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Le cercle des familiers devenait de plus en plus étroit autour du Boss. Et la lutte pour y entrer de plus en plus féroce

Pour reconstituer les relations du Chef avec Mogonyuman, il faudrait remonter à plusieurs années auparavant. Le marabout était alors intervenu dans un litige de terre et sa sagesse avait miraculeusement calmé les parties en conflit, qui se trouvaient au bord d’un affrontement sanglant. L’un des protagonistes était le mari d’une dame qui connaissait quelqu’un qui, à son tour, entretenait de bons rapports avec un membre de l’entourage du Chef.

L’homme avait dû plier devant l’autorité morale de Mogonyuman, mais au fond de lui-même il n’avait nullement l’intention de suivre les conseils conciliateurs du Vieux. Au sortie de l’entretien avec le marabout, il ne put retenir la frustration qui bouillonnait en lui et devant témoins il lança cette apostrophe menaçante : « Né tè nta to Allah ma dè, mbè a yira a la fanga bè yoromi (Je ne m’en remettrai pas à Dieu, je vais lui montrer de quel côté se trouve le pouvoir) ». Par le biais des relations de son épouse, il fit expliquer son différend au Chef.

Mais en déformant les faits à son profit. Le patron prit pour argent comptant ce qui lui fut dit et il réagit de manière impulsive et ordonne que le démarcheur soit « remis dans ses droits ». La consigne avait été donnée avec la plus grande fermeté et comme elle avait été énoncée par le Boss lui-même, on peut aisément imaginer l’empressement de l’entourage à exécuter les instructions qui avaient été données. Le protagoniste débouté reviendra voir Mogognyuman pour lui faire part de ses déboires.

Il conclut sa narration des faits en rapportant une phrase peu amène et surtout blasphématoire que lui avait lancée son adversaire : « Ni i ka Alah bisé mina a tè o kè sa wa, (« Si ton Dieu peut quelque chose pour toi, eh bien qu’il le fasse maintenant) ». L’allusion était clairement insultante, mais le vieux sage ne parut pas s’en formaliser. Il se contenta de calmer l’homme ulcéré en lui recommandant d’avoir seulement la foi et en lui assurant que le Tout Puissant saurait veiller sur ses intérêts. L’affaire avait entretemps fait le tour de la contrée et les commentaires les plus indignés se multipliaient sur l’arrogance du « protégé » du Chef. Dans la zone Office du Niger on ne parlait plus que du propos blasphématoire de l’intrigant.

Mais le triomphe de l’intéressé fut de très courte durée. L’homme fut brusquement confronté à une série d’infortunes tout aussi brutales les unes que les autres. Il vint à perdre son fils préféré, atteint d’une méningite foudroyante. Dans la même semaine, son frère cadet auquel il était très attaché trouva la mort dans un accident de camion sur la route de Ségou. Les rumeurs sur cette succession de punitions divines parvinrent aux oreilles du Chef qui tient à voir le vieux Mogonyuman. Celui-ci refusa tout net de se rendre à son invitation, se limitant à dire qu’il ne bougerait pas de son domicile. Afin d’atténuer les termes de son refus, il invoqua les précautions qu’il devait prendre en raison de grand son âge.

L’homme le plus puissant du pays eut la sagesse de comprendre ce message et ce fut lui qui fit le déplacement pour venir rencontrer le sage à son domicile. De l’entretien inhabituellement long que l’illustre visiteur et le marabout eurent, rien ne filtra. Mais depuis ce jour du milieu des années 70, le Chef porta une considération constante et sincère au vieux marabout. Ce n’est que beaucoup plus tard, après la disparition du Vieux, que l’on apprit que celui-ci lui avait prédit qu’il régnerait pendant vingt ans, mais qu’après Dieu seul serait juge du temps de pouvoir qu’il lui serait accordé. Personne ne s’en doutait à l’époque, mais la prédiction du marabout de l’Office du Niger allait se vérifier entièrement.

Une lourde erreur de jugement

Mogonyuman avait envoyé son fils étudier la théologie musulmane à Touba d’abord puis à Nioro du Sahel ensuite et, d’après l’entourage de la famille, celui-ci en était revenu de ses périples avec une érudition aussi grande que celle de son père. Le Vieux s’attachait désormais à inculquer à son héritier les principes moraux, qui avaient fait sa réputation dans la contrée et qui lui conféraient une autorité spirituelle que personne ne songeait à contester.

