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une-18.jpgLe début de notre histoire remonte à un peu plus d’un an. A cette période, la dame Madina Niangado avait engagé sur les conseils de son neveu Bara le dénommé Aboubacar Touré comme chauffeur. Le nouveau venu avait rejoint le petit groupe de domestiques composé de deux bonnes et d’un gardien dogon. A la différence de Aboubacar qui avait son logis en ville, le trio gardien-servantes était logé chez la famille Yara, une famille que Madina dirigeait avec une autorité bienveillante. Il n’y avait aucun nuage dans cette cohabitation. Du moins jusqu’au mois d’avril dernier.

A cette période là, Mme Yara commença à constater la disparition de ses objets précieux dont des bijoux en or. Madina aurait pu faire un scandale et réclamer que l’on démasque au plus vite le voleur. Mais elle fut victime de sa bonne éducation qui lui interdisait de faire interpeller les suspects alors qu’elle n’avait pas un début de preuve. Elle se garda aussi de partager ses soucis avec se plus proches, de peur de perturber ces derniers.

L’attitude de Madina était assez facile à expliquer : pour elle, parler de l’affaire sans avoir de faits substantiels à présenter revenait à englober tout le monde dans le même soupçon et à traiter en suspects les autres membres de la femme. Mme Yara choisit donc le silence et attendit que la Providence l’aide à découvrir son rat de maison.

Des doutes

Les choses s’accélérèrent à l’occasion d’un événement a priori heureux. A la mi-mai, l’un des fils de Madina épousa une jeune fille du même groupe ethnique que lui. Comme le veut la tradition chez les Diogaramé, la jeune fille qui avait pu arriver au mariage avec son honneur intact eut droit à de nombreux cadeaux. Parmi les présents reçus par la nouvelle mariée, se trouvait un ensemble de bijoux en or pesant 650 grammes. Le cadeau était proprement fantastique. Pourtant il plongea dans l’embarras Madina. Celle-ci pensait que ces bijoux constitueraient une belle tentation pour le voleur qui sévissait chez elle. Aussi, elle conseilla à sa belle-fille d’aller confier son bien à sa famille paternelle, car, disait-elle, elle nourrissait des doutes sur la sécurité dans son propre domicile.

Mais la nouvelle mariée, qui appréciait énormément sa belle-mère, rejeta sans hésiter la suggestion qui lui avait été pourtant faite avec beaucoup d’insistance. Elle répondit que cette maison était désormais pour elle comme un domicile paternel. Tout ce qui lui appartenait devait donc rester sous le toit de Madina qui était tout à la fois sa belle-mère et sa tante. La maîtresse de maison n’insista donc pas. Elle conseilla néanmoins à sa bru de garder ses bijoux dans sa chambre à coucher située au premier étage, là où le jeune couple s’était installé. La nouvelle mariée suivit ce dernier conseil et mit tous bijoux dans un coffret qu’elle prit soin de cacher dans son armoire à linge.

Rien de notable ne se produisit jusqu’à la dernière semaine du mois de mai. Un jour, la jeune mariée voulut rendre visite à sa famille. Pour que ses parents soient fiers d’elle, elle décida de se vêtir fastueusement et de se parer des bijoux reçus comme cadeau de mariage. Quand elle eut fini de s’habiller, la jeune femme voulut récupérer son coffret de bijoux. A son grand désarroi, elle se rendit compte que l’objet avait disparu.

La jeune femme descendit l’escalier deux à deux, vint trouver Madina au milieu des autres membres de la famille et lui fit part de la très mauvaise nouvelle. La dame surmonta du mieux qu’elle put le choc que lui causait ce nouveau vol et demanda à sa belle-fille si celle-ci se souvenait de la dernière fois où elle avait vu son coffret. La réponse fut négative.

Madina soupira profondément et rappela à la jeune fille la recommandation qu’elle lui avait faite de laisser son or au domicile paternel, ne serait ce que provisoirement.
Mais il était inutile d’épiloguer sur ce qui n’avait pas pu être empêché et Madina se rendit immédiatement au commissariat du 4e Arrondissement pour expliquer à l’inspecteur Saïbou Traoré les différents vols dont elle et sa belle-fille avaient été victimes. Le policier l’écouta attentivement avant de lui demander sur qui portaient ses soupçons. La dame réfléchit un court instant et donna le nom de son gardien. Ce dernier était, selon elle, le seul domestique qui pouvait à toute heure se rendre à n’importe quel endroit de la maison sans que personne ne voie rien de suspect dans ses déplacements.

