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Les résultats de la mission de l’institution financière qui vient de s’achever seront soumis au Conseil d’administration et détermineront les prochaines étapes de la coopération. Les experts du développement économique à la base se demandent comment ils vont intervenir dans un Mali divisé où bon nombre de projets ont un caractère national. La question préoccupe aujourd’hui, les représentants des institutions de Bretton Woods dans notre pays. Après les évènements du 22 mars dernier, la Banque mondiale (BM), deuxième partenaire financier du Mali après l’Union européenne, a suspendu sa coopération avec notre pays.

Mais la semaine dernière, dans la perspective de renouer, une mission de la Banque, dépêchée par son conseil d’administration, a séjourné à Bamako. Au terme de cette mission, nous avons rencontré le directeur des opérations de la BM pour le Mali, Ousmane Diagana. Il a largement passé en revue la crise multidimensionnelle que connaît notre pays, l’état de la coopération, l’impact de sa suspension sur notre économie ainsi que les conditions et perspectives de sa reprise. Notre interlocuteur, au prime abord, a tenu à préciser que la Banque mondiale n’est pas une institution politique, mais un organe de développement.

Et l’expérience a montré que le développement économique n’est possible que si les conditions de stabilité et de sécurités sont réunies, a t-il souligné. Evoquant les causes et toute la complexité de la situation qui prévaut actuellement dans notre pays, il a rappelé que le Mali est un pays enclavé, fortement dépendant de l’aide. Il a ajouté que la crise postélectorale en CI (en raison de notre enclavement), la crise libyenne qui a aggravé la rébellion, le déficit pluviométrique (source de la crise alimentaire) et enfin les évènements du 22 mars ont entrainé la suspension des appuis budgétaires des partenaires techniques et financiers(PTF), plongeant ainsi le pays dans de graves difficultés.

La crise en zone Euro qui contribue au ralentissement de l’activité économique en Europe et dans le reste du monde vient en rajouter. Il faut aussi noter que le programme d’investissement public du pays est financé à 65-70% par les PTF et le du budget de fonctionnement de l’Etat à 20-25%.

25 milliards de Fcfa. La BM, elle, entretient une coopération multidimensionnelle avec le Mali. Annuellement, elle accorde au pays un appui budgétaire direct de 50 millions de dollars (25 milliards de Fcfa). D’ailleurs, ces deux dernières années, cet appui est passé à 70 millions de dollars. Avant les évènements de mars, la Banque comptabilisait un stock d’opérations nationales d’une dizaine de projets pour un engagement total de près de 850 millions de dollars, auquel s’ajoutent 6 projets régionaux d’un montant de 350 millions de dollars. Le total des projets nationaux et régionaux dont bénéficie le Mali s’élève à un milliard 200 millions de dollars en termes d’engagements. Sur les 850 millions de dollars sus mentionnés, 45% avaient été décaissés avant les évènements.

Autre réalité : une mission de la banque que le coup d’Etat avait surprise à Bamako avait pratiquement finalisé l’instruction de trois autres projets dont un d’appui budgétaire de 50 millions de dollars, un appui à l’enseignement supérieur de 50 millions (puisque depuis bien longtemps, aucun partenaire n’investit dans ce domaine prioritaire de l’enseignement) et un don de 50 millions de dollars que la Communauté internationale voulait mobiliser en faveur du Mali (à travers la BM) pour l’éducation de base dans le cadre des OMD. L’instruction de ces trois projets d’une valeur totale de 150 millions de dollars était finalisée. Il restait à les présenter au Conseil d’administration. En plus, un fonds additionnel de 20 millions de dollars devait également être affectés au PACR de façon accélérée.

Aussi, du 22 mars à la date d’aujourd’hui, on comptabilise un manque à gagner d’un montant additionnel de 170 millions de dollars qui, ne seront pas débloqués dans l’immédiat, la situation actuelle ne permettant pas de poursuivre l’instruction des dossiers. Le Mali ayant très peu accès au marché financier international, les ressources IDA (concessionnelles et sans taux d’intérêt) apportent une bouffée d’oxygène à son économie. Ce sont des ressources remboursables sur 50 ans avec 10 ans de différé , si ce ne sont pas des dons. Dans la mesure, où la banque accorde beaucoup de dons à notre pays. Depuis 2011, elle a décidé d’accorder 45% de dons et 55% de prêt par an. A titre d’exemple, le projet sur la santé de la reproduction (cette année) est financé sous forme de don tout comme le projet de lutte contre le SIDA.

