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L’imam de la Grande mosquée de Tombouctou, Ben Essayouti, dans l’interview ci-dessous exprime toute sa désolation sur la situation que le Mali tout entier vit. Appelant les belligérants à déposer les armes, il demande un dialogue franc et sincère entre les Maliens pour qu’enfin le pays retrouve le chemin de la paix et du développement.

Les Échos : Depuis quelques mois, les trois régions du Nord du Mali (Kidal, Gao, Tombouctou) sont occupées par des groupes armés. Certains se disent indépendantistes, d’autres entendent instaurer la charia. Vous êtes l’imam de la Grande mosquée de Tombouctou et vous êtes une personnalité écoutée et respectée, quelles sont vos impressions ?

Ben Essayouti : C’est un constat très amer que je fais de la situation, un constat de désolation, de tristesse, d’amertume parce que je ne peux pas comprendre que des frères d’un même pays depuis 1963 jusqu’à nos jours sont en train de s’entretuer. Pour moi, c’est la plus grande désolation. Et cette situation a fait combien d’orphelins et de veuves ? Et qui a gagné ? Personne, sauf les armes, Satan. Personne n’essaye de réfléchir pour écouter l’autre. Vraiment, c’est la désolation la plus totale. On se plaint, on dit que le Nord n’est pas développé, qu’il est négligé. Mais le peu qu’on a mis dans le Nord, ils sont en train de le détruire.

Le Nord, qui va le travailler ? C’est à nous ses habitants de le travailler. Personne ne viendra le développer à notre place si ce n’est nous-mêmes. Tout ce que les gens ont aujourd’hui comme arsenal de guerre, véhicules, ils n’ont qu’à les vendre et l’investir comme ça ils vont voir si le Nord ne va se développer. Je prends l’exemple sur la Chine en 1945. Ce pays était le dernier du monde. Aujourd’hui, il fait partie des puissances économiques du monde. Qu’est-ce qui a fait cela ? C’est le travail. Ce n’est pas par les guerres, les armes que la Chine s’est développée. Pourquoi ne peut-on pas faire autant ?

Qu’on sache que ce n’est pas par les armes qu’on va résoudre nos problèmes. Ce temps est révolu, nous sommes au 21e siècle. Je suis navré de voir aussi que les frères d’un même pays ne peuvent se mettre autour de la table et discuter, négocier. Chaque fois on se transporte au Burkina, Mauritanie, Algérie… et toutes les résolutions prises sont le plus souvent contre le Mali. Il faut que les Maliens, les vrais acceptent de laver le linge sale en famille.

Tous ces pays cités ont leurs problèmes, mais ils ne les ont jamais transportés au Mali pour les résoudre. Il est temps que les Maliens s’arrêtent et réfléchissent. On a l’impression que tout le monde est en train de marcher sur la tête. C’est très grave, c’est une honte. Les Maliens qui faisaient la fierté du monde entier hier sont aujourd’hui la risée des gens. Tout le monde est en train de se moquer des Maliens et il se dit que le Malien n’est pas capable de réfléchir. Pourtant ce n’est pas l’intelligence qui manque aux Maliens.

Il est temps qu’on s’arrête en cours de chemin pour réfléchir et repartir sur de nouvelles bases. Le Mali est en train de sombrer à une vitesse vertigineuse. Et pourtant nous sommes les descendants de grands hommes : Firhoun, Biton Coulibaly, Soundiata Kéita, El hadj Oumar, Samory, Ahmed Baba, Kankou Moussa, Babemba… En réveillant ces grands hommes d’hier je suis sûr qu’ils vont cracher sur nous. On ne mérite pas d’être leurs petits-fils. Une remise en cause est nécessaire.

On ne peut pas comprendre qu’à une heure aussi cruciale pour le Mali où les hommes politiques, les leaders religieux, les personnes ressources, les hommes intègres qui doivent se réunir pour chercher une solution de sortie de crise se mettent dos-à-dos. On est tous aveuglés par notre passion ou l’on est en train de suivre Satan. On a des yeux pour voir, mais on a aussi des oreilles pour ne rien entendre. Parce que chacun est aveuglé par sa passion. C’est une honte pour le Mali. Aujourd’hui j’ai honte de dire que je suis vraiment Malien. Parce que ce qui se dit dans la presse internationale autour de nous est une honte pour nous. Mais il n’est pas tard que les Maliens se donnent la main pour travailler et pour sauver le Mali.

Les Echos : Pour la reconquête des trois régions, certains prônent l’option militaire si le dialogue venait à échouer. Est-ce que vous partagez cette hypothèse ?

Ben Essayouti : Je dis que le dialogue est la meilleure manière de sortie de cette crise. Un conflit finit toujours autour d’une table. Quand je dis dialogue, il s’agit d’un dialogue franc et sincère. Il faut que les Maliens se regardent les yeux dans les yeux pour se dire la vérité. Nous sommes les fils d’un même pays, donc parvenir à ce dialogue ne doit pas être une chose impossible si la volonté y est. On ne peut contester que des Nordistes soient mariés aux Sudistes et ont des enfants. En prenant les armes les uns contre les autres c’est comme si on se pointe les armes. C’est vraiment une aberration. Ce que je prône, c’est la réconciliation. C’est dans la réconciliation que tous les problèmes trouveront leur solution.

Le prophète Inayacoub sentant sa mort venir a fait appel à ses deux enfants. Il a demandé à chacun d’eux d’aller en brousse et d’apporter du bois. Chaque enfant a apporté son bois. Lui a rassemblé les 12 morceaux de bois et a attaché pour en faire un fagot. Ensuite, il a demandé à chacun des enfants de casser le fagot. Ils n’ont pas pu. C’est quand il a enlevé la corde que les enfants ont pu atteindre l’objectif. C’est ainsi qu’il a dit aux enfants que si jamais ils restaient unis après sa mort, personne ne peut les vaincre. Mais si tel n’est pas le cas, l’ennemi va marcher sur leurs têtes.

Par la même manière, je demande à tous les Maliens de rester unis pour que l’ennemi soit défait. Jamais on ne peut battre un peuple quand la solidarité y est.

Propos recueillis, à Tombouctou, par

Amadou Sidibé

25 Juin 2012