements », « signaux contradictoires », « démarche importante soutenue à bout de bras par Paris », « un pays dans un état de décomposition avancé », « accord sorti aux forceps », « débandade » d’une armée en « ruines » dont « des clans se déchirent la dépouille », etc. Je n’aimerais pas être Malien aujourd’hui. Et encore moins demain. Bamako attend une résolution des Nations unies instituant une Mission de la Cédéao au Mali (Micéma), 3.300 soldats, soit cinq bataillons, Bamako exigeant que « l’armée malienne soit en première ligne ».

Autant dire que si j’étais un soldat de la Cédéao, je ne ferais pas confiance à cette « première ligne » qui est, depuis des années, spécialiste du « repli stratégique » (il est vrai que même le syndicaliste Amion Guindo, justifie cette manœuvre : « Nos militaires n’avaient donc aucun autre refuge que de fuir » !). Personne ne peut imaginer que la guerre puisse être gagnée (avec ou sans les militaires maliens) après que la conquête des territoires du Nord-Mali ait été rapidement menée sans résistance de l’armée, ni de l’administration, ni de qui que ce soit. Et la tâche du futur « émissaire de l’ONU pour le Mali » sera d’abord d’organiser une conférence de la paix, seule perspective crédible, l’idée même d’un affrontement guerrier étant exclue (sait-on seulement qui est l’ennemi ?).

Le général Richard Wolsztynski, ancien chef d’état-major de l’Armée de l’air, directeur de recherche à l’IRIS, écrivait voici quelques années (La Croix du 22 septembre 2008) : « L’origine d’un conflit est rarement militaire. La solution au problème ne peut donc être exclusivement militaire ». Il ajoutait : « Si l’ennemi est une nébuleuse, dans ces conditions, définir une mission de façon simple et claire n’est pas toujours facile.

S’agit-il, par exemple, d’imposer, de rétablir ou de maintenir la paix ? ». Il disait encore : « Le quotidien [d’un engagement militaire] est vécu au milieu d’une population civile dont le soldat ne saura jamais précisément si elle adhère à son action ou si elle y est hostile ». Ces lignes auraient pu être écrites au sujet de la guerre au Nord-Mali.

Sauf que Wolsztynski inscrit sa réflexion dans un double cadre : une armée professionnelle où l’engagement est « un choix personnel que fait le militaire, choix qui l’engage et qui l’oblige […] pour la plus noble des causes, protéger et défendre la Nation » ; un « pays démocratique » où le « décideur est le politique » : « Le politique et le soldat, dit-il, sont aujourd’hui liés par ce même risque qu’ils doivent partager, parce qu’ils sont tous les deux comptables de leurs décisions et de leurs actes devant la Nation ».

Le soldat et le politique maliens étant ce qu’ils sont (Sanogo, Traoré, Diarra…) on peut se faire du souci ; quant à « la plus noble des causes, protéger et défendre la Nation », je ne vois pas en quoi elle concernera des soldats ivoiriens, nigérians et burkinabè qui ne connaissent du Nord-Mali pas le moindre grain de sable…

Le déshonneur, c’est d’appeler « au secours » quand on n’a rien fait soi-même pour sauver la face (tout juste pris soin de sauver ses fesses). Le déshonneur, c’est de ne pas faciliter la… facilitation et de penser que Bamako fera l’économie d’une négociation avec les forces qui occupent le Nord-Mali depuis plus de huit mois. Il y a beaucoup de prétention de la part des « politiques » et des « militaires » maliens à penser qu’il faut respecter leur souveraineté : il n’est même pas sûr qu’ils soient maîtres à la maison. « Tout un peuple, atrocement meurtri, serre les dents dans l’attente d’un règlement hypothétique du conflit », écrivait dans L’Humanité (cf. supra), Muriel Steinmetz.

C’est caractériser l’état du Mali (« l’attente ») qui est quand même peuplé de plus de 13 millions d’habitants. Cette caractérisation, on la retrouve ailleurs dans le reportage de Steinmetz : « Le match de foot éliminatoire Mali-Botswana pour la Coupe d’Afrique des nations 2013 qui a eu lieu le 8 septembre (par bonheur le Mali a gagné par trois buts à zéro) a au moins galvanisé les Maliens ». Bravo…

Il ne faut rien attendre de la « guerre ». Il faut tout attendre de la désignation d’un « émissaire de l’ONU pour le Mali » dès lors que celui-ci aura la confiance de toutes les parties prenantes (y compris internationale) et la détermination suffisante pour imposer le dialogue. Il y a quand même des limites à l’humiliation de tout un peuple et les leaders politiques maliens doivent le comprendre. Sinon, c’est à eux qu’il faudra faire la guerre.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

25 Septembre 2012

Source : Lefaso.net