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La visite des émissaires de l’ONU, le week-end dernier, s’inscrit dans le sillage de celle du président en exercice de la Cedeao, le chef de l’État ghanéen, Nana Akufo Ado. Ce ballet diplomatique multilatéral intervient dans un contexte particulier de la Transition en cours dans notre pays.

Les autorités maliennes sont bien décidées, conformément aux aspirations de nos concitoyens, à mener des réformes profondes, avant de procéder aux consultations électorales devant aboutir à l’élection des nouveaux dirigeants. La tenue des Assises nationales de la refondation et la création de l’Autorité indépendante de gestion des élections, participent de cette volonté d’instaurer des institutions solides et éviter au pays des crises post-électorales à répétition.

Cette décision des dirigeants de la Transition ne manque pas de susciter des suspicions de vouloir prolonger la période intérimaire, pour se maintenir au pouvoir. La suspicion est portée par une frange de la classe politique. La communauté internationale, emmenée par la Cedeao et l’ONU, se mobilise aussi pour, subtilement, faire pression sur le pouvoir intérimaire, afin de l’amener à organiser des élections dans le délai préétabli de février 2022.

Afin d’éviter tout risque de marginalisation de notre pays, il appartient aux autorités de la Transition d’expliquer leur démarche pour qu’elle soit comprise aussi bien par nos concitoyens que par la communauté internationale. C’est à cet exercice que le chef du gouvernement s’est attelé lors de sa rencontre avec la délégation du Conseil de sécurité dimanche dernier.

Dr Choguel Kokalla Maïga a indiqué à cet effet que les dirigeants actuels du Mali ne font que mettre en œuvre les aspirations du peuple malien à un changement profond dans la gouvernance. Un changement pour éviter au pays les travers qui l’ont conduit dans la crise multidimensionnelle qu’il traverse actuellement.

Le Premier ministre a fait comprendre à ses interlocuteurs que la démarche du gouvernement n’est nullement dictée par une quelconque volonté de tenir tête à la communauté internationale dont la mobilisation est appréciable depuis l’éclatement de la crise. Simplement, l’évolution de la situation sur le terrain commande un changement de paradigme dans l’appui de la communauté internationale. Et le Mali tient à ce changement car il y va de la survie du pays en tant que République laïque et démocratique.

Les Maliens sont simplement dans une logique de prise en main de leur destin, car les recettes longtemps servies se sont avérées inopérantes.
C’est cette détermination qui a sans doute amené le Premier ministre à faire, à la tribune de l’ONU en septembre dernier, une déclaration qui s’écartait de la langue de bois diplomatique.

La sortie du chef du gouvernement a déclenché une passe d’armes entre les dirigeants français et les autorités de la Transition.

Il faudra du temps pour que cette posture soit comprise, notamment aux Nations unies à New York où les puissants dictent leur loi et ont du mal à prêter une oreille attentive aux cris de détresse des faibles. Difficile dans ces conditions de s’attendre à un soutien de Paris qui compte parmi les poids lourds des Nations unies disposant d’un droit de veto.

Jusqu’ici, la France était fortement présente dans le dossier de la crise malienne, aussi bien sur le plan diplomatique que dans le domaine militaire. Le récent froid entre Bamako et Paris n’augure pas d’une bonne coopération diplomatique dans un avenir proche.

Aussi, sur le plan militaire, l’allègement du dispositif de la force française Barkhane que Paris s’efforce de présenter comme un simple réaménagement est considéré par Bamako comme un « abandon en plein vol ».

Le changement de paradigme dans le traitement du dossier Mali par la communauté internationale, quoique comportant des risques immédiats, constitue un impératif, au vu de l’évolution de la situation sur le terrain. La présence des dizaines de milliers de soldats étrangers sur notre sol, en plus des nôtres, n’a pas permis de faire reculer l’insécurité. Bien au contraire, les groupes armés terroristes continuent d’étendre leur emprise à maints endroits du territoire.

Après les Régions de Kidal, Tombouctou, Gao, Ménaka, Mopti, les groupes terroristes menacent dangereusement le bassin rizicole du pays dans la Région de Ségou. Les Régions de Sikasso et de Kayes, épargnées il y a peu, sont aujourd’hui en proie à l’insécurité. Les populations civiles sont soumises aux exactions des terroristes ; les militaires sont régulièrement victimes d’attaques meurtrières.

Pendant ce temps, que fait la Minusma ? Elle s’occuperait dans la protection des civils et de la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation. Difficile de convaincre les populations des régions affectées par la crise que des millions de dollars sont dépensés par la communauté internationale pour aider le Mali à les sécuriser. Voilà pourquoi, notre pays, dans une démarche nouvelle, s’est opposé au déploiement souhaité par Paris, de 2.000 casques bleus supplémentaires dans les Régions de Ségou et Mopti.

Si les casques bleus demeurent fantomatiques, la Force conjointe du G5 Sahel n’est pas non plus dans une logique d’efficacité maximum. L’union des forces des pays sahéliens est en butte au refus de certaines grandes puissances de lui accorder l’appui des Nations unies pour lui rendre la robustesse nécessaire à l’accomplissement de sa mission. Résultat : malgré sa mise en place depuis quelques années, elle n’arrive pas à contribuer efficacement à l’endiguement du péril terroriste dans l’espace sahélo-saharien.

Le changement de paradigme devrait, selon l’analyse des autorités maliennes, contribuer à améliorer la situation sécuritaire, condition sine qua non pour l’organisation d’élections libres et crédibles sur l’ensemble du territoire national.

D’où l’idée de prendre le temps de s’occuper efficacement de la lutte contre le terrorisme et de procéder à une refondation pour laquelle des milliers de Maliens ont manifesté pendant de longs mois en 2020.

L’argumentaire des autorités intérimaires trouve un écho favorable dans l’analyse de certains observateurs. « La communauté internationale devrait moins se préoccuper de mettre un terme à la transition dans les délais convenus que de chercher à préserver et à concrétiser l’engouement pour la refondation », souligne un rapport, publié en septembre dernier, de l’International Crisis Group.

L’engouement populaire pour le « Mali Kura » est un atout, pour peu que le gouvernement sache canaliser les énergies. Les Assises nationales en vue offrent l’opportunité d’examiner nos propres verrues. Et, par ailleurs, il est temps d’interroger les postulats sous-tendant notre stratégie de résolution de la crise. Harmoniser les initiatives locales de dialogue entre les communautés et entre celles-ci et les « terroristes maliens », pourrait servir d’ébauche à un processus national de pacification de nos terroirs.

La tâche est immense et les vents ne sont pas très favorables. Choguel Kokalla Maïga se doit de maintenir le cap. Il a longtemps été dans une position où les mots engageaient sans compromettre. Depuis le 7 juin, ses mots déterminent en partie notre destin et peuvent aussi montrer l’écart terrible entre la volonté et l’action, entre la promesse et sa réalisation. Il revient au peuple, surtout à cette partie de la classe politique rompue aux entourloupes, de lui faciliter la tâche.

Issa Dembélé

Source: L’Essor