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une-41.jpgComme la jeune femme qui vient s’occuper des enfants de sa sœur, le jeune frère, qui épouse la femme de feu son grand frère, agit pour ne pas laisser ses neveux habiter sous le toit d’un autre homme. Surtout que les enfants au village constituent autant de bras valides pour les travaux champêtres.
La tradition considère les femmes comme des biens versés dans le patrimoine du défunt à partager entre héritiers.

«Cette pratique est très répandue chez nous les peuhls. Elle a un but purement social et se fait dans des circonstances très douloureuses pour la famille de la personne disparue. Elle se préoccupe beaucoup du sort des orphelins», explique Mme Diallo Awa Dia, septuagénaire. Elle explique que la fille qui doit prendre la place de sa sœur, n’a pas le droit de refuser. Elle constitue le seul espoir d’élever convenablement les enfants de sa défunte sœur. Le mariage est donc célébré simplement. «À notre époque, une fille qui a remplacé sa défunte sœur était choyée par toute la famille. Les orphelins de sa sœur ne pouvaient même pas faire la différence entre cette dernière et leur propre mère», a conclu Mme Diallo Awa Dia.

Problèmes de cohabitation

Les temps ont changé. Avec l’évolution des mœurs, la nouvelle génération trouve que cette pratique est rétrograde. De plus en plus, beaucoup de jeunes filles refusent de prendre la place de leur défunte sœur. Les menaces de représailles des parents n’y peuvent rien. Cependant force est de constater que cette pratique peut engendrer des problèmes sociaux dans le nouveau couple. Ils se manifestent sous forme d’incompatibilité de caractères et d’incompréhension sur fond de violence.

une-42.jpgL’enseignant Oumar Samaké a perdu sa femme, il y a 6 ans. Il raconte sa nouvelle vie en compagnie de la sœur de sa défunte épouse. «Quarante jours après le décès brutal de mon épouse, dit-il, ma belle famille me proposa de prendre la plus petite de mes belles sœurs en remplacement. Ma défunte épouse avait laissé dernière elle deux enfants de 3 et 6 ans. Nous avons tous les deux accepté cette union de réparation du sort causé par la nature. Au début tout allait bien, mais après 6 mois de vie commune, cette dernière se montrait de plus en plus exigeante. J’ai fini par comprendre que notre analyse différait sur tout. Je l’ai raccompagnée chez ses parents dans le plus grand respect.»
Le lévirat et le sororat sont des pratiques bien répandues dans les différentes communautés de notre pays. Un homme qui perd sa femme peut épouser la petite sœur de la défunte (sororat). Il en est de même d’une femme qui perd son mari. Elle revient directement au frère du défunt (lévirat). Cette coutume est particulièrement appliquée et acceptée lorsque le ou la défunt(e) laisse derrière lui des enfants en bas âge. L’enseignant avait agi ainsi pour éviter toute rupture du lien social entre les deux familles.

Si tout se termina dans le plus grand calme pour l’enseignant, le calvaire de Rabiatou Koné mérite d’être connu.
«J’ai hérité du foyer de ma défunte sœur qui a laissé dernière elle des jumelles de 2 ans. Au début de mon mariage et pendant 3 ans, toute la famille a été adorable. Nous nous entendions bien. Ce temps passé, ma belle-mère me révéla son vrai visage. Parfois, elle me retirait les enfants de ma sœur sous prétexte que je les maltraitais. Elle a fini par dresser toutes ses filles contre moi. Elles m’insultaient tous les jours dès que mon mari quittait la maison. Un jour, ma belle-mère osa dire qu’elle ne comprenait pas comment je pouvais vivre sans remords dans le foyer de ma défunte sœur. «Sois tu vivais en cachette avec lui avant même le décès de ta sœur», me lança un jour une de mes belles-sœurs.»

Aujourd’hui, à cause de ces difficultés, Rabiatou, son mari et les enfants de la défunte étaient obligés de quitter la grande famille.

Beaucoup de belles familles pensent avoir droit de vie et droit de divorce sur les femmes issues du sororat. Certaines filles sont obligées de renoncer à leur personnalité pour faire plaisir à leur belle famille. Les situations de frustrations morales sont nombreuses.

La jeune fille Habi Cissé expose ses tourments. Elle qualifie cette pratique de véritable esclavage.

«Je suis la fille cadette de ma famille, explique-t-elle. J’ai 21 ans et je suis la seule célibataire de ma famille. Il y a une année ma grande sœur est décédée par suite d’un accident. Sa belle-famille est donc venue demander ma main pour remplacer ma sœur. Mes parents sans connaître mon avis, ont accepté. Aujourd’hui, je suis obligée de renoncer aux projets que j’avais planifiés avec mon petit copain avec qui je sortais depuis 3 ans. J’ai beau expliqué, mais mes parents ne voyaient que l’argent de leur beau-fils devenu veuf.» Cette jeune fille fut sacrifiée sur l’autel de la cupidité des parents.

La pratique du lévirat et du sororat est dépassée

Selon Omar Traoré, sociologue, le mariage est une question de compatibilité. Mais dans le sororat et lévirat, la femme et l’homme ne sont pas compatibles. Le couple vit dans des problèmes de cohabitation.

«On s’unit à une personne parce qu’on sait qu’on a des points communs, des choses à partager. Le but est de fonder dans de bonnes conditions une famille et un avenir heureux. Les conjoints sont compatibles. Les unions issues du lévirat et du sororat tournent court tôt ou tard. La femme rêve d’un homme charmant, aimable, avec un brin d’humour et qui surtout la comprend, l’écoute et sache lui apporter toute l’attention qu’elle attend. L’homme qui a perdu son épouse qui veut la remplacer par sa sœur doit comprendre que même les jumelles n’ont pas les mêmes caractères. A chacune sa personnalité», insiste le sociologue.

À côté de ses difficultés, il faut également retenir le développement des maladies sexuellement transmissibles. Quand on «hérite» d’une femme ou d’un homme, on hérite aussi de ses problèmes sanitaires. La belle illustration en est la transmission du Vih Sida.

Les spécialistes de la santé dénoncent le lévirat et le sororat comme des co-facteurs de la transmission des infections sexuelles.

L’absence de tests prénuptiaux lors de tels mariages constitue la véritable cause de la prise de risques et de la prolifération des maladies et infections.

Le mariage, c’est l’union de deux êtres et dans ce cas, chacun vient avec sa «corbeille» sociale, sanitaire. Le lévirat et le sororat peuvent aboutir à des unions heureuses. Mais le risque de transmission et de potentialisation de tares héréditaires, telle la déficience mentale, est réel.

Doussou DJIRÉ

L’Essor du 11 juillet 2008