Le fils se lia par la suite d’amitié avec l’aide camp du boss, le capitaine Khalil, lui aussi très porté sur les « wirdi » et le pouvoir secret des érudits. Leur entente, qui se confirma au début des années 80, avait même supplanté en réputation celle qui liait le Chef au vieux Mogonyuman. Au point qu’au lieu de consulter le marabout, très âgé et pas toujours bien portant, l’entourage du boss préférait traiter avec son fils. A travers Khalil, bien sûr. Khalil et Fimamba allèrent donc ce jour là chercher le jeune homme et malgré leur retour tardif (il était vingt-deux heures passé), le Chef les reçut. Puis il congédia les accompagnateurs et resta longtemps avec le fils de son vieil ami.

Les murs ne laissèrent rien transpirer, mais d’après des recoupements faits plus tard, il aurait été question de graves décisions que le Boss devait prendre dans un proche avenir pour conforter son pouvoir. Et il avait été plus particulièrement question de Fankélé. Le patron avait été littéralement harcelé par plusieurs de ses collaborateurs civils et militaires pour qu’il mette très rapidement le holà aux initiatives de son ancien ami et camarade de promotion. Pour le convaincre, ses interlocuteurs avaient dressé un acte d’accusation touffu contre celui qu’ils appelaient désormais le « traître ».

Ils avaient notamment relevé que c’étaient les hésitations et le laxisme affichés par Fankélé au début de l’année 1979 qui avaient amené le pourrissement de la situation scolaire. Un pourrissement qui allait déboucher moins de huit mois plus tard sur la crise de mars 1980. Ils avaient souligné la complaisance avec laquelle l’intéressé avait écouté les doléances des étudiants, allant jusqu’à « appuyer la justesse » de certaines de leurs revendications. Ils avaient souligné que lui l’officier, dont la préservation de l’ordre aurait dû être le souci premier, avait au contraire encouragé la pagaille en recherchant et en négociant une trêve avec des leaders estudiantins.

Les amis du Chef n’hésitaient pas à jeter de l’huile sur le feu en indiquant que selon des témoignages concordants, Fankélé s’était à plusieurs reprises présenté comme le grand architecte de février 1978, comme l’homme qui avait contribué de manière décisive à envoyer aux bagnes du Nord les plus dangereux des contestataires au sein du Conseil militaire, Niguèlin et Tiéni. Curieusement après l’éviction de ce dernier, Fankélé avait voulu récupérer son réseau et ses méthodes. Il s’était d’ailleurs essayé à toute une série de manipulations, qui échouèrent les unes après les autres pour une raison très simple : leur auteur n’avait ni la malice, ni l’esprit tortueux du défunt chef de la Sûreté. La preuve, Fankélé avait cru pouvoir désarmer ses adversaires étudiants en venant au devant d’eux.

Il se présentait ainsi comme un dirigeant ouvert au dialogue et à l’apaisement. Mais il commit là une lourde erreur à la fois de jugement et de tactique. Fankélé avait insisté pour participer à une réunion organisée par les leaders estudiantins à l’Ecole normale supérieure. Il avait pensé qu’en engageant un dialogue direct, il ferait accepter à ses interlocuteurs sa bonne foi et se taillerait ainsi une réputation d’homme d’ouverture. Au lieu de cela il s’était trouvé mis en accusation, avait passé des moments terribles à encaisser sans broncher les accusations et les impertinences dont l’assistance (très remontée) l’avaient abreuvé.

Les jeunes, qui étaient là, s’étaient montrés virulents jusqu’à la limite de l’injure. Dans leur réquisitoire, il y avait de tout. Aussi bien des accusations contre le régime que des attaques personnelles dirigées contre l’intéressé. Ce dernier avait fait à un moment remarquer à ses agresseurs que ce que lui acceptait de subir d’autres ne le feraient jamais. Tout le monde avait compris que c’était une allusion directe au grand Chef, qu’il donnait ainsi en pâture à l’assemblée. Effectivement, le courant des attaques se détourna aussitôt de Fankélé pour se porter sur le régime qualifié de « militaro-civil ».

