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Le perturbateur climatique affichait une tranquille confiance dans ses dons.

Qui cherche trouve, a-t-on l’habitude de dire. Mais il arrive qu’on aboutisse à ce qu’on veut trouver sans le moindre effort. Tout comme il peut advenir que l’obstination se révèle complètement improductive.

Ces phénomènes, presque aussi courants l’un que l’autre, les journalistes chargés de la rubrique « faits divers » les connaissent bien pour les avoir expérimentés.

Ils connaissent des périodes de disette complète pendant lesquelles ils passent la journée sans avoir rien à se mettre sous la dent, malgré qu’ils aient arpenté les couloirs des différents commissariats de la ville et rendu des visites intéressées aux différents tribunaux.

Ils en sont même réduits (expédient extrême) à questionner leurs amis de « grin » pour dégotter la moindre mésaventure qui sortirait un tant soit peu du commun. Des jours comme ceux-ci sont à placer sous le signe de la frustration.

Le « fait diversier » – comme l’appellent souvent ses confrères de la rédaction – se dit que les dieux le punissent certainement pour une faute qu’il ne se souvient pas d’avoir commis.

Car pour lui, il est impossible à accepter qu’aucun fait insolite ne se soit produit dans une ville de plusieurs centaines de milliers, voire de plusieurs millions d’habitants. Dans ces cas, il reste qu’une seule solution, celle du désespoir.

Le journaliste se rabat à contrecœur sur l’Internet tout en ayant en tête ce fameux principe du mort kilométrique auquel se réfère dans son travail tout professionnel de l’information respectueux de son lectorat. Il surmonte ses scrupules, se dit qu’à l’impossible nul n’est tenu et propose à ces lecteurs des histoires venues d’autres pays.

En contrepoint de ces temps de vaches maigres, il y a les périodes d’abondance. Le journaliste se retrouve alors en train de surfer sur une vague d’événements où l’intéressant essaie de s’imposer au sensationnel et où l’insolite concurrence l’incongru.

Le « fait diversier » peut alors s’offrir le luxe suprême du journaliste : la satisfaction de jouer au difficile. Car c’est l’information qui le sollicite, et non le contraire. Alors impitoyablement il fait le tri, selon son humeur du jour.

Les petits larcins, les abus ordinaires de confiance, les petits délits comme on en trouve treize à la douzaine ont une destination bien connue et redoutée : le frigo où ils attendront que les temps de disette leur donnent une chance de se trouver une place dans la rubrique.

Nous faisons entrer nos lecteurs dans les coulisses de la fabrication de cette rubrique, simplement parce que nous les considérons avant tout comme des amis. Combien d’entre eux ne nous ont-ils pas orienté vers des affaires intéressantes lorsqu’ils ne sont pas venus eux-mêmes nous les raconter à la Rédaction ?

Tenir cette rubrique est donc pour nous une chance extraordinaire de multiplier les contacts. Mais il y a des jours où cette chance se transforme en calvaire. C’est ce qui nous est arrivé hier matin entre 8 heures et 9 heures. Nous avons reçu dans nos locaux – et par l’intermédiaire d’un collègue (on n’est jamais mieux trahi que par les siens) – la visite d’un homme qui se fait appeler Mamadou Koné. Notre visiteur approchait la soixantaine et, détail qui nous a fait d’emblée tiquer, il était habillé d’un pyjama.

Il avait frappé avec autorité à la porte et avait passé la tête pour demander à rencontrer « le journaliste qui s’occupe des faits divers« . Quand nous nous sommes présentés, notre interlocuteur nous a déclaré avec un air pénétré qu’il avait à raconter une « histoire qui intéresse le Mali même« .

La formule pompeuse ne nous a pas rebuté et après nous être équipé d’un bloc-notes, nous avons conduit notre visiteur dans une salle plus calme pour pouvoir l’écouter tranquillement.

Une fois installé, le visiteur, visiblement satisfait de pouvoir raconter son histoire, lança tout de go : « Je suis le faiseur de pluie. Même la pluie d’avant-hier soir (celle de la nuit du 20 au 21 avril), c’est moi qui l’ai fait venir. Mais là n’est pas le plus important. Il faut que vous sachiez et que vous faites savoir à notre peuple que ma vie est menacée par les Américains« .

Nous avons aussitôt regretté de nous être laissés piéger en accueillant quelqu’un qui ne semblait pas disposer de toutes ses facultés mentales. Mais que faire ? L’éconduire poliment, mais fermement ? C’était possible. Mais deux détails nous en dissuadèrent.