Le Dogon fut donc convoqué, mais son audition ne donna rien. L’inspecteur Saïbou sentit par son intuition d’enquêteur qu’il était inutile de perdre du temps avec un homme qui avait tout du brave type. Madina Niangado elle-même reconnut qu’elle avait donné le nom du gardien avec beaucoup de réticence, car même si les apparences pouvaient être défavorables à l’homme, elle le croyait incapable d’un acte répréhensible. Elle s’excusa même auprès de l’intéressé et le pria de retourner reprendre son travail. Les deux servantes de la maison passèrent elles aussi par le bureau de l’inspecteur, mais elles purent elles également dissiper assez vite les soupçons qui auraient pu peser sur elles. L’inspecteur enquêteur Saïbou Traoré demanda alors à la dame si elle avait un autre nom en tête.

Chemise à 30.000 F!

Madina hésita un court instant, puis laissa échapper le nom d’Aboubacar Touré. Le policier voulut savoir pourquoi elle venait de penser à son chauffeur, un homme qui de par sa fonction ne devait que très rarement pénétrer dans le domicile. La maîtresse de maison indiqua qu’elle avait été toujours intriguée par le train de vie de l’intéressé. Ce dernier s’habillait cher et possédait une garde-robe variée.

« Une fois il est venu à la maison avec une chemise qu’il disait avoir achetée à 30.000 francs« , s’est souvenu Madina qui a aussi relevé que Touré avait changé récemment de moto alors qu’il n’avait pas roulé six mois sur la précédente. L’enquêteur conseilla à la plaignante de rentrer à la maison et d’inviter le chauffeur à se présenter au commissariat. Madina fit donc appeler Aboubacar qui ne tarda à se présenter impeccablement vêtu comme toujours et fièrement perché sur sa Jakarta toute neuve. La dame informa son employé qu’il était attendu à la police et lui précisa que tous les autres domestiques y étaient passés avant lui. Toué assura à sa patronne qu’il prenait immédiatement le chemin du commissariat.

Forte de cette assurance, Madina appela l’inspecteur pour l’aviser de la toute prochaine arrivée du suspect. Le policier attendit trois longues heures sans rien voir venir. Il appela alors la plaignante et lui indiqua que comme il était déjà minuit, il allait partir chez lui pour changer de tenue. Peu de temps après le départ de Saïbou, Aboubacar arriva au commissariat. De la cour, il appela l’inspecteur pour lui signaler son arrivée. Le policier lui dit de se mettre en contact avec l’inspecteur de permanence. Ce dernier lui donna rendez-vous pour le lendemain à la première heure.

Cette fois-ci Aboubacar se montra plus scrupuleux en se pointant vers 8 heures.

Il se présenta dans le bureau de l’inspecteur qui s’intéressa tout d’abord à savoir ce qui avait retenu l’homme de 19 heures à minuit alors qu’à peine un kilomètre séparait le commissariat de la maison de Madina. Sans se troubler, Aboubacar expliqua qu’il était allé voir sa mère qui ne se sentait pas bien.

Ce chapitre clos, l’inspecteur informa le jeune homme que les bijoux de la belle-fille de Madina avaient été volés et que les soupçons pesaient sur lui. Tout naturellement, le chauffeur réagit très vivement en réfutant toute implication dans le vol. Le policier n’insista pas sur ce point. Il interrogea à Touré sur l’origine de sa moto neuve achetée peu de temps après l’acquisition de la précédente et qui d’après des déclarations antérieures du suspect aurait été payée avec l’aide de Bara. Le chauffeur se garda bien de répondre précisément sur ce point et eut une réaction qui intrigua l’enquêteur.

Au lieu de s’expliquer en détails, il se limita à sortir d’une de ses poches une facture acquittée supposée établir l’achat par lui de l’engin. Le document était signé d’un certain Moussa et datait du mois de décembre. Pour l’enquêteur, ce document n’expliquait rien du tout. Il incitait seulement à passer le turbo pour débusquer la vérité.


(à suivre…)

G. A. DICKO

Essor du 02 Juin 2008