Une cassure désormais irréversible

En prenant connaissance de la relation de l’événement faite par la Sécurité d’Etat, les yeux du Chef avaient brillé de colère. La note détaillée lui prouvait en effet que l’un de ses compagnons de putsch et de surcroit ministre de son gouvernement avait assisté sans broncher à la mise en pièces de son pouvoir. Le Chef avait d’autant plus de raisons de se sentir personnellement trahi, que les étudiants s’en étaient violemment pris à l’affairisme et l’immixtion dans les affaires de l’Etat imputés à sa compagne.

Un participant ne s’était pas gêné pour claironner que Tiéni n’était pas un ange, mais que s’il y avait une chose sur laquelle il ne s’était pas trompé, c’était bien le rôle joué par Béréni au plus haut sommet de l’Etat. Cette dernière se comportait comme une « impératrice » et son influence néfaste sur son époux pousserait ce dernier à écarter tous les intellectuels de son entourage. La rencontre entre Fankélé et les étudiants s’était située au début du mois d’avril 1979. Deux mois plus tard, le boss fit sortir du gouvernement son ancien compagnon et le remplaça par Horonkolon.

La cassure était désormais irréversible entre les deux hommes. Cette cassure s’était ensuite élargie quand un sérieux contentieux se créa entre l’évincé et son bourreau. Le bras de fer feutré s’étala sur plus d’une année et à un moment donné le Chef, exaspéré par la combativité inattendue de Fankélé, donna des instructions fermes à Sumalé pour que ce dernier fasse bloquer un document que le néo rebelle était en train de constituer. Celui-ci portait sur ce que devrait constituer la participation des intellectuels à l’œuvre d’édification du nouveau parti. Les rapports critiques sur Fankélé ne cessaient de tomber sur le bureau du Chef depuis quelques mois.

Tout le monde savait que l’ancien ministre se trouvait désormais dans la ligne de mire du Boss et que ce serait bien vu que de taper sur lui. Au sein du parti, on commençait à faire sentir à l’ancien homme fort qu’il était en nette défaveur. Tous les documents qu’il proposait étaient mis de côté pendant de longues semaines sans qu’aucune explication ne lui soit donnée par le secrétaire administratif du Bureau central.

Chaque jour apportait son lot de brimades et la position de pestiféré de Fankélé devenait quasiment intenable. Ainsi on lui fit savoir de manière très explicite que si son épouse restait la bienvenue à la Base au domicile du N°1 lui par contre ne l’était plus. L’homme n’avait aucune illusion sur les auteurs du harcèlement qui le frappait. Ses adversaires les plus irréductibles ne relâchaient pas leurs efforts. Tololén le chef de la sécurité d’Etat, Sumalé l’oreille du secrétaire général du parti, Djamané un des rares officiers devant lequel le Chef s’épanchait mais surtout le duo Khalil et Fimamba. Le quintette tenait bien sa proie et savait que la fin de la curée était proche. Mais ils se trompaient sur les capacités de résistance de leur « gibier ».

Las de se cantonner dans l’attentisme, Fankélé décida de passer à l’offensive et de s’offrir ne serait ce qu’un baroud d’honneur. Pour signifier l’ouverture des hostilités, il intima à son épouse de ne plus se rendre à la Base. Puis il choisit un angle d’attaque auquel personne ne s’attendait. Il fit confectionner et circuler un document dans lequel il donna « sa genèse » du coup d’Etat de 1968. Evidement, il s’y attribuait le beau rôle comme tous ceux qui, après lui, feraient la narration de ces évènements là.

Dans sa version, il laissait entendre sans ambiguïté qu’après avoir renversé l’ancien président, il s’était érigé en faiseur de roi et avait porté à bout de bras son ami à la tête du Conseil militaire. Ce fut sans aucun doute ce détail qui constitua la goutte d’eau à cause de laquelle le vase déborda. Il fit entrer le N°1 dans une colère froide, d’autant plus forte qu’elle était rentrée. Les écrits de Fankélé circulaient abondamment sous le manteau et recevaient une bonne audience. Cependant ceux qui les lisaient n’étaient pas dupes. Ils voyaient bien que l’auteur du document était en quête de réhabilitation auprès de l’opinion et ne négligeait pas de s’adresser aux casernes.

