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« La colonisation a été plus brutale, plus dure au Soudan qu’au Sénégal. D’où un certain radicalisme soudanais…», a attaqué Senghor le 23 août 1960. Et Modibo Kéita rétorqua, « nous avons, pendant longtemps, violé notre conscience en travaillant avec Senghor. Nous ne pouvions continuer sur cette voie. …» !

Cet échange de phrases a sans doute scellé le sort de la Fédération du Mali. L’éclatement de ce regroupement fut une grande déception.

L’Union soudanaise du Rassemblement démocratique africain (US RDA) a organisé un congrès extraordinaire le 22 septembre 1960 pour proclamer l’indépendance du Soudan qui a pris le nom du grand empire flamboyant du moyen-âge : Mali.

Cette proclamation a eu lieu dans un climat d’euphorie nationale. L’événement fit l’objet de fêtes populaires dans un enthousiasme extraordinaire. La même émotion et le même enthousiasme régnaient quelques heures plus tôt dans la salle où les congressistes ont unanimement voté pour l’indépendance du Soudan français.

« Toutes les Maliennes et tous les Maliens doivent se considérer comme mobilisés pour la construction de la République du Mali, patrie de tous ceux qui sont fermement attachés à la réalisation de l’Indépendance et de l’Unité africaine. Toutes les Maliennes et tous les Maliens doivent accepter tous les sacrifices pour que notre pays puisse sortir grandi, rayonnant, de l’épreuve qu’il traverse pour que les Africains puissent être libres, réellement libres, sans possibilité d’ingérence. Nous devons nous unir pour que s’affirme une grande nation africaine qui marquera de son sceau la politique internationale, pour que la paix, espoir des peuples en voie de développement, s’établisse entre tous les pays du monde », déclara Modibo Kéita dans un discours resté légendaire dans l’histoire des proclamations d’indépendance en Afrique.

L’échec de la Fédération du Mali n’a pas certainement surpris beaucoup de monde. Penchant pour les thèses fédéralistes du leader nigérien Bakary Djibo, qui préconisait « une indépendance dans une union confédérale d’États souverains réunis autour de la France », Modibo avait appelé à voter « OUI » lors du référendum de 1958. Et cela au nom de l’unité africaine.

La réalisation de la Fédération du Mali était aussi l’aboutissement d’un rêve panafricaniste. Au départ il s’agissait de fédérer le plus grand nombre de territoire de l’Afrique occidentale française (AOF).

La Côte d’Ivoire et le Niger (qui n’avait plus à sa tête Bakary Djibo) étaient antifédéralistes, donc décrochés du train de l’intégration. La Guinée était déjà indépendante (elle a répondu non au référendum). Il restait : le Sénégal, le Soudan, le Dahomey (Bénin), la Haute Volta (Burkina Faso) et la Mauritanie. Finalement l’union se fera à deux : Soudan et Sénégal.

Malheureusement, ce chef d’œuvre pionnier du panafricanisme qui souleva des espoirs immenses partout en Afrique et dans le monde ne durera pas longtemps. Parmi les causes nombreuses de l’éclatement de la Fédération du Mali, on peut retenir la divergence de conception politique et économique.

Léopold Sédar Senghor était partisan du maintien des relations étroites avec l’ancien colonisateur tandis que Modibo Kéita envisageait une africanisation accélérée des cadres et avait une position plus tranchée.

L’éternelle quête de l’intégration africaine

Malgré l’indépendance du Mali, Modibo n’a jamais renoncé à sa quête de l’unité africaine. Signalons la participation du Mali à la création du Comité inter-Etats qui va devenir l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal puis l’Organisation de la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS).

On se souvient aussi, de l’union Ghana-Guinée-Mali : le Ghana de Kwamé Nkrumah, la Guinée de Sékou Touré et le Mali de Modibo Keita créèrent ensembles l’UEA. (Union des Etats d’Afrique) qui était ouverte à tous les pays africains souhaitant y adhérer.

Modibo a également joué un rôle de premier plan à la signature de la Charte de la défunte Organisation de l’unité africaine (OUA.) à Addis-Abeba le 25 mai 1963. Plusieurs recommandations de cette charte d’intégration étaient d’inspiration malienne.

Au nom de cette même unité africaine, Modibo Kéita n’a ménagé aucun effort pour résoudre les crises entre des pays voisins. C’est ainsi que, en 1963, il reçut à Bamako le roi du Maroc, l’empereur d’Éthiopie et le président algérien pour mettre fin à la « guerre des sables » (conflit frontalier entre l’Algérie et le Maroc) : L’OUA venait de surmonter l’une de ses premières crises.

Un vrai homme d’Etat

Jamais le destin du pays n’a autant coïncidé avec celui d’un homme, disent ceux qui ont approché ce héros. « C’est son charisme naturel qui a eu pour effet de faciliter son identification avec le parti, le peuple et la nation. Indéniablement, Modibo Kéita incarnait l’âme du Mali. Son prestige immense, son autorité incontestable, découlaient principalement de sa conduite irréprochable et de sa croyance profonde, inébranlable dans le destin du Mali. Le Mali s’identifiait à lui parce qu’il était l’incarnation réelle de la personnalité malienne, de la dignité nationale de ce peuple orgueilleux de son histoire », dit de lui Cheick Oumar Diarrah, l’un des premiers cadres du jeune Etat indépendant. Modibo Kéita a vécu en patriote, en panafricaniste et il est mort en héros.

