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Le sergent chef Samba Sangaré a l’honneur (si ce n’est nous qui en avons le privilège) d’inaugurer notre nouvelle rubrique intitulée « Mémoire ». Nous ne pouvions mieux tomber que sur cet homme dont la vie est toute une histoire, avec un pan entier lié au passé politique du Mali. En effet, Samba Sangaré a vécu l’enfer avec 32 autres camarades militaires à Taoudénit où les avait déportés le lieutenant Moussa Traoré, auteur d’un putsch qui avait renversé, en 1968, le président Modibo Kéïta.

Relaxé en 1979, après 10 ans de captivité, il traîne aujourd’hui les séquelles des travaux forcés, à son domicile à Lafiabougou, à la rue 375, porte 71, où il vit avec sa brave épouse, Maïmouna Kéïta.

C’est là que nous l’avons rencontré pour un récit sur l’Armée malienne aux premières heures de l’indépendance et sur l’affaire Diby Sylas Diarra qui a engendré l’odyssée taoudénite que nous nous proposions de boucler aujourd’hui. Mais, c’est à la demande de nos nombreux lecteurs que nous avons décidé de prolonger l’histoire.

Nous savons désormais comment sont morts, sur les chantiers des travaux forcés du bagne-mouroir de Taoudénit, les capitaines Diby Sylas Diarra, Tiékoura Sogodogo et Bakary Camara, les lieutenants Jean Bolon Samaké et Mami Ouattara et le sergent chef Boubacar Traoré, tous de la première vague de détenus politiques victimes du CMLN.

Nous avons aussi vu le film de la mort atroce de l’ancien chef de gouvernement, le capitaine Yoro Diakité, de la deuxième vague de prisonniers politiques envoyés à Taoudénit par le régime de Moussa Traoré. Rappelons que dans ce groupe, Siméon Sidibé aussi a perdu la vie et que seul Malick Diallo a pu survivre.

Si l’on y ajoute les dizaines de prisonniers de droit commun tombés sous les coups de cravaches des militaires, on devine l’enfer que fut Taoudénit des années 70.

Aujourd’hui, notre héros Samba Sangaré, que Dieu a sauvé, nous raconte, anecdotes à l’appui, l’arrivée et le séjour de la Bande des Trois composée de Tiécoro Bagayoko, directeur de la sûreté nationale, Kissima Doukara, ministre de la défense et Karim Dembélé, ministre des transports. Mais auparavant, il nous révèle aussi que d’autres prévenus politiques de droit commun, très connus, ont fait un tour à Taoudénit.

Bakary Konimba Traoré et Victor Sy à Taoudénit

Le bagne de Taoudénit pudiquement baptisé centre de rééducation, ne recevait pas que des condamnés aux travaux forcés. Loin s’en fallait. Durant la longue détention de Samba Sangaré en ce lieu, il a vu arriver, menottes aux poignets, plusieurs citoyens qui n’étaient ni jugés, ni condamnés.

Ils arrivaient au hasard d’événements politiques ou sociaux qui ne cessaient de secouer le régime militaire qui venait de s’installer. Il s’agissait en général d’intellectuels ou de syndicalistes tels que : Victor Sy, Ibrahim Ly, Mohamedoune Dicko, Bakary Konimba Traoré dit Bakary Pionnier Cyr Mathieu Samaké, Bakary Tiérro, Jean Etienne Djindéré, Oumar Ly, Samba Sidibé, Adama Samassékou…etc Il y avait d’autres comme Mamadou Yaranangoré, Madi Baba Diakité, Cheik Daou etc.

Toutes ces personnes arrêtées lors de simples manifestations de rue ou pour distribution de tracts étaient considérées comme des opposants potentiels ou avérés au régime de Moussa Traoré. Les intéressés étaient donc envoyés à Taoudénit pour intimidation et à, titre d’avertissement. Après une pénible traversée du désert, ils arrivaient au camp pénal dans un état de santé parfois lamentable.

Certains avaient été sauvagement battus dans des casernes, notamment à la fameuse compagnie des parachutistes de Bamako, à Djicoroni.
« C’était le cas de Victor Sy, dont le dos n’était plus qu’une immense plaie recouverte de croûte. A son arrivée (il était tout seul), un groupe de soldats fut chargé de l’accueillir selon le rituel en vigueur en ce bagne. Mais, lorsqu’il lui enleva sa chemise, le caporal qui commandait le groupe eut un haut-le- corps, pour ne pas dire la chair de poule, en voyant de quelle façon le dos de Victor Sy avait été labouré.

Selon le compte rendu qu’il fit à ses chefs, il n’y avait pas un centimètre carré de son corps qui ne portât pas de trace de fouet. Ce triste constat fit que Victor Sy ne fut pas battu ce jour comme le voulait la coutume », se souvient Samba. Qui poursuit que d’autres prévenus tels Mamadou Yaranangoré et Baba Diakité n’eurent pas la même chance que Sy, si tant est, que son cas pouvait être considéré comme une chance.