Dans le collimateur

On comprenait donc que la situation inédite ainsi créée ait perturbé le Chef et l’ait incité à échanger avec le jeune marabout. Trois jours après cette entrevue très particulière, il fit convoquer Diaraba et Sumalé. Les trois hommes du défunt Conseil militaire convinrent de provoquer une réunion d’officiers à l’Ecole de police. Là-bas, le Chef lèverait toute équivoque quant à la participation de l’armée et des services de sécurité à la vie politique.

Il se prononcerait aussi sur la place à faire aux civils dans les nouvelles instances. Auparavant une évaluation critique devait être faite sur le personnel politique, car les hommes pris (ou choisis) au départ avaient déçu. Il fallait les lâcher au plus vite et surtout sortir Fankélé, mais cette mise à l’écart ne fut clamée haut que devant un cercle très restreint d’officiers supérieurs. Ce dernier avait nettement franchi le seuil de nuisance acceptable. En voulant se donner une stature de démocrate exemplaire, il s’en était pris personnellement au secrétaire général du parti, le Chef et avait donc porté préjudice à la formation politique.

La liquidation du perturbateur ne posait pas de difficulté particulière. Comme tous les membres militaires du Bureau exécutif Fankélé avait été désigné et non élu. Ce que la main avait fait, la main pouvait donc sans problème le défaire. Dans la charrette des condamnés, le Chef se proposait d’embarquer aussi Dula, que le coup d’Etat avorté des gendarmes avait complètement enterré. Le temps de la réflexion et de l’évaluation des risques était donc passé. Fimanba pressait le Chef d’agir au plus vite et surtout de trancher dans le vif. Dans son cercle d’amis, le beau-frère se répandait en commentaires venimeux sur le compte du « renégat ».

Il indiqua un jour à l’un de ses courtisans que les tribulations qu’avaient traversé le pouvoir du patron ces derniers temps avaient pour cause principale la présence au côté du Patron d’une « mauvaise étoile » qui assombrissait tout de son âme d’où était absente toute pitié. Une âme haineuse qui répandait le malheur autour d’elle, bref un « Nii jugu » (un ennemi de l’intérieur). Quelques jours après avoir fait cette réflexion, Fimanba pratiqua une extrapolation en assurant que « l’obscur se combat par l’obscur ». Autrement dit, que si son beau-frère continuait à hésiter, il lui reviendrait à lui Fimanba de neutraliser l’esprit funeste qui portait ombrage à l’aura du Chef.

Toutes ces opinions à peine formulées étaient colportées à travers les cercles du pouvoir. Tous les initiés savaient que désormais Fankélé se trouvait dans « le collimateur », pour reprendre une expression utilisée par Niguèlin lors de son procès. La Sécurité d’Etat resserra les mailles de son filet autour de lui et ne se gêna pas pour le faire sentir. L’homme traqué sentait bien que le couperet pouvait s’abattre à tout moment et que sa chute serait aussi brutale qu’humiliante.

Aussi prit-il une première précaution en faisant partir son épouse dans un pays voisin. L’affrontement à visage découvert était devenu inévitable. Le premier acte se joua en réunion du bureau du parti. Le coup avait été soigneusement monté. Ce jour là, un document confectionné par Fankélé devait être discuté puis adopté par la Direction du parti. Mais à peine l’auteur en eut-il terminé la présentation que Sitafa, un intellectuel proche du Chef, se mit à le démonter page après page. L’œuvre de destruction fut menée avec hargne et maestria, car Sitafa ne manquait pas de talent. Quand il en eut terminé, Diaraba prit la relève.

Dans un réquisitoire très sévère, il déplora le peu de respect que certains responsables portaient aux missions à eux confiées par le parti. Il n’hésita pas à se déclarer partisan d’un blâme pour ceux-ci. Il alla même plus loin en suggérant que le bureau exécutif fasse suivre cette sanction d’une suspension si nécessaire pour ceux d’entre eux qui montraient peu d’égards à l’intérêt national. Les autres membres de la Direction du parti comprirent très vite de quel côté soufflait le vent et ne ménagèrent pas leurs critiques au document incriminé.

