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Mali 2013 : « Grand corps malade» cherche, d’urgence, guérisseur confirmé (1/2)

L’expression est d’Alain Saint Robespierre dans L’Observateur Paalga de ce matin (jeudi 22 août 2013). Ce « grand corps malade » n’est autre que l’armée malienne. Apte au coup d’Etat, aux coups de Trafalgar, aux coups tordus, aux coups de Jarnac, aux coups de pied au cul… mais pas à grand-chose d’autre. Certes, elle a donné trois chefs d’Etat à la République (Moussa Traoré, Amadou Toumani Touré, Amado Haya Sanogo), tous trois ayant accédé au pouvoir par les armes ; ce qui ne leur a pas évité de le perdre.

Mais elle n’aura laissé dans l’Histoire du Mali qu’une trace nauséabonde. Et les dramatiques pérégrinations que vient de vivre le pays, en 2012-2013, n’aura finalement rien changé à sa façon d’être. Pas plus digne ; pas plus guerrière (chacun sait que la devise de l’armée malienne est… le franc CFA). La promotion TGV de Sanogo du grade de capitaine à celui de général de corps d’armée suscite bien des ressentiments non seulement parmi la population et la classe politique malienne mais également dans les rangs de l’armée. Et l’incompréhension parmi ceux des officiers étrangers qui ont en charge, au titre notamment de la mission européenne EUTM, la formation des militaires du pays. A Koulikoro, où sont instruits et entraînés les élèves officiers d’active (EOA) du Mali et d’Afrique subsaharienne au sein de l’Ecole militaire interarmes (EMIA) – établissement où se trouve, désormais l’EUTM – c’est tout autant d’étonnement.

D’où ces rumeurs de règlement de compte qui circulent à Bamako, au sein de l’armée, sur le net, dans les chancelleries… L’armée malienne, humiliée par une rébellion des Touareg qu’elle n’a pas été capable non seulement d’éradiquer mais d’endiguer, se retrouve, une fois encore, dans le collimateur des commentateurs. Ce qui n’est pas la meilleure chose pour le Mali et les Maliens. On pouvait penser que le bon déroulement des deux tours de la présidentielle, l’acceptation par les responsables politiques du résultat et le profil crédible du vainqueur étaient des éléments d’apaisement au sein de l’armée. Une armée plus divisée encore que ne l’est la société malienne. Entre « bérets rouges » et « bérets verts », autrement dit – toutes proportions gardées, ce n’est jamais que l’armée malienne – l’élite (essentiellement les commandos parachutistes du camp-para de Djicoroni) et la masse des laissés-pour-compte du recrutement et des écoles militaires.

Pas vraiment une césure ethnique, même si les « bérets rouges » se recrutent particulièrement parmi les Dogon et les Bobo, mais certainement une cassure sociale. La compétence n’est pas un critère de recrutement ; le niveau des EOA maliens est très faible ; l’armée est un « pot de miel » pour les enfants de la nomenklatura politique et administrative (c’est une armée qui compte 1 général pour 400 soldats soit plus de 70 officiers-généraux dont 3 généraux de corps d’armée !) ; la corruption et la compromission dans les affaires mafieuses sont les deux mamelles de cette armée.

Le mercredi 26 juin 2013, le jour où Sanogo a publiquement demandé pardon aux Maliens, une cérémonie solennelle avait été organisée entre « bérets rouges » et « bérets verts ». Les premiers étaient considérés comme le bouclier d’ATT et, plus globalement, des chefs d’Etat maliens (avec le PIGN, le Peloton d’intervention de la gendarmerie nationale) ; les seconds comme les instigateurs et les bénéficiaires du coup d’Etat.

Les tensions entre « rouges » et « verts » ont été fortes ; parfois même dramatiques. Mis en cause dans la tentative de coup de force (présenté comme un contre-coup d’Etat) du 30 avril 2012, une rude répression sera menée contre le 33ème Régiment commando de parachutistes (RCP) de Djicoroni. Qui sera dissous alors qu’il est aux ordres d’Abidine Guindo. Quelques mois plus tard, les femmes et les enfants du « camp-para » vont s’opposer (avec succès) aux sbires de Sanogo, dénonçant la chasse aux sorcières, les enlèvements, les disparitions, les arrestations, les humiliations… L’intervention de la France dans le cadre de l’opération « Serval » ne changera pas la donne : au lendemain de cette opération, à nouveau, des affrontements opposeront « rouges » et « verts ».

