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Voici ce que la célèbre alter- mondialiste Aminata Dramane Traoré, considérée alors par une certaine presse comme la « bête noire des grands « , écrivait à propos du pouvoir Alpha Oumar Konaré, un régime qu’elle venait de quitter avec fracas et amertume. Pour un confrère africain, « Aminata est certainement l’une des personnalités les plus originales du continent, une femme de conviction aussi à l’aise dans le milieu associatif – à ce terme, elle préfère celui de mouvement social – dans les affaires qu’en politique. Celle qui se définit elle-même comme  » malienne, africaine et citoyenne du monde « .

jpg_aminata_traore__2__492904646.jpgSon cas est l’illustration de la duplicité des responsables politiques africains. Voilà un homme issu du mouvement social et qui était porteur d’espoir en 1992. Une fois installé au pouvoir, il a fait un virage à 180° et son premier ministre, Ibrahim Boubacar Kéita, a même déclaré à une tribune : «  Nous sommes des libéraux  » ! Bien entendu, il ne nous a pas demandé notre avis. Dix ans après, les résultats se passent de commentaire. L’état désastreux de nos écoles, des hôpitaux et des infrastructures publiques prouve amplement que démocratie ne rime pas forcément avec amélioration du niveau de vie des citoyens.

J’ai été privée de tout moyen…

Le président Alpha Oumar Konaré n’a pas remis en cause le système qu’il a trouvé en arrivant aux affaires. Il s’est contenté de remettre en cause Moussa Traoré et son régime, mais pas le système lui-même. Je suis entrée au gouvernement parce que Alpha Oumar Konaré et son premier ministre Ibrahim Boubacar Kéita m’ont demandé de venir les aider. Pendant trois années, ils ont tout fait pour m’empêcher de travailler et de prendre des initiatives. J’ai été privée de tout moyen humain et financier.

J’étais exclue des voyages officiels même lorsqu’il s’agissait de manifestations culturelles à l’étranger. Je devais encaisser les coups bas et me taire. J’aurais pourtant aimé apporter mon aide, travailler, mais délibérément, le chef de l’Etat et son premier ministre ont tout fait pour me démotiver et pour me museler ….


Alpha m’a confié
, il n’y a pas longtemps, qu’il aurait pu être des nôtres au forum social de Porto Allègre s’il n’était pas président de la République. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Un tel comportement en dit long sur l’hypocrisie ambiante »

Une douloureuse et prématurée sortie du gouvernement de Modibo Sidibé
Mais peut- on établir aujourd’hui un sage parallèle entre ces deux Aminata, dont tout le monde— à commencer d’abord par moi-même— est pressé de lire sous la plume alerte et vive (j’imagine !) de cette grande diplômée de la prestigieuse université de la Sorbonne, ce qu’elle a pu ressentir de cette sortie douloureuse et prématurée du gouvernement de Modibo Sidibé, maître d’œuvre de ce gigantesque faux fuyant et dont l’objectif caché était comme chacun sait de tromper une opinion publique ulcérée et combien remontée contre l’échec de la scandaleuse opération riz.

L’école malienne va très mal et les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets (élémentaire pour tout étudiant en philosophie), ce n’est vraiment pas en remplaçant une Aminata par une autre que l’on trouverait la solution. ..

Mais pourquoi diable le premier ministre a choisi de faire ce réaménagement qui n’horripile plus davantage encore l’opinion à quelques jours seulement de la grande journée électorale du 26 avril dernier ?

La réponse va de soi. En effet ni l’Ump, ni le Redd n’ont obtenu un seul conseiller sur l’ensemble des six communes de Bamako. Pensez- vous réellement que ce serait la même chose si les deux ministres  » humiliés  » donnés aujourd’hui en pâture avaient pu garder leurs strapontins d’ici la fin de cette belle et grande journée citoyenne? Une monstrueuse farce, plutôt, s’empresse de rectifier un confrère, qui pense que ce coup médiatique ne porte qu’un seul nom. C’est la méthode ATT.