Celui-ci fut littéralement mis en pièces sous le regard impassible du Boss, qui se chargea de tirer brièvement la conclusion selon laquelle le travail de Fankélé avait été largement insuffisant. En conséquence il fallait certainement trouver une personne plus compétente et plus motivée pour reprendre le travail. Après la réunion, le patron se réunit en petit cercle sur la prestation de Sitafa qu’il avait trouvé excellente. Voilà, dit-il, un homme qu’il fallait porter plus haut. Ce commentaire élogieux arriva aux oreilles de Sitafa qui voulut prolonger son avantage. Au visiteur qui lui amena la nouvelle, il fit savoir qu’il avait réfléchi à la création d’un poste de Premier ministre.

Bien sûr, cette fonction n’était prévue dans aucun texte officiel, mais elle n’était pas non plus expressément interdite. « Avec un Premier ministre, expliqua l’intellectuel à son visiteur, le Chef ne serait plus en première ligne à prendre tous les coups comme cela lui était arrivé lors de la récente crise scolaire ». L’autre hochait la tête en écoutant l’argumentaire et fit savoir qu’il ferait part au patron de cette idée. Plus tard, le visiteur dit à quelques amis avoir eu l’impression que Sitafa prêchait pour sa propre personne en faisant cette proposition de création d’une primature. « Il va un peu vite en besogne, car il n’a pratiquement rien prouvé jusqu’aujourd’hui », commenta non sans perfidie quelqu’un dans l’assistance.

« Il n’y aura pas de troisième mise en garde »- En attendant, les hommes du patron alimentaient le cercle de feu qu’ils avaient tracé autour de Fankélé. Ce dernier essayait de rester stoïque. Il assurait ses proches que jamais le Chef ne le prendrait comme il lui avait fait capturer « les autres ». Pour prendre conseil auprès d’amis sûrs, le mal aimé fit deux allers retours entre sa ville natale et la capitale en l’espace de dix jours. Il reçut deux juristes, Namory et N’Tio, pour mettre sur pied une stratégie judiciaire. Il alla voir un administrateur civil Fadagoni et un avocat Ambéry pour peaufiner le mécanisme qu’il voulait utiliser pour se protéger. Bref, il comptait retourner contre le Chef le système constitutionnel que ce dernier avait mis en place.

Mais il ne pouvait pas prévoir que deux des quatre personnes qu’il avait consultées allaient tout déballer à la Sécurité d’Etat. Leurs dépositions, dûment enregistrées et signées, furent ensuite apportées au Chef. La réaction de ce dernier surprit tout le monde. Au lieu de se mettre en fureur, le N°1 eut un petit sourire. Il avait déjà réfléchi à la riposte à mettre en place. Si Fankélé voulait jouer au démocrate, on allait lui opposer une tactique similaire et se servir des textes pour l’abattre. « La justice n’est pas à son service à lui seul », jeta laconiquement le grand patron.

Cependant, deux précautions valant mieux qu’une seule, il demanda que l’on renforce la surveillance autour de son ex-ami. « Il faut lui démontrer qui dirige cepays », lâcha-t-il d’une voix glacée. La guérilla contre Fankélé s’intensifia progressivement au fil des jours. On commença par lui couper les avantages dont bénéficiaient les militaires de l’appareil du parti, avantages accordés par le ministère de la Défense, dont le portefeuille était détenu par le Chef lui-même. Puis on enclencha la procédure de sa mise en retraite de l’armée pour raisons médicales. Suprême ironie de l’Histoire, le boss reprenait à son compte une arme dont Niguèlin avait voulu se servir en 1977.

On se souvient que l’ancien ministre de la Défense avait en projet de mettre hors de l’Armée tout un groupe d’officiers qu’il trouvait trop malades, vieux et parfaitement inutiles. Il voulait pour cela utiliser une motivation médicale, que celle-ci s’appuie sur un handicap ou sur une maladie. On se souvient aussi que c’était le cas de Tiédjan qui l’avait fait hésiter. Le dilemme de Niguélin était le suivant : comment frapper tous ceux qui le gênaient en épargnant quelqu’un qu’il respectait pour son courage et sa volonté ? Finalement le projet monté par Niguélin allait être très utile à son tombeur. Fankélé, en apprenant ce qui se tramait contre lui, en fut profondément ulcéré.

