Partager

une-20.jpgPour en revenir à la suite de notre histoire d’hier… Lorsque le chauffeur Aboubacar Touré présenta la facture qui faisait remonter l’acquisition de sa moto à six mois auparavant, il aurait pu être automatiquement sorti de la liste des suspects. Le document établissait en effet que l’achat de l’engin était antérieur aux premiers vols de bijoux commis chez Madina. Autrement dit, que Aboubacar n’avait pas utilisé l’argent tiré de ses larcins pour s’équiper et qu’il avait certainement bénéficié de l’aide de son ami Bara, comme il le prétendait.

L’affaire était apparemment claire.

Mais l’inspecteur Saïbou Traoré était un méticuleux qui ne se satisfait pas des évidences. Sans rien dire au chauffeur suspect, il alla jeter un coup d’œil à la moto de ce dernier et il tiqua. En effet pour lui et quels qu’aient pu être les soins portés à son entretien, l’engin était trop neuf pour être sorti du magasin six mois plus tôt. L’inspecteur estima à un mois maximum sa durée de mise en circulation. Le policier laissa cependant repartir le chauffeur sans lui demander d’autres informations et fit appeler le commerçant dont le nom figurait sur la facture, un certain Moussa. L’homme arriva dare-dare et plutôt inquiet. Il reconnut avoir effectivement établi une facture de cession de moto au profit de Touré et attesta que l’engin appartenait bien au chauffeur. Saïbou Traoré ne chercha pas à faire dans la dentelle. Tout de go, il indiqua au commerçant que le chauffeur faisait l’objet de très graves soupçons dans le cadre d’une affaire de vol d’une importante quantité d’or.

Cas de conscience
Cette déclaration troubla visiblement Moussa. Il expliqua au policier qu’il n’avait aucune envie d’être impliqué dans une affaire peu honorable et indiqua que la mère de Aboubacar s’était rendue une nuit à son domicile pour lui demander d’établir une facture d’achat de moto pour Aboubacar. Le document devait être antidatée et correspondre au mois de décembre. Pour convaincre Moussa que ce service ne servait pas à couvrir une opération malhonnête, la vieille avait indiqué son fils avait perdu la vignette de son engin et qu’il devait en établir une nouvelle. Il lui fallait donc produire un document justifiant l’achat de l’engin. La nécessité d’antidater l’achat n’était pas très claire pour Moussa. Mais pour ne pas désobliger la vieille qui s’était déplacée en personne, il lui établit le document qu’elle avait demandé.

En poussant un peu plus loin l’interrogatoire du commerçant, l’inspecteur se rendit compte que la nuit au cours de laquelle la vieille s’était rendu chez Moussa était celle là même de la convocation de Aboubacar au commissariat. Saïbou Traoré comprit alors à quoi le suspect avait consacré les heures séparant son départ de chez sa patronne de son arrivée au commissariat. Aboubacar avait dû foncer à toute vitesse chez sa mère pour lui expliquer que sa patronne le soupçonnait d’avoir volé son or. Pour se tirer d’affaire, il avait dû demander à la vieille d’obtenir une facture antidatée qui le couvrirait. Sachant que son intuition était bonne, l’inspecteur organisa sans hésiter une confrontation entre le chauffeur et le vendeur de moto.

Tout naturellement, Aboubacar tenta dans un premier temps de réfuter en bloc tous les propos de Moussa. Mais ce dernier était bien décidé à ne lâcher sur rien : en effet il ne tenait pas à faire la prison pour une facture qu’il avait maquillée pour une supposée bonne cause. Le commerçant, pour mettre fin à une confrontation stérile avec Aboubacar, insista pour que la mère du chauffeur se présentât. Lorsque la vieille arriva, Moussa fonça littéralement sur elle et l’interpella vivement. Il fit littéralement appel à sa conscience de mère : pouvait-elle jurer sur le Saint Coran qu’elle n’était pas passée la veille chez lui pour une affaire de facture antidatée à établir ? Mise devant un tel cas de conscience, la mère ne pouvait se dérober à l’obligation de vérité. Elle reconnut les faits.