Ce n’est que le mercredi 27 mars 2013 que le 33ème RCP sera réintégré dans le corps de l’armée au moment où aura lieu la prise de service de son nouveau commandant : Youssouf Oumar Traoré, un « béret rouge », ancien élève des prytanées militaires de Kati et de La Flèche, Saint-Cyrien (2001) également formé au Gabon, aux Etats-Unis, au Canada et en Chine. Aujourd’hui, on laisse entendre que le 33ème RCP serait délocalisé de Djicoroni (banlieue Sud de Bamako, au-delà du fleuve Niger) à Sévaré, à une douzaine de kilomètres de Mopti, base arrière de l’armée française au plus fort de l’opération « Serval ». Autrement dit dans le Nord.

Logique, c’est dans le Nord-Mali que se posent les problèmes de défense et de sécurité. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’au sein de la hiérarchie militaire (dominée par les « bérets verts »), la préoccupation majeure est d’éloigner de la capitale « l’élite » de l’armée. Pour laisser les mains libres au clan de Kati du capitaine-général Sanogo ?

L’actuelle tournure des choses le laisse penser. Dioncounda Traoré, le président intérimaire, l’homme qui a promu Sanogo et ses potes, a radié des effectifs de l’armée, le 12 juillet 2013, le lieutenant-colonel Seydou Moussa Diallo ; son ministre de la défense et des anciens combattants, le général Yamoussa Camara (un « béret vert »), a lui, radié quatre sous-officiers les 20 et 30 mai 2013.

Au total cinq hommes du 33ème RCP. Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) peut bien affirmer qu’il veut être le « président de la réconciliation nationale », il aura du mal a convaincre les Maliens et la « communauté internationale » qu’il n’est pas dans la main d’une fraction de l’armée, une armée bien plus préoccupée par l’évolution de sa carrière « civile » que par sa responsabilité « militaire » vis-à-vis des institutions et de la nation.

Dans un entretien avec Christophe Boisbouvier, diffusé voici quelques semaines par RFI, le général Bruno Clément-Bollée, jusqu’au 1er août 2013 directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) au ministère français des Affaires étrangères, a expliqué que la « souveraineté » du Mali était un frein en matière « d’efficacité d’un outil de sécurité et de défense ». On peut bien former les hommes, ce que fait l’UE actuellement, quid de la « gestion des ressources humaines » ? « Qu’est-ce qu’on fait des chefs ?

Qui sont les chefs ? Comment on les place ? Comment on les forme ? Est-ce qu’ils sont bien utilisés ? Est-ce qu’ils proviennent de toutes les composantes du pays ou seulement d’une région ? ». A ces questions, Clément-Bollée à une réponse : « Disons que les nominations ne se faisaient pas forcément au mérite des personnels et officiers ».

Interrogé pour savoir si c’était « le clanisme, le copinage » qui entraient en jeu, le général français a cette réponse : « Cela pouvait se faire sous d’autres formes, avec d’autres clés ». Autrement dit la concussion et la corruption. Qui peut croire que les pratiques en vigueur quand Dioncounda Traoré et IBK présidaient l’Assemblée nationale ont cessé dès lors que le premier est devenu président intérimaire et le second président élu ?

N’est-ce pas Traoré qui, au lendemain de l’élection d’IBK, a décidé de promouvoir Sanogo et les siens ? N’est-ce pas Traoré qui, justifiant cette promotion des putschistes, a affirmé : « Quand on n’est pas capable de pardonner, on n’est pas capable d’aller à la paix » (cf. LDD Spécial Week-End 0598/Samedi 17-dimanche 18 août 2013) ; ce qui ne l’a pas empêché de radier de l’armée le lieutenant-colonel Seydou Moussa Diallo du 33ème RCP et de laisser faire son ministre de la défense vis-à-vis de ses sous-officiers. A en juger par ce qui se passe actuellement, si Traoré restera comme le président à l’écharpe blanche, IBK apparaît d’ores et déjà comme le président au « béret vert ».