L’institution intervient dans de nombreux domaines importants comme l’énergie domestique (AMADER) ou un programme beaucoup plus structurant dans le domaine de l’énergie ayant pour objectif l’amélioration, la distribution, le transport et l’accès aux services énergétiques. En termes d’engagement, ce volet coûte environ 180 millions de dollars soit environ 29% du porte feuille. A ceux là s’ajoutent d’autres projets dans le domaine de l’agriculture, notamment le PCDA et le PAPAM, deux projets qui se complètent et pour lesquels l’engagement se chiffre à 100 millions de dollars. La banque intervient dans le domaine des infrastructures (avec des projets très importants comme le PST2), de la santé, de l’éducation etc.

Rôle de catalyseur. Autre point important. L’institution joue un rôle de catalyseur en termes de mobilisation des ressources. Il peut arriver que si dans un secteur déterminé, elle mobilise un dollar, l’effet multiplicateur pourra être de 03, car d’autres partenaires peuvent s’associer directement au projet ou intervenir à travers des programmes complémentaires. En terme de modalité, elle est un partenaire financier de dernier recours. Aussi si un pays doit combler un GAP, il revient vers la BM qui joue un rôle de catalyseur et de conseiller. En tant que conseiller, la structure met à la disposition des gouvernements des analyses de projets qu’elle réalise sur fonds propres, afin qu’ils puissent les utiliser comme base de négociation avec d’autres partenaires pour mobiliser des ressources.

L’impact de la crise sur notre coopération est très lourd. Toutes les opérations de la Banque y compris le PCDA et le PAC (PAC projet d’appui aux sources de croissances) ont été suspendues jusqu’à nouvel ordre à l’exception des projets à caractère humanitaire ayant un caractère urgent comme le Projet d’appui à la petite enfance (un don de 3 millions de dollars) et le PACR (projet d’appui aux communautés rurales). La reprise de la coopération, pour Diagana, nécessite des conditions minima comme le retour à l’ordre institutionnel normal, le respect des engagements pris par le Mali avant le coup d’Etat, la capacité du pays à gérer les programmes de développement conformément aux conventions signées avec les partenaires. Il s’agit aussi et surtout de compter avec la stratégie de la Communauté internationale sur le court et le moyen terme.

A cet effet, les facteurs politiques, institutionnels, techniques doivent être examinés. La question qui se pose, selon lui, est la suivante : « Si nous devons intervenir, comment allons nous faire dans un Mali divisé alors que nombre de projets de la BM ont un caractère national. Etant donné que les conditions administratives, sécuritaires et institutionnelles sont perturbées, Il est difficile de reprendre la coopération sans une restructuration du contenu de ces projets ». Il ne faut pas aussi perdre de vue que le portefeuille de projets avait été élaboré en collaboration avec d’autres PTF dont certains ont plié bagages et dont on ignore les dates de retour.

Pour terminer, Diagana a estimé que la reprise passe par trois critères fondamentaux à savoir : inscrire le porte feuille dans une dynamique qui favorise l’accès des populations les plus vulnérables ou affectées par la crise aux services essentiels de base comme l’éducation, la santé, l’eau potable, la reprise des petites activités économiques ; l’inscrire dans une perspective de renforcement de la résilience de l’économie de telle sorte que les populations puissent travailler et se procurer des revenues et enfin, contribuer à la redynamisation des bases de l’économie dans cette situation de crise. En somme, les résultats de la mission qui vient de s’achever seront soumis au CA et détermineront les prochaines étapes de la coopération.

Notre interlocuteur est-il optimiste quant à une reprise très prochaine de la coopération ? Diagana, d’un point de vue strictement personnel, estime que si la mission a recueilli des informations à base de critères objectifs et techniques, qui montrent, quelque part, des signaux positifs, d’autres risques très importants (politiques et sécuritaires) doivent être intégrés dans l’analyse des données afin de prendre une décision finale. Les risques politiques, selon lui, sont liés au fait qu’il n y’a pas de visibilité par rapport à la tenue éventuelle d’élections. Si par exemple, une feuille de route préparée par le Gouvernement de la transition n’a pas l’adhésion de l’ensemble de la population, des problèmes peuvent surgir. En plus de la rébellion au Nord, on observe aussi dans une certaine mesure, la présence de la junte dans le jeu politique, même si selon les textes, elle s’est retirée.

Quelle sera la réaction de la population et de la Communauté internationale si cette situation devait perdurer, s’interroge t-il ? Raison pour laquelle, il prône la prudence pour ne pas prendre des décisions hâtives qui pourront remettre en cause la coopération. Le directeur des opérations de la BM remercie l’ensemble des partenaires (gouvernement, société civile, PTF etc.) qui ont bien voulu accompagner la mission dans sa délicate tâche. Il estime que la situation du Mali interpelle chacun, particulièrement par rapport aux populations affectées par la crise. La BM doit innover en vue de trouver des solutions à leurs préoccupations.

Fatim Maïga

L’Essor du 20 Juin 2012