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Des eaux usées dans toutes les rues, des tas d’ordures à perte de vue, des animaux morts étalés partout, des moustiques, des mouches. Voilà le triste visage que certains quartiers de Bamako (Lafiabougou, Bamako-Coura, les Badialan, Médina-Coura, Niaréla…) présentent aujourd’hui au visiteur perdu dans ce décor surréaliste.

La circulation devient très dangereuse après la pluie, car chaque flaque d’eau cache un piège. Dans l’insalubrité, les marchés et autres lieux publics le disputent aujourd’hui aux logements. Il faut être vraiment courageux présentement pour entrer dans le marché de Lafiabougou, de Boulkassoumbougou…

L’incivisme !

Voilà le principal coupable désigné par les autorités municipales. Mais, entre citoyens, on se rejette la responsabilité tout en indexant la mairie. « L’année dernière, les agents de la voirie sont venus nous voir. Ils nous ont interdit de verser de l’eau sale dans notre ruelle. Nous nous sommes pliés à cette mesure tout en sachant que le 10e de l’eau versée dans ladite rue ne provenait pas de notre maison. Aujourd’hui, jetez un coup d’œil, elle est plus pourrie que dans le temps. Nous avons invité les agents de la mairie à venir voir. Nous sommes entourés d’eau sale versée par les voisins. Mais, pour le moment, aucun d’eux n’a répondu à notre appel de détresse », se plaint Mme Tigana, une ménagère de Lafiabougou-Bougoudani. La rue en question n’est aujourd’hui qu’une mare d’eau usée et nauséabonde.

Dans la zone, nous n’avons découvert aucune réalisation d’assainissement. A moins de réutiliser l’eau usée, les populations ne se sont offertes d’autres moyens de s’en débarrasser que la voie publique. « Pour quelles raisons nous allons creuser un puisard en sachant que rien n’obligera nos voisins à faire de même ? Nous avons un puisard dernière nos toilettes, mais regardez toute cette eau nauséabonde qui y stagne. Elle provient des habitations voisines. Nous avons dénoncé cela en vain, personne n’a encore réagi », s’offusque un habitant dudit quartier.

Et c’est malheureusement le même état d’esprit qui anime beaucoup de populations dans de nombreux quartiers visités. Elles font leur l’adage qui dit que « le crapaud doit s’abstenir de se laver les mains car il n’y a d’autres moyens de locomotion en dehors de celles-ci ».

« Il est facile aujourd’hui d’assainir les quartiers de Bamako. Presque la majorité des habitants est en location. Et il existe des lois contraignant les propriétaires à emménager leurs maisons de façon décente. Mais, il est évident qu’ils ne s’exécuteront pas d’eux-mêmes si on ne leur force pas la main. Ce que la voirie peut faire aujourd’hui, c’est de s’entendre avec les locataires, calculer les frais des réalisations sanitaires et les déduire des frais de locations mensuelles. En réalité, il ne revient pas aux locataires de faire les puisards à leurs frais, mais aux propriétaires », propose une notabilité de Lafiabougou.

Il a ainsi touché du doigt la vraie plaie de l’insalubrité de Bamako. La non application des législations en vigueur. Les lois sont faites pour être appliquées à tout le monde sans exception. Tel n’est jamais le cas au Mali. Et Bamako ne fait pas exception. Si tous les textes sur l’hygiène et l’assainissement étaient appliqués, la cité des Trois Caïmans n’allait jamais perdre son charme d’antan.

Mais, en réalité, les autorités préfèrent toujours cacher leur laxisme derrière l’incivisme des populations. « L’application des textes ne changera rien tant que les citoyens ne sont pas conscients de leurs
responsabilités
», nous a récemment dit un agent de la Voirie qui ne faisait rien pour cacher son impuissance.

Et c’est cette fausse impuissance qui fait le lit de l’incivisme et de l’insalubrité. La loi ne changera pas les comportements tant qu’elle est appliquée de façon déséquilibrée ou discriminatoire. Et c’est plus souvent le cas. Sans compter que certains agents ont du mal à résister à la tentation des sommes d’argent proposées par certains propriétaires nantis. Ce qui fait dire à un confrère qu’il faut « enfin réussir, à tout prix, l’assainissement physique et moral du pays ».