Avec sa prestance, son élégance et son raffinement rares, le géant malien a su mieux répondre à l’aspiration d’une majorité de la jeunesse africaine. C’est pourquoi ses assassins n’ont jamais su l’effacer de la mémoire collective.

Ainsi, relatant son assassinat par le régime militaire qui l’a renversé, Jeune Afrique publiait (en 1977), « il se conduisait sans complexe, avec les dirigeants de l’Est et de l’Ouest qui venaient proposer de l’aide à son pays.

Avec Modibo Keita à la tête du pays, aucun compromis n’était possible en ce qui concernait la souveraineté nationale. De cela, nous sommes sûrs.

Seul entrait en ligne de compte l’intérêt du Mali … Socialiste par nécessité, progressiste à cause de la qualité de ses hommes, sa perte cause un grand tord au mouvement d’émancipation de l’Afrique ». On ne pourra jamais dire de même de ceux qui nous gouvernent aujourd’hui.

Ils ont dit à propos de Modibo Kéïta

Alpha Oumar Konaré : Président de la Commission de l’Union africaine

Nous savons gré à Modibo Kéita pour sa rigueur morale, pour son intégrité, pour son amour ardent du travail, du travail bien fait, pour son sens élevé du devoir. Personne ne doit oublier sa contribution exceptionnelle à l’œuvre d’édification d’une économie nationale indépendante, sa passion du Mali et de l’Afrique, son combat inlassable pour l’unité africaine, son engagement constant auprès des peuples du Tiers Monde à travers le Mouvement des non-alignés, sa lutte pour la paix dans le monde. Il a été de tous les combats justes, de tous les combats des opprimés…

Robert Hue ex secrétaire général du Parti communiste français (PCF) :

Evoquer ce combat contre le colonialisme … conduit d’emblée à évoquer des hommes qui ont joué dans cette histoire un grand rôle. Parmi eux, bien sûr, ces militants africains qui devinrent des figures marquantes de ce que l’on appelait le « tiers monde » aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Je pense évidemment et tout particulièrement, à Modibo Keita, à bien des égards symbole de dignité, de lucidité et de courage. Sa vision progressiste et son attachement viscéral à l’indépendance, à la justice sociale et à l’unité africaine restent pour beaucoup un repère, et prennent dans la situation d’aujourd’hui une singulière résonance.

Le journal « Le Monde », dans un article publié le 19 juin 1977 :

Modibo Keita, ce nationaliste combatif et tenace entré fort jeune dans l’arène politique, fut un homme respecté par ses compatriotes et écouté sur la scène internationale. Sa distinction, son autorité naturelle et souriante, avaient plu au général de Gaulle. Il peut être considéré comme l’un des grands dirigeants de l’Afrique noire « révolutionnaire » telle quelle existait au lendemain des années 60.

M. Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal (Paix à son âme) :

Le deuxième trait du caractère de Modibo Keita est, précisément, son besoin de rationalité et son esprit de méthode. Pour revenir au Parti de la Fédération Africaine (PFA), je suis sûr que l’action de Modibo Keita, comme Secrétaire Général de ce Parti, n’a pas manqué de nous influencer, nous tous Sénégalais et Maliens. Car, encore une fois, cette action visait toujours à l’efficacité. Le troisième trait que je vais retenir de Modibo Kéita est son humanité. Comme chacun le sait en Afrique, la voie malienne est une voie dure, sévère.

Mais ce n’est pas une voie sanglante. Si Modibo Kéita est tel, c’est, bien sûr, affaire de tempérament. C’est aussi, j’en suis convaincu, esprit d’objectivité, d’équité. Au temps du PFA., il ne manquait jamais de demander des sanctions pour les erreurs ou les fautes commises ; mais il évitait tout ce qui était excès, tout ce qui pouvait paraître comme ressentiment ou vengeance. Cela est très important.

L’esprit d’équité, je dirais plus :
l’esprit d’humanité, est un des traits fondamentaux de l’Africanité, singulièrement de la Négritude.

Voilà, très brièvement, l’image que je garde de Modibo Kéita, Secrétaire Général du PFA. Tel il était, tel je le retrouve, de loin, à travers ses actes et ses discours :
un homme de foi, un homme d’efficacité, un homme d’humanité. On comprend qu’il ait été un des grands hommes de la première Conférence d’Addis-Abeba : un militant de l’Unité Africaine


M. Louveau gouverneur français :

Un illuminé intelligent, que j’estime dangereux. Le directeur du cours des moniteurs de Sikasso a réussi à avoir une autorité quasi absolue, un ascendant personnel incontestable sur les anciens tirailleurs, sur une partie des fonctionnaires et sur une portion importante de la population.

Modibo Kéita emploie cet ascendant à désagréger les chefferies indigènes et à combattre par tous les moyens l’autorité de l’administration française… Continuellement, il provoque ou exploite des incidents pour diminuer l’autorité de notre administration.

Rassemblés par
Moussa Bolly

21 septembre 2006.