A leur arrivée et les jours suivants, on leur fit pousser des fûts d’eau dans le sable avec des cravacheurs derrière. Leurs dos étaient zébrés de traces de coups, leurs mains cloquées et ensanglantées et on pouvait voir sur leurs têtes des bosses grosses comme des œufs de poule. Naturellement, tous avaient attrapé la diarrhée, et le semblant de nourriture qu’on leur servait à manger. En moins d’une semaine, ces commerçants bedonnants, gros et gras étaient devenus méconnaissables. Ayant perdu l’habitude de fournir de gros efforts, ils perdirent beaucoup de poids en peu de temps.

Leur résistance atteignit un seuil critique. Aussi, les geôliers décidèrent-ils de les faire retourner à Bamako, non sans les avoir rasés grosso modo, en laissant des touffes ridicules sur la tête de chacun. Ce fut le comble de l’humiliation pour ces notables et ces chefs de famille. Ils furent embarqués dans la Land Rover qui les avait amenés.

Mais avant de prendre la direction de Tombouctou, les militaires leur firent faire une visite des lieux, devenue désormais classique. Ils furent conduits successivement au cimetière des prisonniers, au fort Niantao et à la gorgotte pour constater combien est dure l’extraction du sel gemme.

A la prison, on leur fit voir les détenus les plus malades, se vautrant dans les selles et la vomissure, se mourant petit à petit, enflés par le béribéri et les coups. Ce fut ainsi qu’à un groupe d’intellectuels fut présenté le capitaine Alassane Diarra en proie au béribéri à l’état avancé et à des crises d’asthme répétées.

Le séjour des prévenus excédait rarement les 7 jours. Ce délai était considéré comme largement suffisant pour faire apprécier à leur juste valeur tous les aspects de la vie carcérale à Taoudénit.

Des policiers en détention préventive

Toujours dans le cadre des personnes non condamnées, le sergent chef Samba Sangaré a vu arriver en 1978, 14 policiers en détention préventive. C’était à la suite de la lutte sans merci que des factions s’étaient livrées pour le leadership au sein du Comité militaire de libération nationale.

Ce bras de fer qui avait opposé les membres du CMLN avait abouti, on le sait, à l’arrestation et à l’emprisonnement de ceux qu’on appellera plus tard « La bande des Trois » et de leurs affidés. Ces officiers de police n’avaient été brutalisés, ni à leur arrivée, ni pendant leur séjour en détention préventive.

Toutefois, ce traitement de faveur ne résultait ni d’une prise en considération de leur statut d’officiers, ni d’une reconnaissance de bons et loyaux services naguère rendus par les intéressés au CMLN. Le fait était que, n’étant pas encore jugés, ils devaient comparaître incessamment devant un tribunal. Aussi, pour préserver l’image du régime, fallait-il éviter de les abîmer.

Rien ne pressait alors en ce qui concerne leur cas. Il sera toujours temps de se rattraper, et de sévir durement contre eux. En attendant, ils effectuaient toutes les corvées auxquelles étaient assujettis les forçats et partageaient leurs repas. Cela dura un peu plus d’un mois, et un matin ont les fit partir pour être jugés qui à Bamako, qui à Tombouctou. Certains, pour leur malheur reviendront à Taoudénit après leur condamnation définitive.

Ainsi, des dizaines de citoyens non jugés avaient passé des séjours plus ou moins longs au bagne de Taoudénit, et avaient été soumis aux travaux forcés et à des traitements pour le moins dégradants.

L’arrivée de la bande des trois

Un jour de mars 1979, vers midi, arriva le détachement de la relève commandé par le lieutenant Lamine Diabira. Outre les militaires, il y avait un important contingent de détenus habillés en civil. C’étaient des membres du Comité militaire de libération nationale et leurs complices arrêtés en février 1978.

Il s’agit, parmi les plus influents, de Tiécoro Bagayoko, Kissima Doukara, Karim Dembélé, Joseph Mara et Charles Samba Sissoko. Ils venaient d’être jugés, condamnés et envoyés à Taoudénit, où Yoro Diakité et Malick Diallo, deux de leurs pairs, les avaient précédés. Samba Sangaré se rappelle qu’ils étaient nombreux et avaient beaucoup de bagages, en tout cas, beaucoup plus de bagages que des prisonniers ordinaires.

