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“La majesté du chameau n’est appréciable que dans le désert

C’est au nouveau quartier de ADKEN, dans un immeuble flambant neuf que l’homme à l‘aura prédestinée (comme l’indique son nom : Boncana en sonrhaï) a installé son plateau après plus d’un quart de siècle de pérégrinations en quête de perfection et d’audience. Perfection et audience, deux maître mots qui résument bien son parcours artistique. « Je veux être le meilleur dans ma spécialité ! » dit-il pour porter loin l’audience du Mali, l’audience de l’Afrique.

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Bonkana Issa Tandagari MAIGA, un nom à la musicalité subtile n’est pas seulement ce musicien talentueux à la flûte enchantée qu’on connaît mais aussi le théoricien de la musique africaine, l’ambassadeur des mélodies, l’infatigable chasseur de jeunes talents à convier au festin de l’universel, car l’artiste, à force, est devenu… un humaniste.

En pénétrant dans les locaux de MAESTRO SOUND MALI où se trouvent ses studios, on est frappé par la propreté et la sérénité des lieux et me revient à l’esprit cette phrase célèbre d’un grand concertiste « la plus belle musique que je n’ai jamais composée, c’est l’inégalable symphonie du silence ! ». Et pourtant, dès l’entrée on est comme happé par l’insaisissable atmosphère d’un univers de création : musique feutrée, piles de disques, appareils professionnels, instruments en tous genres, posters géants d’artistes etc. C’est que le maître est aussi… arrangeur et producteur.

Ecoutons-le ouvrir pour nous une page de l’histoire musicale du continent

Le Républicain : Maestro, de l’AS MARAVILLAS du Mali à Stars Parade, que de chemin parcouru. Pouvez-vous nous en dire les grandes haltes?

Boncana Maïga : Permettez-moi de me présenter d’abord. Je suis Boncana Issa Tandagari Maïga, né à Gao, fils d’un cultivateur, et d’une ménagère. Mon père était de Gao et ma mère de Bourem à environ 100 kilomètres de Gao. Je suis donc malien. Dès mon jeune âge, j’ai été envoyé au Niger voisin pour y faire des études de comptabilité. Après celles-ci et contre l’avis de ma famille, parce que j’aimais la musique, j’ai crée le « NEGRO- BAND » un petit orchestre avec lequel, dans les années 60, j’ai fait le tour du Mali : Gao, Tombouc-tou, Mopti, Ségou, Kati…

L’aventure a donc commencé avec le Négro-Band et c’est à l’issue de cette tournée que j’ai été remarqué par les autorités maliennes d’alors qui avaient en projet de créer un orchestre de grande facture au lendemain des indépendances. Des prospections ont été faites pour débusquer les meilleurs musiciens de l’époque et j’ai été sélectionné pour aller subir une formation de haut niveau à CUBA, une formation de dix ans.

Je n’ai jamais eu l’occasion, depuis ces longues années, de remercier solennellement les autorités maliennes, le Mali de Modibo KEITA ainsi que nos formateurs cubains des efforts engagés en notre faveur ainsi que de la confiance dont on nous a investis mes camarades et moi.

« L’aventure a commencé avec le Négro-Band . »

L’occasion que m’offre le Républicain est trop bonne pour la laisser passer. Merci Mali ! Merci CUBA !

Je suis rentré de CUBA en 1973, le coup d’Etat militaire avait eu lieu et des gens comme nous, malgré le sacrifice consenti pour notre formation, n’étaient plus dans les plans de la nouvelle administration. La preuve, nous sommes restés au chômage pendant près d’un an. Ne voyant rien venir malgré nos efforts de réintégration j’ai dû rallier la Côte d’Ivoire pour tout simplement cesser de me sentir inutile, après tant de choses apprises.


Le Républicain : Ce n’est donc pas pour vivre « l’Eldorado » ivoirien de l’époque que vous êtes parti?

B.M: Pas du tout ! On ne peut tourner le dos à son pays aussitôt sa formation terminée, formation que pendant dix ans il a financée. Mes camarades et moi nous ne cherchions qu’à nous mettre au service des nôtres, hélas nous n’en avions pas eu vraiment l’occasion.

Le Républicain : Et ce fut l’épisode ivoirien qui a duré près de 20 ans ?

B.M : J’ai été engagé à l’Institut National des Arts comme professeur de musique et parallèlement j’étais Directeur adjoint du Conservatoire de Côte d’Ivoire. Rapidement j’y ai fait mes preuves. Peu de temps après j’ai été chargé par le Ministre de l’information M.Laurent Dona Fologo de monter un ensemble et c’est ainsi qu’est né le célèbre orchestre de la R.T.I et j’en étais le chef d’orchestre.

J’y ai mis tout mon enthousiasme de mes jeunes années et j’ai formé une flopée d’artistes musiciens ivoiriens, maliens et africains car la Cote d’Ivoire était une plaque tournante, en maints domaines, de l’Afrique de l’ouest.

