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Le 4 juillet 2013, un décret du président intérimaire de la République du Mali, a rappelé à Bamako une douzaine d’ambassadeurs et de consuls généraux. Parmi les rappelés, Mamadou Traoré, en poste à Ouagadougou depuis moins d’un an et demi. Un spécialiste de la question touareg (cf. LDD Mali 0105/Jeudi 12 septembre 2013).

Deux mois plus tard, le mardi 3 septembre 2013, dans la capitale burkinabè, Drissa Coulibaly présente à Djibrill Y. Bassolé, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale, les lettres de rappel de son prédécesseur et les copies figurées de celles l’accréditant comme ambassadeur au Burkina Faso.

C’est, selon la presse malienne, l’épilogue d’une crise malo-malienne bien peu diplomatique. Coulibaly, débarqué à Ouagadougou avant que Traoré ne soit, administrativement, en capacité de quitter son poste, n’aurait pas apprécié de devoir attendre qu’on lui cède la place. Un pugilat aurait opposé les deux hommes. Le personnel de l’ambassade, débordé, aurait fait appel à la police burkinabè. Mais l’ambassade étant territoire malien, celle-ci n’était pas en mesure d’intervenir. Une anecdote, une simple anecdote ? Sûrement pas.

On peut s’étonner que le président par intérim, Dioncounda Traoré, et son ministre des Affaires étrangères, Tiéman H. Coulibaly, aient entrepris, quelques semaines seulement avant l’élection d’un nouveau chef d’Etat et la mise en place d’un nouveau gouvernement, de bouleverser la carte diplomatique du Mali. On s’étonne plus encore que les nouveaux promus ne semblent pas être des diplomates de carrière mais des hommes et des femmes liges de Coulibaly. Après « l’affaire Sanogo », on ne peut que se poser des questions sur les objectifs de la « transition ».

Drissa Coulibaly, le nouvel ambassadeur du Mali à Ouagadougou, est présenté comme « diplômé de l’Ecole nationale d’administration et titulaire d’une maîtrise en sciences économiques ». Coulibaly n’est pas une tête d’affiche au Mali. Enfin, pas vraiment. Il a émergé sur la scène politique à la mi-mars 2010, lors du 5ème congrès de l’Union pour la démocratie et le développement (UDD).

Ce jour-là, il était promu secrétaire général du parti prenant la succession de… Tiéman H. Coulibaly élu à sa présidence. De Drissa Coulibaly, on ne savait pas alors grand-chose. C’est un administrateur civil en poste à la présidence de la République ; il était coordinateur du parti dans le cercle de Kita (celui dont est originaire le premier ministre Diango Cissoko qui a accédé à la primature à la suite de l’éjection de Cheick Modibo Diarra par le capitaine Amadou Haya Sanogo).

L’UDD, quant à elle, a été fondée le 25 avril 1991. Son fondateur est l’ancien « patron des patrons » maliens : Moussa Balla Coulibaly*. Qui n’est autre que le papa de Tiéman H. Coulibaly. L’UDD n’a pas été dans la meilleure relation avec Alpha Omar Konaré. Mais s’est rattrapée par la suite sous le règne d’Amadou Toumani Touré (ATT), Tiéman H. Coulibaly espérant ainsi se mettre, progressivement, en orbite en vue de la présidentielle.

Dans son « Manifeste pour l’avenir », publié avant les événements de 2012, il affichait ses ambitions, dénonçait un « Mali envahi par la vermine des pirates du désert et des narcotrafiquants », stigmatisait « l’environnement vicié du Nord-Est de notre pays ». Le Nord-Est du Mali c’est, bien évidemment, Kidal, le fief des Touareg. Il escomptait alors que le Mali allait devenir rapidement un pays producteur de pétrole. Mais pour y parvenir et sécuriser la zone de production, il fallait d’abord éradiquer la « vermine ».

Tiéman H. Coulibaly étant au gouvernement, c’est Drissa Coulibaly qui va devenir l’interlocuteur « politique » de la présidence du Mali. Le 25 juin 2013, il sera ainsi reçu au palais de Koulouba par le président intérimaire Dioncounda Traoré. A cette occasion, il réaffirmera le soutien de l’UDD « à l’accord de Ouagadougou qui est un accord préliminaire qui ouvre la voie au retour vers la normalité institutionnelle. Le Mali, a-t-il ajouté, a toujours été un pays de dialogue qui est quasiment institutionnalisé à travers les hommes de caste ». Le voilà ambassadeur à Ouagadougou sur cette ligne politico-diplomatique « minimaliste ».

