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1-12.jpgAu départ, il y avait deux jeunes garçons – nous allons les désigner par les pseudonymes de Adama et Oumar – qui s’étaient liés d’amitié depuis leur tendre enfance. Nés dans des familles voisines, toutes deux installées à Hamdallaye, les gosses se fréquentèrent très tôt et devinrent rapidement inséparables au point que beaucoup les considéraient comme des frères. Leur amitié était telle qu’elle rapprocha même leurs familles respectives. Adama et Oumar ont aujourd’hui la trentaine et ils paraissaient autant liés qu’auparavant. Du moins jusqu’à ce qu’une étrange affaire vienne tout bouleverser.

Dans la nuit du 20 avril dernier, aux environs de 20 heures, Adama vint emprunter la moto de son ami, une Jakarta noire. Il paraissait extrêmement pressé et refusa l’offre de Oumar qui lui proposait de l’accompagner. « Maman m’envoie à Missira pour une urgence, expliqua-t-il, cela ne me prendra pas trop de temps« . Comme s’il voulait éviter de donner d’autres détails, Adama prit rapidement la moto et démarra en trombe. Son ami le regarda partir non sans inquiétude. Il ne s’inquiétait pas pour sa moto (son ami la lui empruntait régulièrement), il craignait surtout que Adama qui paraissait très pressé se fasse heurter par un automobiliste imprudent. Son anxiété s’accrut lorsqu’à 21 heures 30, il n’avait pas encore de nouvelles de son presque frère.

Visage hagard

Il parvint néanmoins à toucher sur son portable ce dernier qui lui expliqua qu’il était obligé d’attendre à Missira, car il s’avérait que la personne qu’il devait contacter était sortie. Aux environs de 23 heures n’ayant toujours aucune nouvelle de son ami, Oumar tenta de le contacter à nouveau. Mais cette fois-ci, personne ne répondit au téléphone et Oumar laissa donc un message sur le répondeur. Il se préparait à tout boucler dans sa maison et à se coucher lorsque des coups précipités retentirent à sa porte. Adama se tenait sur le seuil, les habits en désordre, le visage hagard. « Ils m’ont agressé, ils m’ont agressé« , ne cessait-il de répéter d’une voix grelottante. Oumar s’employa d’abord à calmer son ami, à qui il fit raconter ensuite ce qui lui était arrivé.

Quand il se fut un peu calmé, Adama expliqua qu’il avait été agressé par des braqueurs qui se s’étaient emparés de la Jakarta et de son portable. A peine eut-il fini son récit que le jeune homme fondit en larmes. Oumar le prit en pitié et s’efforça de le réconforter du mieux qu’il put. « Il ne faut pas pleurer, disait-il, c’est n’est pas grave. La vie continue et on aura d’autres Jakarta« . Adama se calma progressivement et proposa à Oumar de se rendre la même nuit au commissariat pour raconter sa mésaventure et déposer plainte. Mais son ami le convainquit de n’en rien faire jusqu’au lendemain. Entretemps, il proposa à Adama de rester passer la nuit chez lui, car il se faisait tard.
Les deux compagnons, épuisés par leurs émotions, se réveillèrent assez tard. Il était presque à 9 heures quand ils achevèrent leur petit déjeuner. Oumar informa alors ses parents de la mésaventure de son ami.

Tous les membres de la famille se précipitèrent pour compatir aux malheurs du jeune homme. La mère de Oumar se proposa même de remettre un portable à l’agressé, dès que ce dernier serait revenu de son passage au commissariat. Les deux jeunes gens sortaient de la concession de Oumar pour se rendre à la police quand une voiture s’arrêta à la porte de la cour. Un homme d’un certain âge en descendit, s’approcha des deux amis qu’il salua avant de s’adresser de manière assez familière à Adama. « J’ai préféré me déplacer moi-même, lui dit-il, pour te remettre le reste de ton argent. Je voulais te dire aussi que ma fille a beaucoup aimé la Jakarta. C’est surtout la couleur noire qu’elle a adoré« .

Vendues à 200.000 FCFA

Oumar ne comprenait rien à ce que ce monsieur distingué disait à son ami. Mais un signal d’alarme s’alluma dans son esprit en tendant évoquer une Jakarta noire, c’est à dire un engin similaire à celui qui avait été volé la veille. Un soupçon lui venait à l’esprit, soupçon qu’il essayait de repousser de toutes ses forces. Mais il lui fallait en avoir le cœur net. « A quelle moto faites-vous allusion ?« , demanda-t-il au monsieur d’un certain âge. L’autre le regarda sans cacher sa surprise et livra volontiers l’explication attendue. « A la Jakarta noire que m’a vendue hier soir votre ami Adama« , dit-il. Cette assertion fit bondir littéralement l’ami de Oumar. Il interpella avec virulence l’homme à la voiture. « De quel Adama parles-tu, s’exclama-t-il, tu t’es trompé de personne, je n’ai pas vendu de moto, moi !« . Surpris de la violence de la réaction du jeune homme, le visiteur resta bouche bée quelques secondes. Puis il se fâcha tout net et à son tour répliqua violemment. « Toi, dit-il en pointant le doigt vers Adama, tu m’as vendu ta moto hier soir à 200.000 FCFA. Je t’ai remis sur place 150.000 Fcfa et ce matin je suis venu te remettre le reste de l’argent. Comment oses-tu prétendre que tu ne me connais pas ?« . Tout était devenu clair pour Oumar qui demanda au conducteur de lui dire comment la transaction s’était passée.

L’homme d’un certain âge expliqua qu’il avait par un pur hasard rencontré la semaine précédente en pleine circulation Adama sur la Jakarta noire. L’engin lui avait immédiatement plu, car il était d’une couleur pas très répandue et paraissait très bien entretenu. L’homme avait donc proposé à Adama de lui acheter cette moto. Le jeune homme avait accepté sans hésiter et avait fixé le prix de la vente à 200.000 FCFA, prix que le demandeur avait trouvé raisonnable. Adama avait donc livré la moto la veille aux environs de 20 heures. Et ils s’étaient donné rendez-vous pour le versement du reliquat. Seulement l’acheteur s’était présenté plus tôt que prévu.

Oumar regarda longuement son ami et lui lança : « Pourquoi m’as-tu fait ça à moi ?« . Puis sans même attendre la réponse de son « ami« , le jeune homme appela les membres de la famille pour leur dire tout ce qui lui pesait sur le cœur. C’est en l’écoutant que l’acheteur comprit avec effarement dans quelle affaire il avait été embarqué sans le savoir. Oumar, ulcéré au-delà de ce qu’on peut imaginer, se proposa d’aller porter plainte contre celui qu’il considérait désormais comme un délinquant. Mais sa mère le pria de n’en rien faire. Elle ordonna à Adama de remettre à l’acheteur l’argent qu’il avait encaissé la veille. L’homme téléphona sa fille afin que celle-ci ramène l’engin.

L’affaire fut donc dénouée à l’amiable. Mais les dégâts qu’elle laisse derrière elle sont irréparables. Il y a une longue amitié qui se retrouve maintenant complètement fracassée. Et une gêne qui va s’installer entre deux familles très liées. Triste épilogue pour cette histoire de confiance trahie.

Mariam A. Traoré

Essor – 05 mai 2008