Comment son camarade de promotion pouvait-il user d’une arme qui avait été forgée par ceux-là même qui avaient été hier encore leurs adversaires communs ? Il utilisa cette ultime brimade pour étoffer le dossier qu’il voulait déposer auprès de la Cour suprême. Mais c’était son baroud d’honneur. Fankélé était assez lucide pour savoir que sa bataille était perdue d’avance et qu’à force de multiplier les escarmouches il risquait de se faire humilier en rase campagne. Quatre jours après avoir fait déposer sa requête par un parent, il prit la route pour se rendre dans sa ville natale, mais il n’y fit qu’une courte escale, sa destination finale étant un pays voisin. Il gagna la frontière dans un véhicule de transport banalisé et fit franchir en un autre point de passage son chauffeur et son véhicule. En exil, il choisit la voie de la sagesse.

Il se contenta d’un anonymat presque complet et ne se mêla à rien qui puisse le faire distinguer dans la communauté malienne. Il se limita à ne recevoir que quelques personnes en qui il avait une entière confiance et qui lui rapportaient épisodiquement les nouvelles du pays. Pendant ce temps on se frottait les mains au sein de l’appareil du pouvoir. On était enfin débarrassé d’un personnage aussi encombrant que remuant. Et cela sans avoir à salir l’image du parti. Cependant comme il n’y avait pas de précautions superflues, il fut ordonné que soit confectionnée contre le fuyard une accusation pour prévarication et que ce dossier soit transmis à la justice et rendu public.

Autour du Chef, certains ne se gênèrent pas pour dire que Fankélé s’en était tiré à trop bon compte. Ils s’employèrent donc à ternir définitivement sa réputation. Fimanba donnait à qui voulait l’écouter une version rocambolesque de ce qu’il appelait « la fuite du lâche », assurant que Fankélé avait franchi la frontière déguisé. Horonkolon soulignait que la manière dont l’ancien dirigeant avait pris la poudre d’escampette en disait long sur sa nature profonde.

Il assurait sans rire que n’eut été le sang-froid dont le Chef avait fait preuve le 19 novembre 1968, le coup d’Etat aurait été un lamentable échec. Le patron, jurait-il, avait été obligé de se débattre à droite et à gauche pour soutenir le moral de ses compagnons. Dont certains, selon Horonkolon, se seraient soûlés pour se donner du cœur au ventre. Un soir l’officier courtisan eut la maladresse de sortir cette version romancée des faits devant Djamané.

Ce dernier piqua une colère froide devant tant de flagornerie et fit savoir que ni Niguèlin, ni Tiéni, ni Dèssè, ni Fankélé, ni Kramo, n’avaient faibli le jour « J ». « Le Chef, ajouta Djamané, n’a pas besoin de danser sur le ventre de ses adversaires pour prouver qu’il était le N°1 ». Un froid glacial s’installa dans la petite assistance présente ce jour là. L’officier n’avait pas hésité à smasher son interlocuteur devant le Boss en personne. Ce dernier tourna son regard ailleurs lorsque cette mise au point fut faite. Sumalé, qui était également présent, enfonça le clou en disant que pour parler de « novembre 1968 » il fallait d’abord y être.

Puis s’adressant directement au zélateur il lui rappela que c’était la deuxième fois qu’il le rappelait à l’ordre sur ce point précis. « Il n’y aura pas de troisième mise en garde », prévint cet homme qui surprit tout le monde en proférant sa menace non voilée. En effet, on n’était pas habitué à entendre Sumalé hausser la voix. Mais sans le dire, une bonne partie des personnes présentes appuyaient son intervention. Il était de notoriété publique que si Horonkolon avait trouvé place dans le premier cercle du pouvoir, il le devait d’abord à la bienveillance du Chef et ensuite au fait qu’il avait habilement su entrer dans les bonnes grâces de Béréni et devenir son associé en affaires.

Un vrai fou

Les remarques des deux officiers provoquèrent un net malaise dans l’assistance, mais elles eurent le mérite de casser la morgue de Honronkolon, morgue qui était devenue vraiment insupportable à beaucoup. Une heure après que tous soient partis, le Chef se préparait à se retirer dans ses appartements quand un véhicule arriva. Le jeune marabout en descendit et resta en tête-à-tête avec le patron jusqu’aux alentours de minuit.

