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Mahawa avait laissé les relations s’envenimer entre deux anciens amis. Et le pire s’est progressivement installé.

Les femmes ne se partagent pas, dit-on. Cet axiome ne se discute pas, mais les histoires sentimentales sont certainement plus faciles à gérer dans les grandes villes que dans les villages. En campagne, le poids des traditions est plus fort, l’exigence de préserver son honneur et son image est plus contraignante.

En perdant une femme, c’est souvent la face que l’on perd aussi. C’est pourquoi la concurrence autour d’une jeune fille est souvent rude et peut parfois conduire à de vrais drames. Les exemples à ce sujet ne manquent pas.

Dans chaque village, au sein de chaque fraction de notre pays, on peut vous raconter une histoire mettant en scène un drame soit de la jalousie, soit de l’amour déçu.

Mais tout le monde n’est pas habilité à entendre ce genre de récit, car dans nos sociétés, tout ce qui se rapproche du sexe ou qui le concerne directement n’est abordé qu’avec beaucoup de précaution.

Ainsi l’on raconte sous le manteau, dans le Gourma central cet épisode presque incroyable qui a mis aux prises il y a quelques années deux frères à cause de l’épouse du plus âgé d’entre eux, une dénommée H.

Un après-midi, le grand frère se promenait dans ses champs quand il vit arriver à sa rencontre son parent. Ce dernier, après l’avoir salué, lui annonça que ce jour était le dernier que son aîné vivait sur terre.
« Il est temps pour toi, lui annonça-t-il, de t’en aller et de me laisser hériter de H« .

Le plus âgé fut naturellement surpris par cette interpellation et ne trouva rien d’autre à répondre à son interlocuteur que ce dernier aurait à encore attendre s’il espérait un jour vivre avec H.

Le jeune frère tourna alors le dos, chargea son fusil de chasse et dirigea l’arme contre son aîné. Il lui dit : « Je n’aurai pas à attendre plus que je ne l’ai fait jusqu’à présent. Fais tes adieux à la vie et sache que H. est depuis cet instant veuve« .

Il fit alors feu et étendit raide mort son vis à vis. On ne sait quelle histoire abracadabrante le jeune frère alla raconter au village. Toujours fut-il que l’affaire n’arriva jamais au niveau des autorités judiciaires.

Aussi bien les parents de la femme que ceux des deux hommes convinrent de raconter que le grand frère avait été victime d’une morsure de vipère aspic. Après sa période de veuvage, H. selon le principe du lévirat a été donnée en mariage à son beau-frère, meurtrier de son époux.

Le couple quitta le village pour s’installer dans un pays voisin. Cependant sa tranquillité fut récemment rompue après quatre années de mutisme. Le meurtre avait-il eu un témoin qui a tenu tardivement à soulager sa conscience ?

Toujours est-il que les enfants du défunt ont découvert la vérité sur la mort de leur père. Ils ont depuis porté plainte auprès des autorités de leur pays d’accueil contre leur oncle et beau-père ainsi que contre leur mère pour assassinat et complicité d’assassinat.

L’histoire que nous vous proposons a eu comme cadre un village du cercle de Kadiolo. L’intrigue n’est pas tout à fait la même. Car ici se sont retrouvés face à face deux amis, de surcroît membres d’un même « grin » qui se virent opposés l’un à l’autre à cause d’une jeune fille qu’ils convoitaient.

Mais comme dans le cas relaté plus haut, la fin de l’histoire a été dramatique. Des paroles extrêmement blessantes – Seydou Traoré et Malick Goula étaient donc en concurrence pour les faveurs d’une beauté locale, Mahawa Coulibaly, jeune femme très connue dans le village de N’Goko.

Mais tout le monde savait que Malick Goula était l’amant titulaire de la jeune dame. Mais personne n’ignorait non plus que Seydou Traoré ne ratait aucune occasion pour vivre quelques moments d’émotion avec l’amante de son ami.

De prudente au départ, cette liaison était devenue de notoriété publique et Malick Goula ne pouvait plus ignorer la situation embarrassante dans laquelle il se trouvait.
Il se mit alors à nourrir une haine féroce pour celui qui avait été l’un de ses plus proches amis.

Mais il sentait bien qu’une franche explication entre eux ne déboucherait sur rien du tout. Il décida donc de créer une situation qui fermerait à jamais la porte de Mahawa à Seydou.

Le 7 février dernier il se fit représenter auprès des parents de la demoiselle et demanda le plus officiellement du monde la main de la fille. Il avait pour cela envoyé un griot et les noix de kola traditionnelles.

Les colas furent acceptées, les fiançailles ont donc été célébrées devant Dieu et les hommes. Soulagé, Malick croyait avoir écarté pour de bon Seydou qui à son entendement n’oserait plus approcher la femme d’autrui.

Mais la barrière officielle qu’il avait bâtie ne réussit pas à dissuader son concurrent. Ce dernier qui avait vraiment la jeune fille dans la peau choisit d’ignorer la nouvelle situation de son amante et eut même le culot de demander à Malick un entretien.

Entre les deux hommes, le ton monta très vite. Puis aux éclats de voix succéda l’empoignade. Et le drame survint brutalement. D’après ce que nous avons pu apprendre, à un moment donné Seydou Traoré prononça des paroles extrêmement blessantes pour son ancien ami.

Ce dernier se sentant bassement insulté perdit son sang-froid. Il tira d’une de ses poches un poignard qu’il plongea dans le thorax de son vis à vis. Atteint au cœur comme l’ont constaté plus tard les médecins légistes, Seydou Traoré mourra peu de temps après.

Malick Goula, qui n’éprouvait aucun remords pour ce qu’il avait fait, se rendra lui-même à la justice laissant derrière lui le malheureux Seydou gisant dans une mare de sang.

Sans savoir que le meurtrier était allé se livrer, des femmes regroupées autour d’une pompe située à environ une cinquantaine de mètres du lieu du crime et qui avaient assisté à toute la scène ont alerté les responsables villageois. Ceux-ci à leur tour informèrent la brigade territoriale de gendarmerie de Kadiolo.

Il ressort des enquêtes préliminaires dirigées par l’adjudant chef Zoumana N. Maïga, adjoint au commandant de la brigade et de l’adjudant Moussa Konaté que Seydou Traoré n’est pas pour rien dans la montée de tension. Il avait à maintes reprises tenté de prendre de force Mahawa Coulibaly.

La femme, qui se trouve à l’origine de cette féroce rivalité, est décrite comme une personne d’une fréquentation pas toujours aisée et qui est d’un naturel obstiné. Elle s’était dérobé à un premier mariage organisé par sa famille.

Cet acte de rébellion lui avait valu d’être mise à la porte par ses propres parents. Mais ceux-ci avaient accepté de revenir sur leur décision après l’intervention des notabilités du village. Mais cette fois-ci, Mahawa, qui est fière d’être considérée comme la plus belle fille de la localité, se montre assez abattue par les passions qu’elle a déchaînées.

Elle ne cherche pas à nier que sa coquetterie a contribué à empoisonner l’atmosphère entre les deux ex amis. Ce repentir est en tous les cas, trop tardif pour être d’un quelconque secours à Malick Goula qui est déjà sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt de Kadiolo.

C. Bathily

AMAP-Kadiolo.

19 février 2008.