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Ils ont remis le costume, la cravate, la pochette et la décoration et salivent déjà rien qu’à penser que le Mali va retourner à ses vieux démons (qui sont aussi de vieilles pratiques) dès lors que l’ordre français règne sur l’ensemble du territoire (enfin presque). Signe des temps : les gloires politiques maliennes ont retrouvé le chemin de la capitale française ; quand on est occupé par une force étrangère, on ne fait jamais trop allégeance à l’occupant.

Ibrahim Boubaca Keita, ancien premier ministre, président du Rassemblement pour le Mali (RPM), candidat (pour la troisième fois) à la présidentielle 2012 (cf. LDD Mali 012/Mercredi 27 juillet 2011) est déjà en piste pour la version 2013. Il est venu le dire à Paris à ses amis socialistes français (IBK a été très proche de Laurent Gbagbo et du FPI au temps de Félix Houphouët-Boigny, ce qui n’avait pas facilité son job d’ambassadeur à Abidjan). Sans nuance : « La France est seul juge de son calendrier et je comprends ses contraintes. J’espère simplement qu’avant de partir nos amis français auront eu le temps de faire ce qu’il faut pour que tout soit remis en ordre » a-t-il déclaré à Pierre Prier (Le Figaro du 11 février 2013). Bonjour la souveraineté… !

Voilà bien longtemps qu’on n’avait pas entendu un « politique » malien s’exprimer. C’est signe qu’à Bamako le danger est passé. Les vieux crabes sortent de leurs trous. IBK, qui était arrivé en troisième position à la présidentielle 2002, avait fini deuxième en 2007 et aurait été qualifié pour le second tour si Amadou Toumani Touré ne l’avait pas emporté dès le premier. IBK l’a encore en travers de la gorge : « Nous souhaitons tous l’utilisation de la biométrie pour éviter ce que le président de la Cour constitutionnelle avait qualifié de « fraude massive et honteuse » lors de l’élection de 2007, à laquelle j’étais candidat » (Le Figaro – cf. supra).

Si les « politiques » s’expriment, les officiels sont encore sous embargo, qu’il s’agisse du chef de l’Etat, Dioncounda Traoré, ou du premier ministre, Diango Cissoko. Il faut dire qu’ils n’auraient pas grand-chose à dire ; ce qui laisse le champ libre à Tieman Coulibaly, patron de la diplomatie. Dans le même temps, l’armée, entre Bamako (plus précisément Djicoroni-Para, QG des « bérets rouges » d’ATT) et le camp militaire de Kati, à quinze kilomètres de là (QG des « bérets verts » du capitaine Sanogo), s’adonne aux « luttes fratricides » pour reprendre la qualification que le chef de l’Etat a donné à la descente opérée par les « verts » contre les « rouges » le vendredi 8 février 2013. C’est quand même moins crevant que d’aller crapahuter dans le Nord-Mali loin des prébendes que l’on peut obtenir dans la capitale… !

On se tue entre Maliens à Bamako et, le lendemain, on s’embrasse. Cinq jours ne s’étaient pas écoulés que Traoré recevait, le jeudi 14 février 2013, au palais présidentiel de Koulouba, le capitaine Amadou Haya Sanogo, investi ce jour-là président du Comité militaire de suivi des réformes des forces de défense et de sécurité. Traoré arborait, pour l’occasion, le foulard blanc qui ne le quitte plus depuis qu’il est vedette des télévisions ; quant à Sanogo, il avait briqué les médailles gagnées… en regardant des films de guerre sur son écran plasma.

A un mois du premier anniversaire du putsch du 22 mars 2012, cela avait une drôle de gueule : un président de la République par intérim (qui, voici quelques mois, s’est fait mettre une rude « branlée » par les sbires du capitaine), un premier ministre transparent, les présidents des « grandes institutions nationales » (il en existerait encore au magasin des accessoires) et « tous les responsables des forces armées et de sécurité » (les Français sont dans le Nord, eux sont dans les « petites combines ») rassemblés pour l’investiture d’un capitaine dont « les hommes ont été clairement impliqués dans des disparitions forcées, tortures, arrestations arbitraires, extorsion de fonds, intimidation et maltraitance de personnes opposées à eux » (déclaration de Corinne Dufka de Human Rights Watch – papier de Chritophe Châtelot, Le Monde daté du 15 février 2013).

