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Les contestations de propriété foncière qui opposent les villages de Mougna et de Kossouma dans le cercle de Djenné ont connu un regain de tension le 25 juin 2016. Un affrontement sanglant des hommes armés de part et d’autres a causé un bilan lourd de plus de 20 morts. Selon nos informations, il y a eu 14 morts le jour même des affrontements : 13 de Kossouma et 1 de Mougnan. Ce bilan sera revu à la hausse. A la date du dimanche 10 juillet, on a dénombré 4 morts à Mougna, des blessés graves ayant succombé par la suite. Cette grave situation sécuritaire, suscite un sentiment d’abandon chez certains, qui ne comprennent pas qu’un évènement aussi tragique ne puisse pas émouvoir le gouvernement, car « aucun ministre, encore moins le Premier ministre, ne s’est rendu dans la localité, après la mort tragique de plus de 20 personnes, un drame causé par une mauvaise gestion du foncier dans la commune ». Mougna va demander « la radiation du juge de Djenné et du Procureur de Mopti pour trahison de leurs serments et de comportement incompatible avec leur fonction, l’inculpation du chef de village de Kossouma et de son complice Komani Tanapo pour violation de domicile, assassinat et complicité d’assassinat… », indiquent des sources proches de la localité.

Aucun membre du gouvernement n’a songé à faire un tour dans la commune de Néma Badeya Kafo, dont Mougna est le chef lieu de commune, depuis ces évènements tragiques. Au ministère de l’Administration territoriale, Alassane Maïga, chargé de mission en charge de la communication confirme qu’il n’y pas eu de délégation gouvernementale à Mougnan et à Kossouma. «Mais l’Etat s’est impliqué dans la gestion du problème à travers le gouverneur de la région de Mopti et les préfets qui se sont rendus sur place», a –t-il expliqué. Le gouverneur de Mopti a promis que les coupables seront traduits devant la justice, apprend-on de sources locales.

Une vague d’arrestation s’est abattue sur les habitants de Mougna et qui concerne même certains qui n’ont jamais été sur le terrain des affrontements, parmi lesquels l’Imam du village. De sources proches des ressortissants de Mougna, plus de 40 ressortissants de ce village seraient aujourd’hui en détention, y compris « des blessés ayant encore des balles dans le corps et des gens avec les bras cassés, et les arrestations n’ont concerné aucun habitant de Kossouma », précise-t-on.

Le nom d’un marabout est beaucoup cité pour son parti-pris dans l’affaire, un certain Komani Tanapo, qui aurait la réputation d’être ami des hautes autorités maliennes et du président Tchadien, Idriss Déby, qui ne cacherait pas ses soutiens au village de Kossouma, et aurait beaucoup d’influence sur les décisions à prendre tant bien au niveau du village que des autorités administratives et judiciaires. Son ambulance aurait servi à transporter seulement les blessés de Kossouma au niveau du centre de santé de Djenné, en destination d’un hôpital mieux équipé.

Le conflit foncier qui oppose les deux villages, Mougna et Kossouma ne date pas d’aujourd’hui. La question avait trouvé sa résolution dans une convention sous arbitrage de l’administration en 1964, nous indique un ressortissant de Mougna qui a souhaité garder l’anonymat.
La situation géographique du village de Mougna fait qu’il est situé à une certaine hauteur par rapport à Kossouma qui est entouré d’une plaine inondable en période de crue, et propre à la riziculture, pratiquée par le village sur environ les douze km qui le sépare de Mougna. Quant aux habitants de Mougna, ils cultivent généralement le petit mil, sur un rayon de 3 km autour de ce village. Une partie de cette surface est également (suivant une entente entre les deux villages) utilisée par le village de Kossouma situé à seulement 12 km, pour la culture du mil.

Suivant la convention entre les deux villages, indique cette source, «Mougna continuera de prêter des champs à Kossouma comme de coutume depuis le temps précolonial; si un bénéficiaire venait à mourir le champ reviendrait à Mougna, sans aucun droit d’héritage pour ses ayant-droits du fait qu’il s’agit d’un simple prêt ».
Selon notre interlocuteur, cette convention a été élaborée par le chef d’arrondissement de l’époque, Sadio Traoré (aujourd’hui à la retraite) en présence d’autres fonctionnaires. Mais cette convention sera remise en cause avec les effets conjugués de l’accroissement démographique et de la sécheresse.

Avec l’absence de crue dans les plaines rizicoles de Kossouma, les habitants auront des convoitises sur les terres autour de Mougna. Les cas de refus de la part des habitants de Mougna se régleront tout simplement par des affrontements sanglants en 1988. Le village de Mougna est condamné à payer 12 millions 400 000 F CFA à Kossouma pour coups et blessures volontaires.

Une décision du commandant de cercle de Djenné s’en suivra pour octroyer 69 champs dans le Tjien-Tjien de Mougna à Kossouma (décision du 10 juin 1988). L’affaire sera devant les tribunaux et par arrêt n° 40 du 12 mai 1993, la cour d’appel de Mopti reconnait à Mougna le droit de propriété coutumière sur le Tjien-Tjien ainsi que sur les 69 champs litigieux.

Cet arrêt sera cassé par la cour suprême par arrêt n° 095 du 14 avril 2003. Une décision fortement contestée par les ressortissants de Mougna. La tension se ravive en 2007 avec la décision du procureur de Mopti de mettre les 69 champs litigieux qui n’avaient pas été identifiés à la disposition de Kossouma. Un imbroglio judiciaire s’installe et le feu couve sous les cendres. Les populations lourdement armées de part et d’autre se surveillent constamment et il suffisait de peu pour enflammer la localité. Entre 2012 et 2015, les champs litigieux ont été mis en défens par les autorités administratives.

Avec ce regain de tension le 25 juin dernier et son cortège de morts et d’arrestations, la question foncière qui mine les activités dans la localité revient sur la table du nouveau ministre de la Justice, et de celui de l’Administration territoriale qui doivent au plus vite la gérer de façon définitive.

La situation nécessite une mission sur le terrain pour départager les deux villages en procédant à une étude géographique du terrain et celle des activités menées par les populations de part et d’autre.

Soumaïla T Diarra

B. Daou

13 Juillet 2016