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Son Excellence M. Christian Rouyer Ambassadeur de France au Mali:« Le recours à la force contre le terrorisme et le narco-trafic sera inévitable»

Dans cette interview exclusive que Son Excellence M. Christian Rouyer Ambassadeur de France au Mali a bien nous accorder, il est question de sujets brûlants de l’actualité au centre de laquelle il y a évidemment la question du nord du Mali occupé par des groupes armés et aussi les velléités sécessionnistes du Mnla. Sans détour, Son Excellence clarifie la position de la France sur ces sujets et profite de l’occasion pour renouveler l’engagement de son pays aux côtés du Mali pour sortir de la crise actuelle. Nous vous proposons l’intégralité de l’entretien.

Le Prétoire : Excellence, les citoyens maliens ont suivi avec beaucoup d’intérêt le discours de François Hollande devant les Nations unies. Il a été un vrai avocat du Mali, au moment où on s’y attendait le moins, compte tenu de la position mitigée que la France avait adoptée auparavant, notamment sous Sarkozy, s’agissant de la crise malienne. Qu’est-ce qui explique cette détermination soudaine de la France à en finir avec les groupes armés au nord du Mali ?

S.E M. L’Ambassadeur: Merci, tout d’abord de me donner la parole. Toujours soucieux de faire la part des choses, je nuancerai votre expression, «position mitigée». La France, sous la précédente présidence, reste le pays qui, le premier, a averti le Mali des risques que les terroristes d’Aqmi et les narco-trafiquants faisaient courir à sa stabilité, qui a marqué son attachement indéfectible à l’intégrité territoriale du Mali face aux velléités sécessionnistes de certains, qui a saisi la première, le Conseil de sécurité et qui, enfin, a dénoncé le massacre de soldats maliens perpétré à Aguelhoc.

Dès sa prise de fonction, le Président Hollande a pris la mesure de la gravité de la situation et surtout de son urgence. Chaque jour qui passe, accroît le calvaire des populations, et je pense notamment aux femmes et aux jeunes dont les témoignages lors des «Assises de l’occupation» ont ému les participants. Je pense aussi aux réfugiés et déplacés vivant en situation précaire. Chaque jour qui passe, permet aux groupes terroristes et aux narco-trafiquants de renforcer leurs réseaux. Chaque jour qui passe, fait peser sur la sécurité de chacun d’entre nous, au Mali, dans la sous-région, mais aussi en Europe, une menace croissante. C’est cette situation «insupportable, inadmissible, inacceptable» que le Président Hollande a dénoncée à la tribune des Nations Unies

Justement, Excellence, au vu de cet engagement de la France à participer à une opération militaire contre les djihadistes, ne craignez-vous pas des représailles si l’on sait que ces groupes armés détiennent encore des otages français ?

Je tiens à préciser d’entrée de jeu que la France ne «participe» pas, à proprement parler, à une opération militaire. Elle s’est engagée à apporter un soutien «logistique et matériel» à une opération africaine.

Sur le fond, le Président Hollande, dans l’interview qu’il a accordée à trois de vos confrères de l’audiovisuel à la veille du 14ème Sommet de la francophonie, a été très clair. Il a dit en substance: pensez-vous que la position de la France peut être dépendante de la menace de représailles, que celles-ci visent nos intérêts en France ou dans le monde, ou plus directement la vie de nos otages?

La menace que font peser les groupes terroristes, n’est pas hypothétique, elle est bien réelle. Les deux tiers du territoire du Mali échappent à l’autorité de Bamako. L’ensemble du Sahel est concerné par cette déstabilisation. Des réseaux terroristes sont démantelés en France. Nos otages sont aux mains de leurs ravisseurs, les uns depuis le 16 septembre 2010, les autres depuis le 24 novembre 2011. «Nous avons deux devoirs, libérer nos otages et libérer le Mali du terrorisme» a dit le Président, La France poursuit ces deux objectifs avec une égale détermination.

Le projet de résolution de la France propose l’envoi d’une mission de force africaine. Quel serait l’ordre de mission ? Que ferait cette force africaine au Mali concrètement ?

Aux termes de la résolution 2071 qui vient d’être adoptée, le Conseil de sécurité, considérant notamment que «la situation au Mali constitue une menace contre la paix et la sécurité internationales», «se déclare prêt à donner suite à la demande des autorités de transition maliennes qu’une force militaire internationale prête son concours aux forces armées maliennes en vue de la reconquête des régions occupées du nord du Mali».

La mission de cette force, vous le voyez, est bien d’appuyer l’armée malienne, dont le rôle est central. Le Mali a un peu plus d’un mois pour définir, en liaison avec ses partenaires de la Cédéao et de l’Union africaine, un «concept d’opération», c’est-à-dire convenir avec eux des conditions concrètes de cette aide extérieure et des modalités du déploiement sur le terrain, de forces venant de différents pays.

Une nouvelle résolution intervenant dans un délai de 45 jours après le vote de la résolution 2071, pourra alors autoriser le déploiement de la force.

Mais pensez-vous, Excellence, que la Cédéao dispose des moyens matériels et humains pour intervenir à hauteur de souhait dans des opérations militaires en mesure de venir à bout des groupes armés du Nord du Mali ?