En effet en 2004, se souvient très amer un militant Rnd, le président de mon parti Me Abdoulaye Tapo « ce bon démocrate  » sera aussi remercié— à quelques jours seulement— des mêmes élections municipales comme un vilain malpropre. Son parti ainsi dévitalisé perdra du coup son âme avant de mourir ensuite de sa belle mort. Excusez- moi du peu !


Mais tout cela ne donne-t-il pas finalement raison –
-en remontant bien loin dans le temps— à l’ex-ministre de la culture Aminata Dramane Traoré lorsque celle-ci écrivait il y a encore quelques années  » Sommes nous obligés de passer par une candidature à la magistrature suprême pour nous faire entendre ? Si tout le monde est président, qui jouera le rôle de contre-pouvoir ? J’ai choisi d’être un poil à gratter, un contre-pouvoir. De toute façon, ceux qui passent par le suffrage universel ne sont pas plus représentatifs que moi. La plupart d’entre eux sont élus sur la base de fausses promesses. En tant que Malienne, Africaine, et Citoyenne du monde, j’ai parfaitement le droit de parler en mon nom propre, de rendre compte de mon Afrique à moi, de donner mon avis sur les affaires de la planète. Et s’il y a des Africains qui se reconnaissent dans mon discours, tant mieux ! Je ne suis pas omnibulée par les élections ou par la question de la représentativité. Je suis en quête de vérité et d’alternative. Mon combat procède d’un constat simple; le monde va mal, mais l’Afrique va particulièrement mal. Dans ces conditions, je m’en voudrais de baisser les bras. Déglobaliser équivaut à mes yeux à une nouvelle décolonisation. »


Mais, seulement voilà :
cette grande dame du continent sait cependant (c’est ce qui fait le charme de son combat, la force de ses convictions bien ancrées) que sa tâche ne sera pas des plus aisées face à une «  élite africaine devenue masochiste, qui n’a plus confiance en elle-même. Et c’est bien là son drame. Nos dirigeants accèdent au pouvoir grâce à l’aide de leurs parrains étrangers, puis ils renvoient l’ascenseur à ces derniers en important de l’extérieur des techniciens et  » un savoir-faire  » pour bâtir une Afrique prétendument moderne et démocratique. Le pluralisme politique est entièrement dévoyé sur notre continent. Les élus ne représentent qu’eux-mêmes ou les intérêts de leurs mentors étrangers. Dès qu’ils sont au pouvoir, ils sont atteints par ce que j’appelle l’hypertrophie de l’ego. Vous ne les reconnaissez plus et si vous essayez de les raisonner, ils vous prennent tout de suite pour un ennemi « 

Et pourtant, tant qu’ils ne feront pas alliance avec leur peuple toute tentative pour se libérer de la tutelle étrangère sera vouée à l’échec, poursuit Aminata qui pense à son tour que la corruption, les détournements de deniers publics peuvent être rangés au rayon des perversions culturelles. Si l’argent volé était réinvesti dans nos pays, on pourrait encore comprendre, mais il est placé dans des banques étrangères. Imagine-t-on des politiciens européens ripoux aller placer l’argent volé en Afrique ? Sûrement pas !

Pour Stephen Smith, journaliste du Monde et auteur du sulfureux ouvrage  » Négrologie : pourquoi l’Afrique se meurt  »  » le présent n’a pas d’avenir en Afrique. L’échec collectif des Africains est en effet indéniable. Depuis une génération, l’Afrique au sud du Sahara est la seule partie du monde qui ait reculé dans sa marche vers le mieux-être « . Smith reste très convaincu que si « on remplaçait la population du Nigeria par celle du Japon, il n’yaurait plus d’inquiétude à se faire pour le géant de l’Afrique noire  » Mais à qui la faute ?

Bacary Camara

Le Challenger du 05 Mai