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En fin de compte le Commandant Tiémoko Konaté m’a dit: qu’est ce que tu veux toi? Partout où on te dit de partir, tu ne veux pas. Pourquoi es-tu venu dans l’armée du Mali?

– Je suis venu pour servir comme militaire; je suis parachutiste et je veux qu’on m’envoie dans la compagnie des parachutistes.

– C’est ce que tu veux?
Oui

C’est alors qu’on m’a envoyé à la compagnie para de Djikoroni. A l’époque, Amara Danfaga était lieutenant. C’est quelqu’un avec qui je n’avais pas servi dans l’armée française car lui, y servait à titre français, comme originaire d’une des communes du Sénégal dont tous les natifs acquéraient ipso facto la citoyenneté française. De plus, nous n’étions pas dans le même régiment. On me dit que c’est le capitaine Diby Sillas Diarra qui commandait la Compagnie para. Mais quand j’arrivais, le capitaine Diby Silas était parti en stage en Union soviétique.
Je me suis présenté au lieutenant Amara Danfaga.

– Sergent-chef Soungalo Samaké nouvellement affecté à la 7ème Compagnie de Commandos Parachutistes. Danfaga me toise et dit :

– Chez moi, les sous-officiers n’ont pas le droit de se mettre en gabardine.

– Je ne suis pas en gabardine mon lieutenant; je suis en tergal.

– Vous allez enlever votre tergal et vous habiller en tenue treiIIis pour vous soumettre à la formation.

– Je suis parachutiste, breveté depuis 1954. J’ai déjà effectué très nombreux sauts.

– Pour moi, tu es breveté français; tu n’es pas breveté malien. Alors va te mettre en tenue treillis. J’ai des moniteurs, tu vas te mettre à leur disposition.

En fait, il y avait comme moniteurs des gens comme Issa Fofana qui avait été renvoyé de l’armée française pour inaptitude physique. C’était un sergent qui était mon moniteur, moi qui étais déjà sergent-chef. Il me manœuvrait comme il le voulait. J’ai tout supporté. Je me suis dit que même s’il me faut pousser des ailes, je serai breveté Malien. Quand j’ai été Malien, je suis venu trouver le lieutenant Danfaga. Je me suis mis au garde à vous pour lui demander:
Mon lieutenant, est ce que je peux porter mon galon?

– Oui, vous êtes breveté Malien; vous pouvez porter votre galon.

Il m’a alors placé comme adjoint au sous-lieutenant Souleymane Mariko qui commandait la 4ème section. Par suite de mutations diverses, il est arrivé qu’on a nommé le sergent Mamadou Traoré, chef d’une section. Je suis allé me plaindre en disant que je suis sergent-chef avec CAT2 et CIA; je reste adjoint pendant qu’on nomme un sergent qui n’a que son CA2 aux fonctions de chef de section.
– Mais tu es adjoint à un sous-lieutenant.
– Oui.

-Va-t-en, je réfléchirai après. Un jour, il m’a copieusement engueulé devant les soldats pour une question de chaussures qu’il m’ordonnait de changer. J’ai refusé et lui ai dit que je suis prêt à aller aux arrêts. Si c’était dans son bureau, passe encore, mais publiquement ainsi, j’en étais mortifié. Nous sommes restés ainsi fâchés. Pour m’éloigner, il m’a nommé chef de champ d’abord à Fréntoumou, ensuite au champ de Samanko. Je logeais là-bas; je ne venais presque jamais à Bamako. Puis un jour, il est allé me trouver au champ et m’a dit :

– Soungalo, tu rentres à Bamako. A partir d’aujourd’hui tu seras mon adjudant de compagnie.

– Mon lieutenant, je suis trop nerveux pour être adjudant de compagnie.

– Tu le seras quand même.

En réalité, il venait de se brouiller avec son adjudant de compagnie Moussa Sidibé qui avait une femme Ouolof, très jolie d’ailleurs. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais Sidibé a battu cette femme. Elle a couru pour aller se réfugier chez Danfaga parce que Danfaga avait grandi au Sénégal et parlait parfaitement le Ouolof. Sidibé l’y a poursuivie et l’a encore frappée. Danfaga aussi s’est levé et a botté Sidibé, correctement. Aussitôt, il l’a relevé de ses fonctions et c’est ce qui expliquait ma nomination brusque.