Mali 2013. « Grand corps malade » cherche, d’urgence, guérisseur confirmé (2/2)

Blaise Compaoré, l’a dit clairement, voici quelques jours. « Il est important que le climat de confiance et l’esprit de dialogue qui ont prévalu soient maintenus et renforcés afin d’ouvrir une ère de réconciliation véritable entre les fils du Mali et aussi la paix définitive dans le pays ». Ce jour-là, il recevait le président par intérim, Dioncounda Traoré (cf. LDD Spécial Week-End 0598/Samedi 17-dimanche 18 août 2013).

Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) venait d’être élu à la présidence de la République ; et le capitaine Amadou Haya Sanogo venait d’être propulsé au grade de général de corps d’armée. Promotion au nom du « pardon » et de la « réconciliation ». Mais qui ne cache pas l’ambition démesurée de ceux qui ont initié le coup d’Etat du 22 mars 2012 et qui ont été dépossédés du pouvoir par la Cédéao et la médiation menée par le président du Faso.

C’est d’ailleurs Traoré qui a pris la suite de Sanogo lui concédant, au passage, le titre « d’ancien chef d’Etat » et, surtout, les avantages qui vont avec. Ce qui n’a pas empêché Sanogo de demander à ses sbires de lui coller, le moment venu, une sérieuse « branlée » qui l’a conduit dans un hôpital militaire français. Ceux qui pensent que Traoré, avec le feu vert d’IBK, est dans un schéma de pardon-réconciliation se « plantent ». Traoré et IBK sont dans la main des « bérets verts », les laissés-pour-compte d’une armée malienne particulièrement pitoyable (cf. LDD Mali 098/Jeudi 22 août 2013).

Le capitaine/général et les siens ont une lecture spécifique de l’histoire récente du Mali : s’ils n’avaient pas dégagé Amadou Toumani Touré (ATT) du pouvoir, ni Traoré ni IBK ne pourraient aujourd’hui parader à la tête de l’Etat. Il est donc normal, pensent-ils, que l’ascenseur leur soit renvoyé ; autrement dit, les débarrasser de ceux qui se sont opposés, avec plus ou moins de détermination, au putsch, à la junte, à la politique de la junte et aux complices de la junte.

Première cible : le 33ème Régiment commando parachutiste (RCP), les « bérets rouges ». Dissous, puis réintégré dans l’armée après des changements de têtes, bientôt « délocalisé » dans le Nord-Mali. Deuxième cible : le Front du refus (FDR). Au lendemain du coup d’Etat du 22 mars, le Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et la République au Mali avait été mis en place par une quarantaine de formations politiques. Les têtes d’affiche de ce FDR en étaient Soumaïla Cissé, Dramane Dembélé et Modibo Sidibé. Ils ont terminé deuxième, troisième et quatrième. Mais le Front du refus a été rompu au second tour : Dembélé a choisi, contre son parti, l’ADEMA, de soutenir IBK ; la victoire d’IBK a donc été, d’abord, l’échec du FDR (cf. LDD Mali 097/Jeudi 15 août 2013). Ce qui a permis à Sanogo et aux siens de refaire leur apparition sur le devant de la scène.

Mais si les anti-junte s’étaient regroupés en Front du refus, les pro-junte avaient, eux aussi, formé une Coalition patriotique pour le Mali (COPAM) qui saluait la chute du régime d’ATT bien plus que l’accession au pouvoir des militaires. La figure la plus emblématique de cette COPAM a été… IBK. Pour le reste, c’était un assemblage de personnalités diverses unies par les opportunités offertes par le vide politique résultant du départ d’ATT. Le seul qui a tiré son épingle du jeu est d’ailleurs IBK, strictement opportuniste dans sa démarche quand d’autres s’efforçaient de trouver des justifications idéologiques ou intellectuelles à leur soutien à la junte.

C’est dans ce contexte très contrasté qu’IBK se prépare à prendre la suite de Dioncounda Traoré. Contexte très contrasté car au sein de l’armée, au sein de l’ex-junte, au sein de la coalition qui a soutenu IBK, au sein de l’équipe qui a joué le jeu de la transition avec Traoré, les couteaux, d’ores et déjà, sont sortis. C’est au sein de l’ex-junte, semble-t-il, que les premiers craquements se font entendre. La promotion spectaculaire de Sanogo et de quelques uns des siens a nécessairement suscité des frustrations et des interrogations. Première illustration : la rumeur vite répandue (et aussi vite démentie par les intéressés) de l’arrestation du colonel Youssouf Traoré. Dont on ne sait rien.