Tout d’abord, son gabarit imposant annonçait clairement que ce ne serait pas quelqu’un qui se laisserait éjecter sans résistance. Mais nous avons surtout tenu compte de ses cheveux blancs, indice d’un âge respectable. Nous l’avons donc écouté comme l’aurait fait tout bon Malien qui éviterait de brusquer un aîné.

Mais quelque part en nous flottait la crainte d’un entretien interminable qui nous gâcherait toute notre journée. Disons-le tout de suite, cette appréhension fut largement justifiée. La confession de Mamadou Koné a constitué un monologue interminable.

Notre interlocuteur nous indiqua tout d’abord que les pluies qui avaient détruit une grande partie des récoltes américaines cette année ont été provoquées par lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il serait activement recherché par des agents de la CIA et du FBI. Ces derniers, selon Koné, auraient eu pour instruction de se débarrasser de lui.

Mamadou Koné, qui se fait aussi appeler Blaise, pense que ses malheurs viendraient de deux commerçants de Bamako en l’occurrence Cheickné Diabé et Youssouf Diaouné. Ces deux hommes, selon lui, se seraient rendus récemment aux USA pour avertir le président Bush que si ce dernier ne l’éliminait pas, lui, Blaise, il courrait le risque de voir des pluies interminables (elles pourraient même durer plusieurs mois) s’abattre sur toute l’Amérique et conduire ainsi le pays à une catastrophe.

Depuis que cette dénonciation a été faite, admet Koné, il serait activement recherché par les services secrets américains. Cheickné et Youssouf ne se seraient pas limité à le dénoncer. Pour permettre à la CIA et au FBI de mettre facilement la main sur lui, ils auraient multiplié sa photo et l’auraient affichée sur les panneaux de l’AMAP (Agence malienne de presse et de publicité) et sur les flancs de nombreuses Sotrama.

A ce moment du récit, nous nous sommes permis d’interrompre Koné pour lui demander comment il faisait pour provoquer une pluie et s’il réussissait à le faire à volonté. A ces deux questions, Mamadou Koné a répondu par l’affirmative. Il a ajouté qu’il suffisait que les autorités de notre pays le protègent contre les soldats de Bush pour que la pluie ne manque plus jamais sur l’ensemble du territoire malien. Oui, mais quid de son procédé ?

« C’est simple, a rétorqué notre interlocuteur. Quand je lève la main vers le Ciel et j’implore le Bon dieu, il me répond tout de suite« . Koné a ensuite marqué un moment de silence, puis en nous regardant droit dans les yeux, il nous a assené : « Je ne me livrerai pas à une démonstration immédiate devant toi. Car actuellement le ciel est déjà nuageux et lorsque la pluie viendra, tu pourrais en déduire que je n’y ai aucun mérite puisque le temps menaçait déjà. Reportons la démonstration à un autre jour, un jour où il n’y aura pas un seul nuage dans le ciel. Fais-moi venir et alors je ferai descendre la pluie du ciel devant toi« .

Blaise s’est exprimé avec une conviction tellement déconcertante qu’il y avait de quoi lui tirer notre chapeau pour sa paisible assurance. Notre interlocuteur, qui était devenu intarissable, plongera par la suite dans son passé et celui de sa famille. Il nous ainsi raconté que son père avait divorcé sa mère alors que lui n’était qu’un fœtus de sept mois.

Chassée du domicile conjugal, la brave dame s’en était tout naturellement retournée dans sa famille au village natal. Mais après son départ, un grand marabout que tout le monde respectait était venu voir le père. Il lui fit savoir qu’il s’était livré à un acte inconsidéré, car l’enfant que sa femme portait était un saint.

L’homme de Dieu prévint le père que s’il ne se ressaisissait pas immédiatement, un malheur s’abattrait sur lui. Le géniteur aurait pris peur et se serait précipité pour faire revenir son épouse. « Quand ma mère était retournée chez mon père, je n’étais pas encore né, a poursuivi Koné. Mais je lui ai quand même fait savoir qu’elle pouvait marcher sur l’eau. Elle devait le faire sans tarder pour que tout le monde sache qu’elle portait en son sein un saint. Elle m’a obéi et tout le monde a su qui j’étais avant même que je ne vienne au monde« .

Au bout d’un certain temps, Koné a commencé à se répéter et nous avons su que nous avions fait le tour de ses fixations. Il importait à présent de trouver une manière convaincante de le faire partir sans le froisser. L’annonce d’un coup de téléphone providentiel que nous devions prendre dans une autre pièce nous a sauvé. Blaise n’a fait aucun problème pour partir. Le ciel était encore plus couvert au moment où il quittait notre cour.

G. A. DICKO

L’Essor du 22 avril 2008.