Malgré l’heure tardive, le visiteur reprit immédiatement la route de Ségou, mais le lendemain dans la matinée un homme habillé en tenue traditionnelle de chasseur débarqua à la résidence, alors que le boss se trouvait au bureau. Visiblement c’était un homme de Béréni, à voir le sourire large avec lequel celle-ci l’accueillit dans la case située sur l’aile droite de sa cour. Elle fit offrir de l’eau fraîche au visiteur et tous deux s’installèrent pour une longue séance de lecture faite avec les cauris que l’homme avait tirés de son « sassa » (sorte de besace en toile écrue).

Jamais personne n’avait vu un tel personnage accéder au domicile présidentiel, mais Béréni, à entendre son rire gloussant, semblait visiblement très heureuse de la visite de cet homme. Elle se permit même des plaisanteries de cousinage avec le devin, qu’elle finira par écouter religieusement pendant près d’une demi heure. Elle le raccompagna au portail en disant à l’adresse des hommes de garde : « Je vous présente Donko, c’est un de ces « ma lankolo » (bouffon) comme il en existe partout. Et dire qu’il allait se marier avec une de mes cousines germaines ».

Les soldats partagèrent la bonne humeur de la dame en souriant poliment. Mais le chef de poste, Fomba ne se joignit pas à cette réaction de commande et dans ses yeux brillait une lueur de crainte et de respect. Il confia plus tard à ses subordonnés que l’homme qui venait de partir était doué de grands pouvoirs divinatoires. Il ajouta qu’à Bamafilè, son fief natal, personne n’osait prononcer à la légère son nom, encore moins dire du mal de lui. Selon le sous-officier, si effectivement Madame avait des liens de parenté (même si c’était du cousinage de plaisanterie) avec un tel devin, elle obtiendrait de lui de très grands services.

Car pour cet homme, les relations personnelles étaient plus importantes que l’argent que pouvaient lui apporter ses « consultations ». Le chef de poste ne se doutait pas qu’au moment où il commentait les faits, l’homme dont il parlait revenait sur ses pas tenant par la main leur chef, le capitaine Klékagni. Ils eurent tout juste le temps de se figer au garde-à-vous pendant que l’homme hélait Béréni, qui était repartie vers sa paillotte. Celle-ci revint sur ses pas et le devin lui présenta l’officier qu’il tenait par la main. Le capitaine était plutôt gêné de se trouver dans une telle situation. Il était venu vérifier la position de ses hommes, quand le jeteur de cauris l’avait invité à le suivre. Comme il sentait son compagnon crispé, le devin lui lança : « I fari faga » (détends-toi) avant de s’adresser à la maîtresse de maison : « Alors que je m’en allais, expliqua-t-il, j’ai rencontré cet homme qui venait vers la porte.

Je ne le connais ni d’Adam ni d’Eve, mais dès que j’ai vu que c’était lui et ses hommes qui veillaient sur votre sécurité j’ai tenu à te confier à lui, puisque tu es ma parente. Il veillera sur toi et un jour tu comprendras pourquoi je te dis ça. C’est lui que j’aurais pu confier à ta protection, mais il n’en a pas besoin, car son étoile peut bien en éclipser beaucoup d’autres. Ayiva ! sorodasi tiè i dianto n’balima muso la. Mogo niènè ma tè, nga i dianto a la dè ! (Soldat, je te confie ma parente, ce n’est pas la meilleure personne qui soit, mais veille quand même sur elle) ». Le capitaine semblait confus tandis que l’homme tournait les talons le laissant seul en face de Béréni.

Celle-ci comprit la gêne de l’officier et s’efforça de le détendre en lui disant à travers un sourire : « Mon parent est un vrai fou. Ne l’écoute pas, il est toujours comme ça. Il me confie à tous ceux qu’il rencontre sur son chemin ou qu’il connait. Mais c’est un homme vraiment sympathique ». L’officier eut un petit sourire compréhensif avant de se mettre au garde à vous devant la dame et repartir. Deux mois plus tard, Béréni le fera convoquer pour lui dire qu’elle n’avait pas confiance en la multitude de gradés qui gravitaient autour de son mari. Par contre, elle appréciait la réserve de Klékagni et invitait ce dernier à venir la voir en cas de difficulté. (à suivre)

Vendredi 9 mars 2012, par Tiemogoba

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