Ce que je n’ai pas pu faire au Mali aux Maliens je le leur faisais depuis la cote d’ivoire .C’est ainsi que j’ai formé Nahawa Doumbia, Kandia Kou-yaté, Ami Koïta, Abdou-laye Diabaté, Kassé Mady Diabaté, Adja Soumano sans oublier Oumou Sangaré. J’arrangeais aussi des camerounais, des cap verdiens, des congolais et je suivais de près des artistes de renom aujourd’hui comme Aïcha Koné, Nayanka Bell, Gadji Cely et bien d’autres….

«L’ orchestre de la R.T.I »

La Côte d’Ivoire c’était exaltant, je travaillais beaucoup et l’état de Côte d’Ivoire me le reconnut en me faisant Chevalier du Mérite Ivoirien. Mais…j’en donnais plus que je n’en recevais, professionnellement parlant, et puis il me fallait me renouveler après 20 ans, alors je suis parti en France.


Le Républicain : Vous étiez déjà un Maître, une référence, quel besoin de remise en question?

B.M : Il en va de la musique comme des autres domaines, il faut se frotter aux autres pour faire jaillir l’étincelle qui est en nous. Je suis resté en France 17 ans durant où j’ai été au contact des plus grands. Je m’y suis franchement amélioré en particulier en tant qu’ arrangeur. Mais déjà le pays me manquait et je ne voulais pas quitter le métier sans l’avoir exercé dans mon pays tout en restant à la disposition de la profession, de par le monde.

Le Républicain : Donc retour …au pays Mali ?

B.M : Deux personnes ont rendu possible mon rêve : les ministres Soumeylou Boubeye Maiga et Tiébilé Dramé. Le premier pour m’avoir fait venir à Bamako à l’occasion du sommet de la CEN SAD pour monter un podium artistique, le deuxième en me faisant appel 2 ans plus tard , en 2005, pour monter un plateau artistique à l’occasion du 23e sommet Afrique-France. A ces deux occasions, avec les meilleurs artistes maliens, je me suis produit à Koulouba, siège de la présidence, en présence du président ATT et de ses pairs d’Afrique et de France. C’était un honneur dont je n’étais pas peu fier et je me dis qu’avec le concept de la Symphonie du Président que j’avais inventée j’ai participé à l’éclatant succès du sommet. Je remercie ces trois personnalités qui m’ont aidé à renouer avec mon pays. Vous savez « la majesté du chameau n’est appréciable que dans le désert.»

… Après 40 ans de musique, tout ce que j’ai appris à Cuba et ailleurs je pense l’avoir mis au service de la musique africaine pour ne pas dire de la musique malienne. Mon esprit, mes doigts ont servi à faire des disques à nombre d’artistes africains, européens et même américains. Depuis 2005, je suis installé au Mali où j’ai ouvert mes bureaux. Mon label s’appelle “Maestro Sound Mali”, une maison de production audiovisuelle et discographique.

Le Républicain : Pouvez-vous nous parler de l’intermède de “Stars Parade” au service de la musique?

B.M : Avant « Stars Parade » sur TV5, je voudrais parler d’une chose que j’ai regrettée et que je regretterai toujours. Nous avons créé “Las Maravillas du Mali”(Les Merveilles du Mali) à Cuba, en 1967, j’en étais le compositeur, l’arrangeur, le flûtiste et le chef d’orchestre. Malheureusement cet orchestre composé exclusivement de jeunes étudiants envoyés par le Mali à Cuba pour se former, ne s’est jamais produit avec l’intégralité de ses musiciens.

Cet orchestre c’était notre fierté, celle du Mali, nous avons fait un disque aux titres célèbres comme « Rendez vous ce soir chez Fatimata », nous avons joué ensemble pendant six ans mais jamais ni au Mali ni en Afrique. Je le regrette.

«La Symphonie du Président.»

Les autorités d’alors, ne comprenaient pas la valeur de leur propre musique qui pouvait rapporter plus que n’importe qu’elle autre industrie tout en assurant la promotion du pays….

Avant “Stars parade”, j’ai commencé à réfléchir à un socle musical africain sur lequel pourrait reposer les musiciens africains. Ce socle a été “Africando”. J’ai voulu rassembler les meilleurs musiciens chanteurs des années 60, ceux là qui chantaient avec leurs tripes et non pas avec l’assistance d’une boite à rythmes, pour vivifier la musique africaine à partir de nos langues, à travers les rythmes latino. Nos langues sont en train, par ce biais, de devenir universelles de même que nos messages et notre sensibilité.

Africando est aujour-d’hui l’un des orchestres les plus célèbres du monde dont les compositions sont reprises par les plus grands (comme ARAGON) et ça c’est une fierté africaine.

