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une-13.jpgPenda n’avait pas un caractère facile et l’adoration que lui portait son époux la rendait encore plus insupportable. Surtout vis-à-vis de ses beaux-parents qu’elle prenait plaisir à défier. Son attitude envers les proches de son époux allait de la grossièreté à l’indifférence en passant par toutes sortes d’attitudes vexatoires. Comme Ya s’abstenait de faire la moindre remarque à sa « moitié », ses frères décidèrent de former une coalition contre celle qu’ils appelaient désormais la « diablesse one foot« . Le surnom était une référence directe au handicap de Penda qui traînait effectivement une jambe folle.

Les jeunes gens n’avaient pas à se casser la tête pour savoir ce qui pourrait blesser leur belle-sœur infernale. Ils savaient qu’elle adorait son époux et qu’elle était d’une jalousie maladive. Alors ils se mirent à lui dire sous forme de plaisanteries qu’elle ne tarderait pas à avoir une « petite sœur« .

Au début, Penda haussait les épaules dédaigneusement. Mais comme ses beaux-frères continuaient à lui annoncer le projet de seconde femme de Ya, elle fit ce qu’aurait fait toute autre femme à sa place : elle commença à prêter l’oreille et à guetter les indices qui pourraient dénoncer son mari. Mieux, elle passa à l’offensive. Elle fit savoir à ses tourmenteurs qu’elle n’était pas femme à se laisser faire. Un beau jour, elle apostropha en public le groupe de jeunes gens.

« Même si vous n’aviez pas l’intention de pousser votre frère à prendre une deuxième femme, essayez un peu de le faire maintenant. Vous verrez alors que ma mère a accouché d’une femme digne d’un Coulibaly« .

Fou de douleur
Les beau-frères se réjouirent que leur manœuvre ait marché et que la diablesse soit désormais inquiète. Mais ils ne se jubilèrent pas longtemps. Car Penda se mit à leur rendre la vie encore plus difficile et elle les mettait au défi de lui rendre la monnaie de sa pièce. Bientôt toute la famille Coulibaly en eut assez d’elle.

Toute la famille, sauf bien sûr Ya qui encaissait sans rien dire les dérapages de sa femme.

La passivité du mari découragea littéralement les frères de celui-ci qui se dirent que Penda avait certainement usé d’un sort pour dominer ainsi Ya. Puis au moment où eux-mêmes commençaient à se décourager sérieusement, ils notèrent un changement dans l’attitude du mari. Celui-ci réagissait désormais aux affirmations des jeunes et disait en riant qu’il n’était pas contre l’idée d’une deuxième femme.

L’homme était-il sincère ? Voulait-il envoyer un avertissement à Penda pour qu’elle abandonne ses mauvaises manières ? Personne ne sut le dire. Mais par contre, tout le monde pouvait voir que Penda était affectée par la nouvelle attitude de son époux. Elle devenait de plus en plus renfermée et avait encore plus d’agressivité à l’adresse à ses beaux-frères. Mais nul ne se doutait du plan infernal qu’elle nourrissait en secret.

Dans l’esprit de la dame, Ya était devenu un vaurien et un traître qui s’était mis du côté de ses frères contre elle. Il méritait donc un châtiment exemplaire. Le 30 novembre au petit matin (il était un peu plus de 5 heures), Ya qui venait faire ses prières et prendre son repas s’était couché sur le divan au salon et s’était rendormi. Penda avait fait chauffer de l’eau qu’elle avait transvasée dans une grande bassin, puis elle y avait ajouté de la soude caustique. Elle s’approcha à pas de loup du divan et versa tout le contenu de la bassine sur la tête de son époux endormi. Ya se réveilla en sursaut en poussant des cris stridents. Puis il se mit à hurler sans pouvoir s’arrêter : « Né nyè tjira, né nyè tjira (mon œil est crevé, mon œil est crevé) ». Tous les habitants de la grande concession accoururent, mais le malheureux, fou de douleur ne put leur donner aucune explication sur ce qui lui était arrivé.

