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Applaudi par la quasi-totalité des Maliens dès les premiers jours de son installation, le bureau du Vérificateur général est voué aux gémonies depuis la publication de son dernier rapport. Certains magistrats, dont les propos sont largement relayés dans la presse, ne ratent aucune occasion pour décrier ce rapport du bureau du Vérificateur général. Et depuis quelques semaines, on a l’impression que des mains invisibles se cachent derrière ce matraquage médiatique, comme si l’on voulait pousser Sidi Sosso Diarra à la démission. Mais, le fait le plus intriguant, c’est le manque de soutien public des plus hautes autorités du pays, notamment le Président ATT et son premier ministre Modibo Sidibé. Et depuis, des voix accusent Koulouba d’être à la base de la campagne orchestrée contre Sidi Sosso Diarra. Qui a intérêt à discréditer le bureau du Vérificateur général?

Inspiré par l’exemple canadien, les autorités maliennes, face à l’absence de résultats concrets dans la lutte contre la corruption et la délinquance financière, malgré la pluralité des services de contrôle, ont mis en place le Bureau du Vérificateur général par la loi N° 03-030 du 25 août 2003.

Chargé d’évaluer les politiques publiques, de contrôler la régularité et la sincérité des opérations de recettes et des dépenses effectuées par les administrations publiques, le Bureau du Vérificateur, à la faveur de son 2ème rapport, déposé sur la table du Président de la République, le 25 juin 2007, a révélé un manque à gagner de 103 milliards de FCFA, pour les caisses de l’État, entre 2002 et 2006. On se souvient que c’est pendant cette période que notre pays a vécu le consensus politique dans la gestion des affaires publiques.

Une grande partie de la population malienne s’était inquiétée de cette nouvelle manière de faire la politique. Avec le dernier rapport du Vérificateur général, ces inquiétudes ont été confirmées: le consensus était donc synonyme de “silence on détourne”.

Et à l’époque, pour insister sur l’ampleur du phénomène, le Président ATT avait déclaré que «cette révélation du Bureau du Vérificateur général n’était qu’une infime partie, si l’on devait tenir compte de celui des rapports des autres organes de contrôle». Il avait pris la peine d’indiquer que la lutte contre la corruption et la délinquance financière n’est pas la bataille du seul Président de la République. Mais, ce qu’il n’a pas dit est que la plupart des cadres et responsables mis en cause étaient ses hommes.

Certains ne s’en cachaient pas et ont suffisamment mouillé le maillot à ses côtés pendant la campagne présidentielle de 2007. Est-ce la raison pour laquelle, ce jour là, le Président de la République n’avait pas caché son impuissance en soulignant que «l’aboutissement des efforts est entre les mains de la justice qui saura être à l’écoute de nos populations qui n’entendent pas d’être spoliées des ressources essentielles au développement du pays». Or, aujourd’hui, c’est cette justice et une certaine presse qui sont mises à contribution pour vilipender le bureau du vérificateur général et ses rapports.

Que ceux qui sont pris dans les mailles du filet dénoncent le travail du Vérificateur général, cela peut être compris, même s’il est inacceptable. Mais que des magistrats de la République, et non des moindres, volent à leur secours en mettant en cause la sincérité et la moralité des rapports du Bureau du Vérificateur général, est une situation qui inquiète à plus d’un titre.

Et malgré les engagements des autorités à vouloir mener une lutte acharnée contre la corruption et la délinquance financière par la multiplication des institutions de contrôle, le citoyen malien est aujourd’hui en droit de douter de la réelle volonté des autorités maliennes à trouver une solution au fléau.

Depuis le dernier rapport du Bureau du Vérificateur général, les signaux en direction de l’opinion nationale et internationale ne sont pas des plus rassurants. Il ne se passe pas de jour qu’un des journaux proches de Koulouba ne pourfende le Vérificateur général et ses hommes dans ses colonnes. Son seul tort est d’avoir mis sur la place publique la mauvaise gestion d’ATT et de ses hommes de 2002 à 2006. Au lieu de tirer toutes les conséquences du rapport du Vérificateur général, le pouvoir se perd en conjectures et passe à son jeu favori en orchestrant une fuite en avant maladroite qui n’honore pas le Mali aux yeux de ses partenaires. Le Mali doit tirer toutes les conséquences du rapport du Vérificateur général.

Le petit peuple, aidé en cela par les bailleurs de fonds, l’exigent fort heureusement. Mais, à l’allure où vont les choses, nous avons peur que la montagne n’accouche d’une souris. Les principaux acteurs qui doivent mettre l’appareil judiciaire en branle pour donner des résultats au rapport du Vérificateur général ne sont pas dans les dispositions souhaitables.

Du procureur de la République, Sombé Théra, au Président de la République ATT, en passant par Souleymane Coulibaly, avocat général et Marafa Traoré, ministre de la justice, personne n’a un discours rassurant. Au cours de la dernière cérémonie de la rentrée judiciaire, les déclarations du Président ATT ont donné des frayeurs aux Maliens. Après avoir déclaré que seuls les menus fretins étaient en prison pour des faits de corruption et de délinquance financière, le Président de la République a ouvertement accusé les acteurs de la justice malienne.

Mais quand on sait qu’en sa qualité de Président de République, il est le Président du conseil supérieur de la magistrature, chargé de nommer les magistrats dans les cours et tribunaux du pays, l’on peut dire qu’ATT est le premier responsable du comportement de nos juges. De son côté, le ministre de la justice de qui relève tous les magistrats du siège du Mali, semble se complaire dans un rôle de spectateur.

A la dernière rencontre du Vérificateur général avec les magistrats, Maharafa Traoré, ministre de la justice, a regretté le fait que «dans l’opinion publique, il est fréquent de relever la frustration souvent grande de voir des atteintes graves aux ressources publiques rester sans suite malgré le travail combien laborieux et difficile des services de contrôle».

En faisant cette déclaration, le ministre de la justice fait semblant d’ignorer son rôle. S’il est convaincu que les services de contrôles font un travail laborieux, qu’est-ce qu’il attend pour actionner la justice afin que la lumière soit faite sur tous ces dossiers qui risquent de ne jamais être enrôlés.

De toutes ces déclarations, celle de Souleymane Coulibaly, avocat général à la cour d’appel de Bamako, dans le journal l’Essor du 6 décembre 2007, est des plus inquiétantes. «Il arrive que des personnes soumises aux contrôles, refusent l’accès au dossier ou fournissent des dossiers incomplets à la justice», a-t-il déclaré. Avant de conclure que cela justifie les difficultés des magistrats à monter un dossier solide contre ceux qui s’adonnent à la délinquance financière dans notre pays.

L’avocat général veut attendre que les citoyens mis en cause lui apportent les preuves qui les accablent afin de décider de les faire payer leurs fautes. Si telle est la nouvelle démarche de la justice malienne, le peuple va devoir attendre encore longtemps pour voir le premier corrompu ou le premier délinquant financier en prison.

Mais en attendant, il faut que le Vérificateur général, dont le travail est apprécié par les nombreux Maliens sans voix, ait le dos large pour faire face aux attaques des bandits à col blanc qui écument les caisses du pays avec des complices tapis au cœur du pouvoir d’État.

Assane Koné

11 Décembre 2007.