« Nous avons créé “Las Maravillas du Mali” à Cuba, en 1967»

C’est dans ce souci d’audience de la musique malienne et africaine que l’idée de stars Parade m’est venue .J’ai fait remarquer aux dirigeants de Canal France International (CFI) que la musique africaine était absente de leur chaîne et j’ai offert d’animer une émission avec non le regard de l’animateur mais du musicien et depuis l’idée a fait son chemin.

Aujourd’hui à travers TV5 l’occasion est donnée à nos jeunes talents de s’adresser à 46 millions de téléspectateurs à travers 204 pays sans compter que de milliers d’Africains vivant loin de chez eux communient avec leur pays et leur continent, l’espace d’un numéro de Stars Parade. C’est formidable non ! Merci TV5 Monde et CFI de nous avoir aidé à nous aider !

Le Républicain : Vous êtes Maestro, au coeur de la musique africaine depuis 40 ans. Qu’est-ce qui a changé ?

B.M : Au niveau des artistes africains beaucoup de choses ont changé. Culturellement, il n’y a pas un festival en Europe où on ne fait pas appel à au moins un artiste africain en particulier de l’Afrique de l’Ouest. On ne nous connaissait pas avant. On nous prenait pour des tapeurs de tam-tam.

L’occident a mis du temps pour comprendre que nous avions aussi nos valeurs et nos musiques. Il fut un moment où les musiciens africains ont beaucoup imité ceux d’’Europe. Ce temps est révolu. On n’avait pas compris. Aujourd’hui, l’occident, l’Europe nous accepte tels que nous sommes, avec notre musique et notre sensibilité. C’est le cas de feu Ali Farka Touré, de Youssou N’Dour, de Alpha Blondy, Toumany Diabaté et de beaucoup d’autres.

Malheureusement beaucoup de choses aussi n’ont pas changé. Du Mali au Tchad j’ai vu comment les musiciens souffrent, très peu arrivent à vivre de leur art, soit du fait de la piraterie soit du manque d’infrastructures ou tout simplement de l’absence d’accompagnement suffisant de l’Etat. Il faut que les Etats, par une volonté politique affirmée, s’impliquent pour faire la politique de leur culture pour que nous autres fassions la culture de leur politique…
« Africando »

Dans le cas spécifique du Mali si, par exemple, le contenu des biennales artistiques et culturelles a sensiblement évolué, je regrette que d’année en année les lauréats des différentes éditions tombent dans l’oubli. Il n’y a aucun suivi en ce qui les concerne pour leur donner des formations complémentaires et les verser dans le vivier culturel malien pour en faire les ambassadeurs de demain, ainsi la relève sera assurée, il y aura une suite…

Sur un autre plan il faut s’inspirer de l’exemple guinéen d’organisation de spectacles musicaux, rationaliser en somme le domaine, de façon à ce qu’il n’y ai pas dix concerts en une semaine et rien les autres jours. Il faut un minimum d’organisation, de coordination dans le secteur.

Le Républicain : Nous sommes dans un contexte de mondialisation. Qu’est-ce qu’il faut faire aujourd’hui pour que la musique malienne évolue sans perdre son identité ?

B.M : Ce que je trouve désolant c’est l’immixtion sans contrôle des rythmes venus d’ailleurs dans la musique même traditionnelle malienne comme ce fut le cas hier avec le « zouglou » et le « dombolo » et ajourd’hui avec le « mapouka » et le « coupé décalé ». Il ne s’agit pas de se fermer mais d’opérer un tri judicieux de façon à ne pas se perdre.


« Stars Parade »

Il faut encourager des artistes comme Oumou SANGARE avec son Wassoulou, Salif KEITA explorant le Mandé, Habib KOITE et son Bamada , Néba SOLO et le balafon et bien d’autres qui imposent le style malien tout en étant ouvert à l’apport extérieur. Il ne faut pas que ce qui se passe ailleurs tue ce qui se passe ici. Pour un pays aussi culturellement riche, aussi musicalement dense, cela veut dire qu’il n’ y a pas de recherche de rythme, ni d’effort de composition et de création.

Vous savez c’est en 1986-87 que j’ai composé «Mariétou », il vit encore et on s’y reconnaît. Si cela avait été un effet de mode il serait mort de sa belle mort. Il ne faut pas que le commercial tue le génie. Les jeunes doivent avoir cela à l’esprit, ils doivent apprendre leur art pour espérer en vivre. Les autorités aussi doivent créer les conditions de cet apprentissage. Vous savez c’est comme au football on va à la base pour détecter les talents et les encadrer pour la coupe du monde…

« Il ne faut pas que ce qui se passe ailleurs tue ce qui se passe ici ! »

Tant que ce travail de formation, d’encadrement et même de conscientisation est fait la musique malienne ne court aucun risque. Pour ma part, mon credo c’est de toujours porter plus haut l’étendard de la musique africaine et malienne ; d’ailleurs je n’ai pas vraiment le choix , il y va de mon crédit propre et du rayonnement de mon pays.
Salut L’ARTISTE !

Interview réalisée par S.El Moctar Kounta et Boukary Daou

15 Septembre 2008