Le fer de lance reste l’armée malienne. C’est à sa reconstruction que nous devons nous atteler sans plus tarder. Quant à la Cédéao, elle n’est pas le seul partenaire engagé dans ce soutien.

Excellence, en parlant de groupes armés, on ne peut s’empêcher d’évoquer le Mnla. Et vous savez certainement, que la France est souvent accusée par l’opinion nationale malienne de soutenir la rébellion touarègue, à travers ce mouvement indépendantiste. Que peut dire l’Ambassadeur de la France que vous incarnez, pour que les Maliens soient édifiés ?

Je me suis, à maintes reprises, exprimé sur ce sujet, mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Cette accusation repose sur le fait que des délégations qui ont demandé à être reçues à Paris, l’ont été, et sur le fait que des porte-paroles du Mnla se sont exprimés sur des chaînes françaises.

Ce que je peux vous assurer, c’est que le discours tenu à ces délégations, a toujours été le même: rejet de la revendication à l’indépendance, rejet de la manière forte pour imposer leurs vues. Quant aux medias, dans un pays où la presse est libre, à chaque fois que les autorités maliennes ont souhaité s’exprimer pour contrebalancer les déclarations des porte-parole du Mnla, elles ont pu le faire. Je regrette qu’elles aient tardé à s’exprimer.

Justement, le Mnla vient de déclarer qu’il renonce à l’indépendance, mais à condition qu’on accorde l’autonomie au nord du Mali. Que vous inspire cette position ?

Il y a un problème de gouvernance qui se pose de façon récurrente au Nord Mali. Il doit faire l’objet d’un dialogue entre les autorités de Bamako et les représentants de l’ensemble des communautés vivant au Nord Mali. L’objet de ce dialogue est d’exposer clairement les attentes de chacune et de voir quelle forme de gouvernance permet le mieux de répondre à ces attentes.

Parler de fédéralisme ou d’autonomie, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il ne sera peut-être pas nécessaire d’en arriver là, si un degré suffisant de décentralisation permet d’arriver aux résultats escomptés en termes de démocratie locale, de développement économique et de promotion de la diversité culturelle.

Aujourd’hui, si j’avais un conseil à donner, je dirais au Mnla : vous ne pouvez parler seuls au nom des populations du Nord, engagez sans délai le dialogue avec Bamako montrant votre volonté de régler par la négociation le litige qui vous oppose aux autorités centrales, marquez votre rejet du terrorisme et du narco-trafic et votre attachement à la laïcité. La solution finale ne pourra intervenir qu’après des assises où chaque communauté aura pu exprimer ses attentes, où aucune n’aura été tenue à l’écart, et après qu’un pouvoir légitimé par les urnes se soit installé à Bamako.

Excellence, on ne peut conclure cette interview, sans parler de la médiation du Burkina qui a été très décriée par la majorité des Maliens. Mais la France semble encore faire entièrement confiance à Blaise Compaoré dans ce rôle de médiateur. Quelle appréciation faites-vous de cette situation ?

La médiation du Burkina est en fait celle de la Cédéao. La France a marqué son soutien aux initiatives de la Cédéao pour surmonter la double crise qui frappe le Mali. Elle mesure la difficulté de l’exercice. Etre médiateur est toujours une position délicate car elle exige d’établir le dialogue avec toutes les parties et vous vous exposez ainsi aux critiques de tous. La médiation s’inscrit dans une logique de négociation.

Je rappelle que celle-ci est aussi prévue dans la résolution 2071 du Conseil de sécurité qui «exhorte» les parties à «entamer un processus de négociations crédible en vue d’une solution politique viable dans le respect de la souveraineté, de l’unité et de l’intégrité territoriale du pays».

La France demande aux autorités maliennes d’ouvrir des négociations avec les élus du Nord, avec les représentants de la société civile et avec les groupes rebelles non terroristes pour fonder un nouveau contrat social entre le Nord et Bamako. La négociation avec les groupes non terroristes et la menace du recours à la force s’épaulent mutuellement. Nous considérons que le recours à la force contre le terrorisme et le narco-trafic sera inévitable.

Pour sacrifier à une tradition à l’occasion des grandes interviews, nous vous demanderons si vous avez un message à lancer aux populations de la Cédéao en général et du Mali en particulier. Quel serait ce message ?

Je suis Ambassadeur à Bamako. C’est aux Maliens que je m’adresse. Vous connaissez la crise la plus grave de votre histoire post-coloniale. Vous n’êtes pas seuls. Vous avez des amis et parmi ces amis, il y a la France. Gardez l’espoir !

La France ne vous abandonnera pas car elle est attachée à la stabilité du Mali, à la préservation de son intégrité territoriale et au rétablissement de sa souveraineté sur l’ensemble du pays, non seulement en raison des liens historiques qui nous unissent, mais aussi parce qu’elle y a un intérêt immédiat. Ceux qui vous menacent, nous menacent. Nous ne pouvons qu’être solidaires.

Propos recueillis par

Nouhoum DICKO

Le Prétoire du 18 Octobre 2012