Ouaga, c’est la capitale de « l’accord de Ouagadougou » signé le mardi 18 juin 2013 et qui fixe à « 60 jours après la formation du gouvernement » l’ouverture du dialogue entre le Sud et le Nord du Mali. C’est aussi la capitale africaine la plus proche de Gao ou de Tombouctou, dans le Nord-Mali. Plus proche encore que ne l’est Bamako ! C’est à Ouaga, et nulle part ailleurs, que ça se passe.

Au lendemain de la formation du premier gouvernement IBK/Oumar Tatam Ly, le lundi 9 septembre 2013, dans la capitale du « Pays des hommes intègres », les leaders et cadres de l’Azawad se sont réunis pour « harmoniser les points de vue » des différents participants dans la perspective des « dialogues inclusifs » qui doivent conduire à un « règlement définitif du problème dit du Nord » (pour reprendre la formulation employée par IBK pour annoncer la prochaine tenu des « Assises nationales du Nord »).

Bilal Ag Charif, secrétaire général du MNLA et président du Conseil transitoire de l’Etat de l’Azawad (CTEA), a annoncé, à cette occasion, qu’un forum des leaders et cadres de l’Azawad sera organisé prochainement dans un lieu non encore déterminé. C’est que le Mali reste, pour les leaders du MNLA, une zone à risque. Tandis que les camps de réfugiés, en territoire burkinabè, demeurent des pôles d’ancrage pour les Touareg (Bilal Ag Cherif dénonce ainsi l’arrestation à Hombori – à environ 150 km au Nord-Est de Douentza – de Samba Maïga et des siens qui avaient quitté le camp de Djibo, capitale de la province du Soum dans le Nord du Burkina Faso, pour gagner le Nord-Est du Mali).

Le lundi 10 décembre 2012, commentant la situation qui était celle du Mali, l’ambassadeur Mamadou Traoré me déclarait : « C’est pathétique. Le Mali est devenu le tombeau de notre espérance ». Le Mali, me disait-il en substance, s’est fait dévorer par les trafiquants ; et tout le monde a participé au festin, l’Afrique et les autres. L’axe Niafounké/Goundam/Tombouctou a été celui de tous les trafics en provenance de Gambie, de Guinée Bissau, du Liberia, de Côte d’Ivoire (depuis le port de San Pedro), du Togo et du Nigeria.

Les mafieux montaient les trafics et, en bons gestionnaires, organisaient les approvisionnements et les débouchés, tandis que les Touareg sécurisaient les circuits, organisaient les réseaux, encaissaient les « droits de passage » et que les notables maliens arboraient leurs passeports diplomatiques, vrais ou faux, pour réclamer leurs commissions.

La problématique qui était celle d’avant les événements de 2012 reste la même. Seul le contexte a changé. Et dans ce contexte, il y a les « accords de Ouagadougou ». Qui positionnent la capitale du Burkina Faso comme un acteur essentiel dans le suivi de la résolution de la « crise malo-malienne ». Et comme un commentateur privilégié.

Les journaux du « Pays des hommes intègres » ont fait l’impasse sur le pugilat Traoré/Coulibaly. Pour « ne pas injurier l’avenir » ? Cependant, Pousdem Pickou, dans le quotidien burkinabè privé Le Pays de ce matin (vendredi 13 septembre 2013) écrit que « les nouvelles autorités maliennes ne peuvent pas passer par pertes et profits les accords de Ouagadougou qui ont l’avantage d’être un cadre de référence consensuel pour les protagonistes de la crise du Nord-Mali ».

C’est donc penser que ce pourrait être une tentation du nouveau pouvoir. La veille (jeudi 12 septembre 2013), le même quotidien n’écrivait-il pas dans son éditorial, paraphrasant le théoricien de la stratégie prussienne, Karl Von Clausewitz, « que la rupture tant annoncée par IBK se révèle être une continuation de l’ancien système politique mais par d’autres moyens ».

* Moussa Balla Coulibaly a présidé l’Union pour la démocratie et le développement (UDD) de 1991 à 2003. Il a été remplacé, ensuite, dans cette fonction, par Me Hassane Barry. A la suite de la nomination de Barry comme ambassadeur en Guinée (+ Sierra Leone et Liberia), un « intérimaire » a assuré la présidence du parti jusqu’à l’élection, en 2010, de Tiéman H. Coulibaly.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

Mardi 17 septembre 2013