J’ai donc remplacé Sidibé et à partir de ce moment-là, Danfaga aussi a su qui est Soungalo Samaké. Il a fini par dire que j’étais un très bon sous-officier. Nous faisions tout ensemble. Il m’a laissé les mains libres dans la gestion de la Compagnie et des hommes. Il était d’accord avec tout ce que je faisais.

Incidents avec la population

Quand j’étais chef du champ à Samanko, presque tous les éléments de la Compagnie parachutiste étaient avec moi. Il ne restait que quelques soldats au camp de Djikoroni. Chaque matin ceux-ci nous amenaient le repas.

Un jour ils nous ont dit qu’un civil avait coupé l’oreille d’un soldat la veille dans la nuit. Il paraît que le soldat avait fait la cour à sa femme. La femme avait demandé la permission à son mari pour aller au tam-tam. Quand elle est partie au tam-tam elle y a rencontré un soldat: ils ont été d’accord pour aller quelque part faire l’amour. Manque de pot le tam-tam a lé pendant qu’ils dormaient tous les deux. Et longtemps après la fin du tam-tam, la femme fit son apparition au domicile conjugal. Son mari lui a demandé:

– Où étais-tu ?

– Au tam-tam.

– Non, le tamtam a pris fin depuis très longtemps.

Le mari l’a attachée et l’a battue, la menaçant de mort si elle ne disait pas où elle était. Elle a fini par avouer qu’elle était avec un soldat.

– Peux-tu reconnaître ce soldat?

– Oui.

– Alors demain il y aura le même tam-tam. Il faut que tu m’amènes ce soldat.

La femme se rendit au tam-tam et dès que le soldat l’a abordée, elle lui a dit: “je suis d’accord pour partir avec toi ce soir encore mais, j’ai oublié quelque chose à la maison; tu vas m’accompagner jusque près de là ; je prends la chose et nous continuons pour aller où nous étions hier”. Le soldat la suivit. Elle entra et dit à son mari: “il est là devant la porte.” Le mari avait monté un stratagème avec son jeune frère.

Celui-ci a fait semblant de dépasser le soldat qui se trouvait non loin de la porte mais, il est venu le frôler à l’épaule et a continué sans s’excuser ni se retourner. Le mari quant à lui, a pris un couteau. Pendant que le soldat était en train de regarder partir celui qui venait de le frôler, le grand frère a surgi. Il prit le soldat par les jambes et l’a terrassé. Le petit frère est revenu sur ses pas et à deux, ils ont maîtrisé le soldat. Ils lui ont coupé une oreille. Le soldat est donc revenu au camp de Djikoroni sans une de ses oreilles. Quand ses camarades sont venus nous raconter cette histoire nous étions tous étonnés et indignés. Pendant que nous commentions la mésaventure, survint le commandant de compagnie Danfaga et il a relaté la même histoire.

– Mon capitaine lui dis-je, comment va-t-on gérer ça? Cette affaire me rappelle un incident qui a eu lieu au Maroc entre les hommes de notre unité et la population civile. On a voulu faire ça à un soldat. Cela a coûté très cher; nous nous sommes révoltés et nous avons commis de gros dégâts. Vous vous imaginez : couper l’oreille d’un soldat? Si j’étais soldat, ce serait la première et la dernière fois que l’on verrait une chose pareille.

– C’est malheureux Soungalo, mais tu n’es pas soldat Les soldats étaient là et ils nous écoutaient. Quand le capitaine est parti, j’ai demandé aux soldats: “comment allez-vous gérer ce problème ?”. Ils ont dit:

– En tout cas il faut nous laisser faire; nous allons gérer la chose. La nuit suivante, les soldats sont venus me demander la permission par groupes de 10 pour, disent-ils, aller au balafon qui se jouait dans le champ de la compagnie de Kati, non loin du nôtre. Tous les soldats sont partis de cette manière. En réalité ils étaient partis à Djikoroni. Ils ont passé famille par famille. Quand ils entraient dans une concession, ils prenaient le mari, le frappaient, l’attachaient et violaient sa femme et ses filles. Ils ont continué ainsi dans tout le quartier. Comme c’est à cause d’une femme qu’on a coupé l’oreille d’un soldat, pour eux, il fallait violer toutes les femmes du quartier, jeunes comme vieilles, mariées ou non, sans aucune exception. Ils n’y voyaient aucun problème. Lorsqu’ils sont parvenus à côté d’une des familles qui avait été alertée, un mari paniqué a fui avec sa femme. Ce n’est que lorsqu’ils sont arrivés au niveau de la station de pompage d’eau derrière le Motel que la femme s’est rendue compte qu’ils avaient oublié leur bébé à la maison. Le mari a dit:

– Il faut laisser cet enfant là-bas. Si nous retournons et qu’on nous tue, nous n’aurons plus d’autres enfants.

Ce n’est que le lendemain qu’ils sont revenus chercher l’enfant. A la suite de ces incidents, bien de gens ont quitté le quartier de Djikoroni, et ils n’y sont jamais plus revenus. C’est une histoire qui a coûté vraiment cher à la population. Le capitaine Danfaga est venu me réveiller en pleine nuit. Il m’a dit de rassembler la compagnie. Quand je suis entré dans la première tente, je n’ai trouvé personne; dans la deuxième il n’y avait personne non plus; dans la troisième personne également. Je rends compte au Capitaine.

– Mon capitaine il n’y a personne dans les tentes. Il est vrai que les soldats m’avaient demandé la permission d’aller au balafon tout près d’ici. Le capitaine me dit alors qu’en réalité ils sont allés à Djikoroni. Ils ont cassé le quartier. Ils ont maltraité tout le monde; ils ont frappé les hommes, violé les femmes. Ils ont brûlé le marché, etc.

– Ah oui! mais il fallait s’attendre à ça.

Le lendemain matin à la première heure, Mamadou Diakité le Ministre de la Défense et le Colonel Sékou Traoré Chef d’état-major sont venus au camp de Djikoroni. Ils ont rassemblé la compagnie et ont demandé à tous ceux qui ont participé aux exactions de sortir des rangs. Tous les soldats sont sortis d’un seul élan. Toute la compagnie s’est dressée comme étant responsable. Diakité a dit: Vous voulez entrer en rébellion?

– Non; sous sommes tous responsables, ont-ils répondu. Le Ministre a dit: “Donc cette compagnie, il faut la dissoudre” Danfaga a dit: “à cause de Dieu, que tout le monde ne sorte pas. Que seuls les meneurs sortent des rangs”.

C’est sur cette insistance du commandant de compagnie que 70 soldats sont sortis des rangs. Ils ont maintenu qu’ils sont les responsables. On les a envoyés à la gendarmerie pour des enquêtes.

On a supposé à l’époque qu’il y avait certainement des gradés à la base de cette action. Mais les soldats n’ont jamais voulu parler ni de moi et du capitaine Danfaga.

Comme sanction, il a été décidé que nous allions reconstruire le marché de Djikoroni. On nous a imposé de ramener chaque jour de la brousse, des fagots de bois de charpente et de la paille, le commandant de compagnie en tête.

Le travail s’est déroulé sous les injures des habitants du quartier. Nous avons reconstruit le marché. Nous avons construit en supplément même des hangars en banco. Donc vraiment, c’était l’humiliation totale.

Quand les travaux ont pris fin, un soldat du nom de Ngolo Dao est entré dans le quartier pour dire que la nuit suivante, nous allions faire pire que ce que nous avons fait l’autre fois. Le Colonel Sékou Traoré chef d’état-major alerté, est revenu et il a dit: hier l’armée du Mali était vierge; vous l’avez éclaboussée d’une tache indélébile et si vous faites ce que votre camarade a déclaré, ça sera fini de vous. Ce sera la fin de la compagnie para de Djikoroni.

Nous avons dit que telle n’a jamais été notre intention et que personne d’autre que N’golo Dao n’a pensé une telle chose. Plus personne n’a entrepris quoi que ce soit.

Capitaine Soungalo Samaké, « Ma vie de soldat », La Ruche à livres, Librairie Traoré Bamako 2007.

27 Octobre 2008