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Alors même que notre pays peine encore à se relever des conséquences de la terrible invasion des terroristes, cette horreur des horreurs, durement vécue par la population militaire et civile ; pendant que des milliers de soldats de pays amis et frères, aux côtés de nos propres forces, continuent de se battre pour sécuriser le Mali, tout questionnement sur les religions, surtout sur l’islam reste l’apanage du seul clergé, sinon carrément tabou ! Or (pour paraphraser une pensée attribuée au le Général De Gaulle à propos de la guerre), chez nous, la question de l’islam, – qui concerne désormais la vie de chaque Malien -, est aujourd’hui devenue trop sérieuse pour rester entre les mains du seul clergé.

L’islam, parlons-en justement. Il aurait fait son entrée au Mali entre le 8e et le 9 e siècle, avec l’invasion de l’empire du Ghana par les Almoravides. Ceux-ci auraient réussi à convertir l’élite politique de l’empire. Le peuple, ayant refusé de renoncer à ses croyances traditionnelles, se replia sur elle-même. Certaines sources datent l’apparition du mot « bambara » de cette époque-là, lequel viendrait de « barbare », autrement ceux de l’arrière pays, les sauvages rétifs à la civilisation ! Allez-y savoir !

En tout cas, depuis cette date, l’islam était resté un phénomène urbain, lié au commerce, aux affaires. Ce, malgré le célèbre pèlerinage de l’empereur Kankoun Moussa, malgré les chevauchées sanglantes d’El Hadj Omat Tall, lesquelles ont dévastées les pays bamanan, du Kaarta à Ségou, en passant par le Bélédougou, malgré les campagnes meurtrières de l’Almamy Samory Touré dans le Mandeng et le Wassoulou…

Jusqu’entre les deux guerres mondiales, rapportent certaines sources, presque 80 % de la population de l’actuel Mali, essentiellement composée de ruraux, restait attaché aux religions traditionnelles, et vivait en bonne intelligence avec l’islam : « Un musulman n’a pas à s’en prendre à un non musulman (appelé bamanan dans la chanson). Un non musulman (bamanan dans la chanson), n’a pas non plus à en vouloir à un musulman. Car Man Ngala (Da-ba Massa), le Maître Poseur des univers, (nom authentique de Dieu chez les Bambara), a tracé pour chacun son chemin… C’est pourquoi l’étranger de confession musulmane était bien accueilli chez les non musulmans, lesquels allaient jusqu’à lui donner leurs bêtes à égorger. C’était dans le souci de partager la viande de la bête avec l’étranger musulman, de notre célèbre jatiguiya, quoi ! «

La situation des religions du terroir va commencer à se compliquer quand, à l’indépendance, l’Etat malien ne les a pas officiellement reconnues. Si cela avait été le cas, peut-être ne serions-nous pas arrivés là où nous sommes. Cette mort lente mais sûre des valeurs religieuses du terroir va s’accélérer avec le développement des centres urbains et la perte de l’autonomie économique des ruraux au profit des citadins, perte due essentiellement au long cycle de sécheresse des années 1970. Lequel a provoqué un exode massif des premiers vers l’étranger et les centres urbains.

Certains marabouts profiteront d’ailleurs de ce désastre sans nom pour procéder, souvent avec la complicité tacite de l’administration d’Etat, à la destruction d’objets de cultes traditionnels et à la conversion forcée de contrées entières, notamment dans le Bélédougou et le Baniko.

Mais malgré, tant que l’Etat malien gardait la main mise sur l’éducation, il gardait quelque chance de préserver sa laïcité. Chance que les programmes d’ajustements structurels erronés imposés au Mali par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale viendront saborder par le licenciement massif d’enseignants et son corollaire, le délabrement de l’éducation laïque et obligatoire. Une aubaine pour les marchands d’illusions. Les débats d’idées ont fait place aux prédications. Le désespoir et la précarité ajoutés aux injustices sociales et à la corruption généralisée des structures de l’Etat n’ont fait que pousser la jeunesse déboussolée dans les bras des bonimenteurs de toutes espèces et de toutes provenances. Même l’avènement de la démocratie, avec la libéralisation de la presse écrite et parlée, n’a fait que profiter à ces derniers. La sottise et l’inculture se sont répandues de façon exponentielle. Et l’on assista à la prolifération sans précédent de toutes sortes de sectes : « pieds nus »… Lesquelles prirent d’assaut les villes et les villages avec pour mission d’éradiquer le peu qui nous rattachait encore à nos traditions, y compris celles musulmanes fondées sur le respect mutuel et la coexistence pacifique. Progressivement, avec le manque de courage des acteurs politiques, l’argument religieux devient politique.

Aujourd’hui, même dire « bonjour » dans nos langues nationales est devenu haram, prohibé ! Il faut dire « Salam-alékoum » ! Non, ce n’est pas comme ça. Il faut le dire sans les accents barbares de nos langues de barbares, le dire prononcer comme dans les pays bénis, « as-shalam-alékoum » ! Sinon c’est l’enfer !

Et Allah, comme nous sommes jolis !

Ousmane Diarra

Ecrivain

Les Echos du 12 Décembre 2013