Penda s’était tenue loin de cette agitation. Elle s’était enfermée dans sa chambre et n’en ressortit qu’après qu’on eut amené Ya à l’hôpital. Elle profita qu’il n’y ait personne dans la maison pour nettoyer le divan et tout ce qui avait été touché par l’eau « acidifiée ». Elle pensait détruire ainsi tous les indices qui pouvaient l’accabler. De retour de l’hôpital où les médecins avaient détecté que ses blessures avaient été causées par la soude, Ya, malgré la douleur qui le taraudait, ne chercha pas midi à quatorze heure. Il conduisit toute la famille au poste de police du 9è Arrondissement et là, Penda passa aux aveux. Mais elle ne montra pas le moindre regret pour ce qu’elle avait fait.
« Je leur avais bien dit, se justifia-t-elle, que je suis pas une femme à me laisser maltraiter. Si ce que j’ai fait est à refaire, je n’hésiterai pas une seconde et j’accomplirai quelque chose de pire. Jusqu’à ce que Ya quitte ce monde, je ne le laisserai pour rien au monde à aucune autre femme« .

Sombré dans la folie

La violence de ces déclarations et surtout leur sincérité firent froid dans le dos. Tous trouvèrent effrayant un amour (car Penda aimait son époux) qui s’exprimait avec une telle violence. Les policiers, pour la sécurité même de Ya, décidèrent de retenir Penda au 9è Arrondissement. Le temps pour le mari de se remettre de son cauchemar et de prendre une décision.

Nous avons laissé nos protagonistes dans cette situation et nous les avons retrouvés dans un contexte franchement étrange. Penda avait réussi à passer entre les mailles de la justice. Elle s’était envolée pour le Sénégal et là bas son long séjour avait débouché sur un rocambolesque mariage avec un Sénégalais. De cette union naquit une petite fille. Puis brusquement, Penda eut la nostalgie de son premier mari et elle prit le chemin du Mali.

Pendant ce temps, Ya s’était conduit de manière étrange. Pendant très longtemps, il n’avait pas accepté le départ de son épouse. « Penda reviendra« , répétait-il à tous ceux qui le pressaient de tourner la page. Finalement, le mari obstiné se résigna et céda aux demandes insistantes de sa famille qui lui conseillait de refaire sa vie. Il épousa une jeune fille de seize ans qu’on appelle « La Vieille ». Sa quiétude laborieusement reconquise s’évapora lorsque Penda débarqua en plein jour dans la famille, avec tous ses bagages. Auparavant, la dame avait pris le soin de déposer son enfant à la Pouponnière. Les parents de l’époux n’en revenaient pas de l’insolence de Penda : comment osait-elle se présenter à eux après avoir gravement blessé son mari et s’être éclipsée pendant près de quatre ans ?

Les membres de la famille de Ya se montrèrent donc très fermes. Ils refusèrent à Penda le droit de s’installer dans la concession. La dame se rendit compte qu’elle n’obtiendrait rien en essayant la manière forte. Elle se réfugia donc chez un voisin, dont le domicile était mitoyen de celui de Ya. De là, Penda guetta une occasion pour regagner « son » foyer. Cette aubaine se présenta lorsqu’un jeune qui habitait une chambre unique située dans la concession s’en alla. Penda fit ce à quoi personne ne s’attendait : elle se précipita pour occuper la pièce à peine libérée. Personne ne put la déloger. Ayant retrouvé « son » domicile, Penda commença à rendre la vie impossible à La Vieille. Cette dernière s’entendait reprocher à tout bout de champ le fait qu’elle ne présente pas à ses amies et visiteurs l’intruse comme la première femme de Ya.

Ce comportement indigna la famille. Selon celle-ci, Penda qui n’était déjà pas normale auparavant avait maintenant complètement sombré dans la folie. Secoué par les commentaires de ses proches et désireux de se rassurer lui-même, Ya emmena Penda se faire examiner au Centre psychiatrique du Point G. Mais aucune anomalie n’a été détectée chez Penda. On aurait dit que Ya n’attendait que ce diagnostic pour accepter son ancienne épouse dans la concession et pour lui accorder toute l’attention que mérite une conjointe. Cette attitude de Ya a provoqué la fureur de la famille Coulibaly qui se demande comment l’homme pouvait accueillir ainsi une femme qui lui a fait perdre un œil. Mais cette fureur s’accompagne d’une forte inquiétude.

Quel nouveau plan est en train de monter Penda ? Il faut se rappeler qu’elle avait ébouillanté son époux sur la foi de simples soupçons. Maintenant que ces soupçons sont devenus une réalité avec la présence de la Vieille, que va faire la « diablesse » ?

Personne ne peut fournir de réponse. Mais dans la concession Coulibaly, nombreux sont ceux qui ne dorment plus que d’un seul œil.

L. DIARRA