L’efficacité prouvée de la rigueur

Sinon appliquées de façon rigoureuse, les législations sont faites pour obliger les citoyens à changer de comportements. Pour assainir Bamako et certaines localités du pays, il faut employer la manière forte car l’information et la sensibilisation ne suffisent plus.

Nous avons deux exemples pour prouver que la rigueur est souvent un facteur contraignant pour faire changer les comportements irresponsables. Au niveau du pont Fadh, les motocyclistes n’hésitaient pas à concurrencer les automobilistes sur la part de la chaussée qui leur est réservée.

Les coureurs de Safari des cortèges des jeudis et dimanches étaient les plus récalcitrants. Mais, les opérations opportunes des agents du Groupement mobile de sécurité (GMS) ont suffi à mettre fin à cette violation des règles de la circulation routière. Ces agents arrêtaient les gens sans essayer de savoir s’ils sont riches ou pauvres, sans se préoccuper de leur appartenance politique…

Ils étaient sourds aux propositions d’arrangements ou aux coups de fils de proches hauts placés. Une fois pris en flagrant délit, la moto était saisie et déposée au GMS où le propriétaire devait payer d’abord la contravention avant de récupérer son engin.

Aujourd’hui, il est rare de voir un motocycliste rouler sur la voie réservée aux voitures. Les policiers n’y sont plus pourtant. Mais, la répression a permis aux uns et aux autres de comprendre que sur le pont, chacun a un couloir qu’il doit respecter pour sa propre sécurité et celle des autres usagers.

Nous assistons de nos jours au même changement de comportement au niveau du rond-point du Grand hôtel. Là-bas, les usagers qui viennent du côté du ministère de la Défense s’engagent pour virer vers l’hôpital Gabriel Touré dès que le feu passe au vert. Ils ne sont pas pourtant prioritaires par rapport à ceux qui viennent du côté de la mairie du district. Là aussi, les agents de la GSM ont sévi et présentement, la règle de la priorité est assez bien respectée à ce niveau.

Un retour salutaire en arrière

La démocratie suppose la liberté. Et toute liberté a une limite : là où commence celle des autres. Ce n’est pas pour rien que Bamako a longtemps conservé sa réputation de ville propre. « Ceux qui ont vécu sous le commandement de l’administrateur colonial savent bien que le service d’hygiène était le plus craint, non seulement parce qu’il infligeait des amendes, mais aussi à cause de la contrainte par corps à laquelle il n’hésitait pas à recourir contre les contrevenants », nous rappelait récemment un confrère.

Aujourd’hui, à défaut de la chicote du garde colonial, la gravité de la situation oblige que l’on revienne aux « investissements humains » de la première République, c’est-à-dire aux travaux d’assainissement obligatoires. Cela est de nos jours une nécessité imposée par l’état des rues et des places publiques de nos villes.

Mais, nos autorités sont apparemment toutes tombées dans un populisme souvent de mauvais alois. Il ne faut donc pas attendre d’elles des initiatives courageuses, mais impopulaires comme « l’opération-taxis », ce puissant coup de pied donné dans la fourmilière de la corruption par la première République. Comme le disait récemment un confrère, « l’emploi de la force brutale contre les récalcitrants, possible à cette époque et à l’époque coloniale, n’est certes plus de mise en démocratie. Mais, le civisme demeure une nécessite si l’on ne veut pas que l’Etat vole en éclats ».

La démocratie ne saurait être anarchie. Comme le dirait l’autre, le fait pour un gouvernement ou une municipalité de croiser les bras devant l’insalubrité généralisée est « une démission, voire une trahison ». Et il faut vraiment être irresponsable ou démagogue pour investir tant dans l’amélioration de la santé des populations en fermant les yeux sur l’insalubrité chronique de leur cadre de vie.

Moussa Bolly

07 septembre 2006.