L’investiture, à priori, ne change pas grand-chose. C’est un décret présidentiel du 8 août 2012 qui avait nommé (en catimini) Sanogo à ce poste. Un titre utilisé pour signer, dans Le Monde daté du 26 octobre 2012, un texte qui vaut le détour : « Le président Amadou Toumani Touré a été pour le Mali ce que le maréchal Pétain a été pour la France de 1940 et je n’ai été pour le Mali que ce que de Gaulle a été pour la France ». Excusez du peu ! Face à « l’invasion des hordes barbares » qui lui rappelle « le déferlement des hordes nazies » sur la France, Sanogo affirmait : « Pour nous aussi, la bataille de Tombouctou, de Kidal et de Gao doit avant tout être la bataille de l’armée malienne ». Raté.

Dans cette tribune, Sanogo fixait déjà ses objectifs à la tête du comité : « Le seul credo qui vaille est l’émergence d’une armée malienne républicaine, garante d’une démocratie exemplaire au service de la paix et de l’intégrité territoriale du Mali ». Fermez le ban. En six mois, on ne peut pas dire que cette armée « républicaine » ait véritablement « émergé ». Alors, pourquoi investir un charlot à la tête de ce « comité théodule » (comme De Gaulle, dans son discours prononcé à Orange le 25 septembre 1963, qualifiait les comités qui ne servent à rien) ? C’est la question que tout le monde se pose mais à laquelle personne n’a la réponse. « Le capitaine Sanogo attend son heure » a titré Le Figaro. « L’encombrant capitaine Sanogo reste au centre du jeu » affirme Le Monde. De son côté, IBK, dans Le Figaro (cf. supra), « pense qu’on exagère l’influence de la junte » ; il ajoute : « Si certains caressent le souhait de faire jouer un rôle de chef d’Etat au capitaine Sanogo, je dis clairement que ce ne serait ni dans son intérêt ni dans celui du Mali ». Mais à ce que je sache IBK n’a pas fait un rempart de son corps quand Sanogo a pris le pouvoir et l’a exercé jusqu’à ce que la Cédéao siffle la fin de la récréation.

Alors pourquoi cette « consécration » soudaine de Sanogo alors que l’armée française est engagée sur le terrain et que la crédibilité du capitaine est quasi nulle pour les communautés africaine et internationale ? La réponse tient-elle en quatre lettres : MNLA ? Peut-être. C’était, en 2012, l’ennemi juré de Sanogo : il avait, disait-il, mené le coup d’Etat pour aller le combattre dans le Nord-Mali. Puis l’installation de Traoré au pouvoir et la nomination de Cheick Modibo Diarra au poste de premier ministre tandis que les « islamistes radicaux » s’emparaient des villes du Nord-Mali avaient changé la donne. Sanogo a fait corriger Traoré tandis que Diarra s’est trouvé éjecté manu militari. Traoré, soigné en France, y a gagné une proximité avec Paris tandis que le départ de Diarra, dont la cohérence politique était à géométrie variable, lui permettait de reconquérir tout le terrain de l’exécutif.

Le MNLA pensait alors qu’il y avait une carte à jouer avec Sanogo, plus populaire au sein de l’armée que ne l’était Traoré au sein de la classe politique et de la société civile (si tant est qu’elles existent encore au Mali). Aujourd’hui, à Kidal, le MNLA joue les supplétifs de l’armée française dans « sa » région. Ce qu’apprécie la France qui pense, aussi, à ses otages. Mais le MNLA est toujours tricard à Bamako* et au sein de l’armée malienne. Afin de « ne pas injurier l’avenir », Paris aurait donc demandé à Traoré de « reconfigurer » Sanogo. Voilà le capitaine promu variable d’ajustement politico-diplomatique.

* « Pour la paix au Mali, je serais prêt à discuter avec n’importe qui de sincère. Mais le MNLA, quoi qu’il en dise, est toujours indépendantiste. Ce n’est pas tolérable » (Ibrahim Boubacar Keita – Le Figaro, cf. supra)

Jean-Pierre BEJOT | lundi 18 février 2013

La Dépêche Diplomatique