Ou pas grand-chose. Il a été membre du CNRDRE (on l’a dit « chef des opérations ») qui a pris le pouvoir à l’issue du coup d’Etat du 22 mars 2012. Il a été en pointe dans l’opposition à l’intervention de troupes étrangères, se fendant même le 6 septembre 2012 d’une lettre à Alassane D. Ouattara, au titre de président de la Cédéao, revendiquant une « expérience sous d’autres cieux » pour refuser cette intervention. Il serait aujourd’hui président de la commission statuts et politique sécuritaire au sein du Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité présidé par le capitaine/général Sanogo. « Je ne fais pas de politique » rétorque le colonel Youssouf Traoré à ceux qui lui reprochent sa proximité avec le FDR* et la tentation d’être « vizir à la place du vizir »

La confusion la plus totale règne au sujet de cette « vraie-fausse » arrestation. Mais quel que soit sa réalité, elle est l’expression du malaise qui règne actuellement au Mali. La prestation de serment du nouveau président de la République est prévue dans une dizaine de jours, le mercredi 4 septembre 2013, le temps, sans doute, que les chefs d’Etat invités soient rentrés de leurs congés d’été. On peut s’étonner que dans cet intervalle, le président par intérim ait fait le choix de prendre des décisions fondamentales : répression contre les chefs des « bérets rouges » du 33ème RCP, promotion de Sanogo et des siens, fixation de la date des élections législatives au dimanche 27 octobre 2013. Décisions d’autant plus étonnantes qu’elles sont avalisées par le ministre de l’Administration territoriale, un « béret vert », ancien directeur de cabinet de Sanogo quand celui-ci se prenait pour le chef de l’Etat.

Alain Saint Robespierre, dans L’Observateur Paalga (22 août 2013), le dit clairement : IBK « doit s’affranchir de cette allégeance qu’il semble avoir faite au trublion de Kati ». Boundi Ouoba, dans Le Pays (22 août 2013) ne dit pas autre chose : IBK « devra, sans trop tarder, voir quel pourrait être le meilleur sort à réserver à Sanogo […] Faute de quoi le président IBK se heurtera constamment aux excentricités d’un Sanogo qui, hier seulement, était un obscur soldat et qui, aujourd’hui, se croit tout permis ».

Mais le fait qu’un « obscur soldat » puisse agir ainsi laisse justement transparaître l’état de déliquescence dans lequel se trouve le Mali depuis trop longtemps. D’ores et déjà, les « rébellions » se restructurent dans le « corridor sahélo-saharien ». Mais l’armée, ce « grand corps malade » du Mali par lequel bien des maux sont arrivés à ce pays, n’entend se consacrer qu’au noyautage du pouvoir politique et de l’administration. « C’est un devoir pour moi de régler un certain nombre de problèmes avant l’arrivée du président élu », s’était justifié, à Ouagadougou, Dioncounda Traoré au lendemain de la promotion TGV de Sanogo. Pas sûr qu’il ait trouvé les bonnes solutions aux problèmes.

* On peut penser qu’il y a, parfois, dans les commentaires sur cette vraie-fausse » arrestation, confusion entre le colonel Youssouf Traoré, membre du CNRDRE, et le colonel Youssouf Traoré, colonel à la retraite, président de l’Union des forces démocratiques pour le progrès (UFDP), responsable de la commission défense et sécurité du FDR, qui avait appelé à la contribution des troupes étrangères pour libérer le territoire malien à l’instar de la libération de la France par les Anglo-Américains en 1944. Ce colonel n’est autre que l’ex-lieutenant Youssouf Traoré, formé à Fréjus, meilleur ami du lieutenant Moussa Traoré, qui le 19 novembre 1968 (bientôt 45 ans !) ont conduit – avec six autres lieutenants – le coup d’Etat contre Modibo Keita (dont on fêtera le centenaire de la naissance le 4 juin 2015).

Commissaire aux conflits au sein du Comité militaire de libération nationale (CMLN), Youssouf Traoré sera le porte-parole du CMLN avant d’être contraint de démissionner de ses fonctions le 1er mai 1981, alors qu’il avait le grade de colonel, puis jugé et condamné au bagne à Taoudénit. Avant l’affaire de 2012, dans la perspective de la présidentielle, il aurait tenté, en vain, de se rapprocher de Modibo Sidibé qui sera, par la suite, une tête d’affiche du FDR.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

mardi 27 août 2013

Source: Lefaso.net