Cela allait des sacs de vivres aux matelas mousses en passant par des postes radios, de magnétophones et autres gadgets divers. Ils avaient aussi des cartons de conserves et des valises. Sur ordre des militaires, ils débarquèrent leurs colis et attendirent sagement dans les rangs. Des soldats s’étaient préparés à faire subir aux nouveaux venus leur “baptême de feu”. Ils brûlaient d’impatience, attendant l’ordre de “manœuvrer” les bleus. Mais cet ordre ne vint pas. Le lieutenant Diabira s’opposa fermement à ce que des anciens officiers soient maltraités et humiliés sans raison.

« Après l’appel et la vérification de leurs bagages, les détenus furent dirigés chez un certain vieux Samba, en vue de les loger. Ils arrivèrent au quartier des détenus, chargés de leurs bardas et tramant les savates. Les soldats qui les accompagnaient nous chargèrent de les repartir entre les chambres disponibles. Quelle ne fut leur surprise, en découvrant que le vieux Samba en question, c’était moi.

Nous leur fîmes bon accueil, Guédiouma et moi, et leur souhaitâmes bon séjour dans ce bagne qu’ils avaient choisi pour nous.

A part les officiers de la police, tous les autres étaient d’anciennes connaissances, voire des anciens amis. C’était mon cas avec Kissima Doukara, et celui de Guédiouma avec Tiécoro Bagayoko. Toutefois, malgré l’enthousiasme de l’accueil que nous leur avons manifesté, beaucoup ne purent se détendre en notre compagnie.

Il m’a fallu, personnellement, déployer un trésor d’amabilités et de taquineries pour rompre la glace entre Kissima et moi, et rétablir progressivement nos rapports d’antan. Nos amis avaient mauvaise conscience et étaient mal à l’aise, à l’idée d’avoir eu une part de responsabilités quant à notre envoi dans cette galère.

Cette gêne, compréhensible, était d’autant plus forte, qu’ils venaient pratiquement prendre notre relève. Il restait à Guédiouma et moi quatre mois pour purger nos peines de 10 ans de travaux forcés, alors qu’eux arrivaient chargés de peines allant de 5 ans à la peine de mort, en passant par 10, 15, et 20 ans de travaux forcés. D’autres encore étaient condamnés à perpétuité.

Contrairement à ce que nous avaient suggéré beaucoup de soldats et même certains gradés, nous repoussâmes toute idée de vengeance contre les nouveaux venus, laissant le destin de chacun s’accomplir sans aucune intervention de notre part. Une souffrance de 10 ans nous avait assagis et enseigné la tolérance et le pardon.

Nous ne souhaitons plus que quelqu’un souffre par notre faute, pour la raison bien simple que nous savions désormais ce qu’est la souffrance. Nous avions compris et admis qu’il est indigne pour un homme normal de faire souffrir un autre homme sans défense et sans recours. Nous tenions aussi pour vérité vraie, que certains actes avilissent plus, ceux qui les commettent, que ceux qui les subissent.

Nous pensions enfin que le bon Dieu nous avait suffisamment comblés, de nous avoir permis de survivre dans cet enfer, pour voir venir ceux qui nous y avaient envoyés. Nous préférions laisser ce Dieu aller au bout de sa justice, sans interférer de quelque manière que ce soit. Au contraire, nous avons aidé de notre mieux les camarades à faire leurs premiers pas dans cet univers carcéral à nul autre pareil», nous confie Samba.

Loger les nouveaux venus ne posa pas de problème. Ils furent repartis par groupes dans plusieurs chambres. Seul Joseph Mara fut isolé des autres, par précaution. Les autorités craignaient en effet, que Mara qui n’avait pas été tendre avec ses camarades lors des interrogatoires qu’il dirigeait, ne subisse des représailles de leur part. Tous étaient enfermés tous les soirs à partir de 19 heures.

Sur le plan général, Charles Samba Sissoko, leur doyen d’âge, les représentait en toutes circonstances. Il intervenait opportunément dans leurs différends internes et leur conseillait la bonne conduite et le respect des consignes.

Sur un tout autre plan, c’était Kissima qui dirigeait leurs prières, chaque fois que l’office en commun était possible.

Des seigneurs si généreux

Entre temps, la vie s’était organisée petit à petit. Plusieurs popotes s’étaient constituées sur la base du rang social. Les officiers supérieurs se regroupèrent entre eux et les autres aussi. Mais ces groupes éclatèrent en d’autres plus petits, basés sur des affinités ethniques ou sur des considérations subjectives. Possédant beaucoup de provisions alimentaires et d’importantes sommes d’argent, ils ne touchaient guère à leurs rations du bagne. Cela avait eu pour effet d’augmenter notablement celles des détenus de droit commun, qui ne cessaient de bénir l’arrivée de seigneurs si généreux.

« Profitant de la présence des dernières caravanes de la saison. Nos officiers achetèrent un grand chameau en vue de constituer une réserve de viande séchée. Ils l’abattirent un dimanche et se partagèrent la viande. Chaque groupe s’occupa de faire sécher sa part, avec bien entendu nos conseils. Ils en donnèrent aux militaires et aux autres détenus.