L’aveu de la mère entraînait logiquement ceux de Aboubacar. Le chauffeur reconnut avoir volé l’or de son employeuse. Il expliqua qu’il avait mis à profit le fait que sa patronne était une dame extrêmement occupée et qui recevait à domicile une infinité de visiteurs pour se glisser dans sa chambre à coucher et emporter quelques bijoux. Il était ensuite allé placer son butin à Bamako-coura. Quand il avait fini de voler les bijoux que Madina avait laissé traîner, Aboubacar avait toujours de gros besoins d’argent. Il se mit alors aux aguets et put se rendre que la belle-fille de sa patronne gardait dans son armoire à linge une quantité importante d’objets précieux. Ce fut ainsi qu’une semaine auparavant, il trouva le créneau idéal qui lui permit de pénétrer dans la chambre de la jeune mariée et d’en ressortir avec le coffret à bijoux de la belle-fille de sa patronne. Tout l’or volé a été aussitôt placé auprès de huit bijoutiers de Bamako-coura. Quid de l’usage du produit des ventes ? Aboubacar n’avait pas perdu son temps. Il avait acheté une nouvelle moto, pris une maison en location plus spacieuse pour sa mère et ouvert un compte bancaire !

Chef de grin
Aboubacar ne se fit pas bousculer pour livrer les noms et les adresses de ses receleurs. Il accompagna même le policier lorsque ce dernier se rendit sur les lieux pour procéder à l’arrestation des huit bijoutiers. Certains n’avaient pas encore vendu le métal précieux mal acquis, soit parce qu’ils n’avaient toujours pas trouvé preneur, soit parce qu’ils jugeaient plus prudent de respecter un temps d’observation avant de mettre la marchandise en circulation. Saïbou Traoré et son équipe purent ainsi récupérer 439 grammes sur la quantité volée à la jeune fille. Mais les 211 grammes restants s’avérèrent introuvables.

Aboubacar expliqua qu’il s’était un jour rendu à l’artisanat pour essayer d’y écouler des bijoux. Le premier artisan auquel il s’était adressé n’avait pas voulu lui prendre sa marchandise à un prix convenable. Il était donc ressorti de chez ce dernier très remonté et ayant abandonné le projet de se trouver un acheteur à cet endroit. D’après le chauffeur, il aurait à peine parcouru une centaine de mètres qu’un homme qui lui courait derrière le rattrapa et demanda à voir la marchandise. Ils étaient tombés d’accord sur un prix et l’inconnu était reparti avec les bijoux volés. Le chauffeur affirma que l’acheteur et lui ne se connaissaient pas du tout et qu’ils ne s’étaient plus jamais revus.

Pour boucler complètement son enquête, l’inspecteur se rendit à la banque, toujours en compagnie du voleur. Dans le compte de ce dernier, il put récupérer la somme de 1.800.000 F. Chez la mère du voleur, la perquisition ne donna rien. Mais comme la vérité avait commencé à faire le tour du voisinage, les enquêteurs du commissaire Moumini Seri en apprirent beaucoup à propos de Aboubacar. L’homme, selon ses voisins, qui avait longtemps vécu de manière modeste s’était métamorphosé du jour au lendemain grâce aux gains nouveaux dont il n’avait jamais révélé l’origine. Il s’habillait de manière voyante et coûteuse et était devenu par la force de l’argent qu’il distribuait un vrai chef de « grin ». Les filles de son quartier de Daoudabougou se battaient fréquemment pour avoir ses faveurs. Sa mère, une dame presque inconnue dans le quartier, avait commencé à parler haut et fort dans le milieu des femmes.

L’enquête a été menée à terme et le voleur a été déféré devant le parquet du tribunal de première instance de la Commune V. Un juge d’instruction apprendra à Aboubacar et à sa mère ainsi qu’aux receleurs que ce n’est pas pour rien que l’or est considéré comme le métal des diables. Il vous fait accéder aux plus grandes illusions avant de vous précipiter dans la plus cruelle des déchéances.

G. A. DICKO

Essor du 03 juin 2008