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Permettez-moi de me passer des formules de politesse sans pour autant être discourtois à vos endroits et cela au regard de l’urgence de la cause qui motive la présente.

« Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ? Mon bras qu’avec respect tout (Bourem) admire, Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, Tant de fois affermi le trône de son roi, Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ? Ô cruel souvenir de ma gloire passée ! Oeuvre de tant de jours en un jour effacée ! » (acte 1, scène 4, Le Cid, Pierre Corneille).

Ainsi aurait pu s’écrier l’héroïne de ma lettre. Il n’en est rien.

Elle est lucide car elle parle de son drame et de sa vie avec la minutie de celui qui présente une invention. Non comme celui qui se morfond et voyant dans les autres la cause de son malheur, Bintou garde un air à requinquer un agonisant. Quel exemple !

Elle est brave car elle a surmonté son handicap et donné le sourire à un mari, à des enfants et à des amis. Quand d’un handicap de moindre degré, certains ont honte, elle s’en affiche avec volonté prenant ce qui lui était arrivé avec la philosophie qui est propre à ceux que Dieu a aimé. Quelle leçon !

Elle est croyante car rien à ses yeux ne puisse arriver à l’homme qui ne soit la volonté du Tout-Puissant. Elle n’est cependant pas défaitiste car elle se bat comme ceux qui savent que la vie s’accommode de combat.

Quelle bravoure !

Elle, c’est Bintou. Bintou Abdoussalam Maïga, mieux ; c’est Mme Koné, cette dame au cœur beau, à l’esprit généreux et à l’exemple de courage et de patriotisme unique. Qui est en fait Bintou ? Sa modestie et sa foi profonde en Dieu ne lui ont pas concédé de vendre son histoire à l’autel des escobarderies.

Bintou était une jeune fille qui comme toutes ses amies avait une folle passion pour le théâtre ; le théâtre étant une des plus belles vitrines pour un jeune de ces époques de Biennale. Elle est parvenue à se faire sélectionner pour son talent et sa détermination. Et la voilà au bout de ses rêves d’évoluer sur les planchers.

Après des semaines de répétition, elle quitte Bourem avec la troupe et tout l’encadrement technique pour Gao où devrait se tenir la Semaine régionale en prélude à la Biennale.

Pleins de volonté, et résolus à faire une bonne compétition, jeunes et cadres de Bourem étaient en route pour Gao. Arrivé à Berra à 5 km de Gao et au moment où ils s’apprêtaient à fêter leur entrée dans la ville, le véhicule transportant la troupe fit un accident. Bilan : 5 filles mortes sur le coup, l’apprenti mort et plusieurs blessés dont Bintou Abdoussalam qui a perdu un bras.

Accident tragique, cet événement a durement affligé toute la population de Gao, voire du Mali. 5 jeunes filles toutes naïves imbues de la passion du théâtre venaient d’être arrachées à leurs amis et familles sans oublier l’apprenti, c’était le dimanche 16 mars 1986.

Cet événement qui venait d’endeuiller la population de Gao et le monde des arts a été marquant dans la vie de Bintou. En plus d’avoir perdu des amies, un rêve de jeune fille, elle perdit un bras ; condamné à vivre ainsi cette infirmité pour le restant de ses jours.

La troupe de Bourem ne participera pas au rendez-vous de Gao pour lequel un sacrifice si élevé venait à être fait. Bintou ne réalisera pas son rêve si caressé, tué dans l’œuf par un événement que nul n’a pu prévoir et que personne non plus n’aurait pu empêcher. Allah Akbar ! Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Manchot, Bintou porte son handicap avec philosophie, persuadée que Dieu fait ce qu’il veut pour et à qui il veut. Caractère n’aurait été plus fort. Aucune initiative à la hauteur du drame n’était prise pour réconforter celle qui était devenue aux yeux des amis et compagnons un martyr du théâtre. Cette indifférence criarde n’a pas découragé Bintou de renouer avec le théâtre, la passion ayant pris le pas sur toutes les autres considérations.

En 1990, Bintou se présente devant le public ému de la voir gesticuler avec un seul bras alors que les autres usaient de leurs deux. Un public était tout aussi ému que ravi de la voir accompagner les autres acteurs des différents numéros de la troupe de Bourem.

Que Bintou reste infirme à vie ; c’est la volonté de Dieu mais « pauvre », nous y sommes interpellés.
Mariée et mère de 5 enfants dont trois en vie, Bintou vit ce drame, ce jour malheureux comme le souvenir d’une époque qui ne reviendra jamais. Résolue à vivre son infirmité, Bintou fait le bonheur des siens à Diago (Kati) dans l’indifférence des autorités et de Bourem, du Mali et de ceux qui l’ont côtoyé.

Je lance alors un appel à vous MM. les ministres pour que Bintou Abdoussalam soit immortalisée car dans l’histoire des biennales, on ne peut effacer le drame de Bintou. Les hommages n’effacent certes pas l’histoire, mais ils permettent de l’assumer.

Même si vous ne connaissiez pas Bintou auparavant, vous la connaissez désormais. Alpha Maïga a levé le lièvre sur les ondes de l’ORTM, mais le combat pour la réhabilitation de Bintou ne sera plus désormais le sien exclusivement car il y a de ces cas qui appellent à tous. Et le cas de Bintou en est un.

Vous l’avez écouté tout comme moi, mais plus que moi, vous êtes interpellés. Plus que moi qui n’ai que ma plume pour alerter, vous, vous avez les moyens de réhabiliter Bintou au nom de toute la jeunesse du Mali et offrir à celle-là, la joie de la reconnaissance officielle de son sacrifice. « Aux grands hommes, la nation est reconnaissante », Bintou n’en est pas moins.

C’est un devoir pressant aux autorités de la culture et de la jeunesse de prendre des initiatives pour rendre hommage à Bintou pendant qu’il est encore temps. La vie n’étant pas un océan, encore que l’océan lui-même a une embouchure, il est d’une urgence avérée de donner à Bintou le réconfort dont ceux qui ont mérité du pays, ont droit.

Une médaille nationale, un prix à son nom, que sais-je encore ; rien n’est de trop pour élever Bintou au rang des icônes comme Nana Teréban, Veloré, Tara Boré, Sira Mori Diabaté, Taggasa Welet, Aoua Kéita, Mariam Travelé, Aïssata Amiridjé, Fado de Bagoundjé…

Avec la forte conviction que la présente aurait été utile à nous rappeler tous à un devoir et à nous permettre de nous racheter encore qu’il est temps, je vous souhaite bonne lecture. Martin Luther King nous apprend que : « Il vient un temps où le silence est trahison ».

Gardons-nous alors de laisser trop longtemps obtus les orifices de notre sensibilité. Le Malien, c’est aussi celui qui répond à son appel opportunément.

Les Echos

Moussa Cissé

18 Juillet 2008