En général, le menu de chaque groupe était fait de riz au gras ou à la sauce d’arachide ou encore accommodé avec des conserves de thons et de sardines. Certains jours encore, ils préparaient des pâtes alimentaires avec tous les ingrédients nécessaires. Ces messieurs avaient apporté tout ce qu’il fallait et pour un long temps », se rappelle le vieux Samba.

Mais au fil du temps, une rivalité sourde s’était installée entre les groupes et viciait leurs rapports. Les uns critiquaient le menu des autres. Certains trouvaient que leurs voisins exposaient avec ostentation l’opulence de leur intendance. Ces derniers répliquaient que ces remarques procédaient d’une jalousie mesquine, leurs détracteurs ne pouvant s’offrir le même luxe. Ainsi, au moment de cuire les repas, on entendait de partout crépiter l’huile dans les marmites et on sentait partout la bonne odeur de triture ou de grillade. Les anciens de Taoudénit croyaient rêver.

« Heureusement qu’à la faveur des événements de février 1978, Guédiouma et moi avions reçu nos premiers colis alimentaires. Sans prétendre à l’opulence des nouveaux venus (tous anciens responsables à des niveaux divers), nous n’étions pas non plus dans le besoin comme autrefois. Nos rapports avec les mineurs nous permettaient de recevoir d’eux de quoi renforcer et améliorer notre ordinaire que nous gérions parcimonieusement », affirme notre interlocuteur.


Anecdotes et histoires drôles !

Les conditions de détention ayant exacerbé les rancœurs et les frustrations des uns et des autres, l’atmosphère devint carrément invivable entre les Anciens du CMLN. Il arrivait souvent que certains échangent des violences verbales et même de coups de poings. Ce fut le cas de Tiècoro Bagayoko et un de ses anciens commissaires. Ce jour là, à la suite d’une discussion qui avait pris toutes les allures d’une chaude dispute, l’ancien tout puissant patron de la police nationale avait dit à ce commissaire:

“bi de sera ! “ (Les temps ont changé) Il n’en fallait pas plus pour que le policier lui saute dessus à bras raccourcis. Le choc fut rude comme dans tout combat de grands. Ils se saisirent à bras le corps, roulèrent à terre, s’entre-déchirèrent et s’insultèrent comme des chiffonniers, avant d’être séparés, difficilement, par leurs camarades prisonniers.

Une autre fois, c’était Kissima Doukara qui avait failli en découdre avec un de ses anciens maires. C’était au cours d’une corvée de déchargement de véhicules. Kissima, épuisé par la manutention des sacs de riz, s’était arrêté derrière un camion pour souffler un peu. L’ancien maire le signala au surveillant, qui vint l’invectiver. Kissima comprit que c’était monsieur le “maire« qui l’avait signalé. Il le prit à partie et le traita de tous les noms. Le maire réagit timidement, pour finalement adopter un profil bas. Ce jour là, l’ancien ministre de l’intérieur aussi avait dit à son antagoniste : “bi de sera !“

Joseph Mara avait souvent maille à partir avec la plupart de ses camarades, et pour cause.

Tiècoro Bagayoko ne supportait pas non plus d’être réveillé à l’aube par l’appel à la prière de Mamadou Bobo Sow qui avait remplacé Kissima pour l’imamat. Il trouvait ridicule le prosélytisme de ses compagnons, n’étant lui-même adepte d’aucune religion. La sienne c’était le football, disait-il, ajoutant qu’à sa mort, il souhaiterait être enterré avec un ballon.
En tout cas, tous les détenus pouvaient témoigner sa grande passion pour le football et pour son équipe, car à chaque victoire du Djoliba, il distribuait généreusement du thé et du sucre aux militaires et aux forçats pour fêter l’événement.

Samba Sangaré nous apprend aussi que Madi Kiabou, que Tiécoro avait cessé d’entretenir n’adressait plus la parole à son ancien patron. Leur différend était tel que Kiabou avait sérieusement envisagé de débaptiser son enfant qui portait le nom de Tiècoro. Pour le consoler de ce sevrage brutal, Charles Samba Sissoko l’avait pris sous sa protection et lui assurait le couvert. Les uns et les autres étaient devenus irascibles, et leurs sautes d’humeur éclataient à propos de tout, surtout pendant les corvées. Aussi les accrochages et les démêlés entre camarades étaient fréquents, souvent pour un oui ou pour un non.

Lundi prochain, nous parlerons des travaux forcés auxquels les “putschistes“ de février 78 ont été soumis et de la libération des survivants de 69 dont notre héros Samba Sangaré.

(à suivre)

Sékou Tamboura

19 Février 2009