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En cette fin des années 70, l’armée se divisait en deux mondes très différents

C’est parfois à travers le cinéma que l’on voit les cultures vraiment s’opposer. Par exemple, les films français et américains donnent des images complètement différentes des sous-officiers. Dans les premiers, le caporal ou le sergent est très souvent représenté sous les traits d’un être obtus, dont l’horizon se limite aux murs d’enceinte de sa caserne, hostile aux recrues un peu trop éveillées et dont la principale occupation consiste à pourrir la vie des hommes qu’il a sous ses ordres. Par contre pour les seconds, le « sous-off’ » est le vrai héros caché de l’armée, l’homme dur avec ses hommes autant qu’il l’est avec lui-même et qui accepte d’être impopulaire en sachant que la formation de fer qu’il inculque aux jeunes soldats leur sauvera un jour ou l’autre la vie.

Sans oublier qu’au combat, c’est lui qui est le premier bouclier de ses hommes grâce à son expérience militaire, son courage et sa connaissance de l’âme humaine. La vision des Maliens rejoindrait plutôt celle de « nos amis » français. Pour nous, les sous-officiers sont avant tout des « sac au dos ».

Certes ils ne manquent pas de courage mais leurs limites sont assez rapidement atteintes puisque en matière d’initiatives il ne faut pas attendre d’eux grand chose. Ce préjugé tenace avait sans doute un fondement, car dans les années 1960 et 1970 ces hommes avaient accédé à l’armée coloniale (avant de se réengager dans la nouvelle armée nationale à la proclamation de l’indépendance) avec un niveau d’instruction modeste et se faisaient remarquer avant tout par leur manière rude et leur langage coloré.

Ces détails extérieurs faisaient oublier que c’était pourtant eux qui constituaient l’épine dorsale de l’armée. D’ailleurs la réussite du coup d’état du 19 novembre 1968 leur fut en grande partie imputable pour ceux qui avaient une bonne lecture de cette journée. Le régime qu’ils venaient de renverser ne s’était guère préoccupé du sort de ceux d’entre eux qui allaient être mis à la retraite sous peu. Ils n’auraient pas eu de pension coloniale. La raison ? Ils avaient abandonné l’armée coloniale pour celle toute naissante de leur pays.

Les officiers putschistes avaient promis, aux plus importants d’entre eux des garnisons de Kati et Bamako, de réparer cette situation afin d’arracher leur adhésion au coup d’état. Elle s’avéra décisive puisqu’ils étaient au contact direct des hommes. Ils connaissaient les qualités et les faiblesses de tout un chacun. Ils avaient le don d’équilibrer les groupes afin que les mérites des uns compensent autant que possible les lacunes des autres. Surtout, ils avaient le don de se faire obéir « sans hésitation, ni murmure », comme le dit la formule consacrée. Les putschistes de novembre 1968 s’étaient basés sur ce solide réseau de sous-officiers pour réussir leur coup d’Etat sans rencontrer de vraie réticence au sein de l’armée.

La plupart des officiers qui n’étaient pas impliqués ont vite compris de quel côté soufflait le vent. Ils ont su le humer et se sont ralliés sans état d’âme. Par la suite lorsque les rivalités se sont développées au sein du Conseil, ce n’est pas un hasard si les premiers à avoir été écartés ont été justement ceux qui ne disposaient pas dans l’armée d’une base bien encadrée par des sous-officiers à eux. Mais au fur et à mesure que le temps avançait les putschistes, qui prenaient goût ostensiblement aux délices du pouvoir, négligeaient de plus en plus ceux qui les avaient fait rois. Leur chance fut que les sous-officiers ne songèrent pas souvent à leur prendre leur place.

Certes quelques uns parmi eux ont une fois entamé la préparation d’un projet allant dans ce sens. Mais très vite les meneurs se montrèrent moins discrets. Pour une querelle de leadership, l’un d’entre eux ira trouver un membre du Conseil militaire à qui il révèlera sans détour tous les aspects du complot en préparation. Un manque de discrétion qui leur coûta très cher car tous (une bonne quinzaine) furent arrêtés. Ils passèrent en jugement devant la fameuse « Cour spéciale de sûreté de l’état » qui les condamna lourdement. Ils seront envoyés pour de longs séjours aux salines de Taoudéni dont très peu d’entre eux reviendront.

Hormis cette unique tentative on peut affirmer que les sous-officiers n’étaient pas formatés pour se rebeller, mais pour servir aussi loyalement que possible. Quitte à endurer l’ingratitude de ceux qu’ils avaient contribué à installer au sommet de l’Etat. C’était de tout cela dont voulait me parler mon second interlocuteur, meilleur narrateur que son ami Sanoussi. Fotigui, qu’il s’appelle, était à l’époque de notre entretien adjudant à la compagnie du génie militaire. « Ce que je vais dire, commença cet homme à la carrure imposante et au sourire rare va te surprendre, mais les vertus du vrai militaire, tu ne les découvriras pas chez les officiers qui te font des discours pompeux sur la grandeur de l’armée. Ces vertus, c’est chez nous, les sous-officiers de devoir qu’il faut les chercher.

Les civils qui nous fréquentent de loin en loin nous considèrent comme quantité négligeable à cause de notre manque d’instruction. Je ne nie pas que le fait de n’avoir pas fait des études poussées nous handicape. C’est à cause de cette lacune que Sanoussi plafonne au grade de sergent-chef et moi à celui d’adjudant. Mais si nous n’avons pas d’instruction, nous avons des principes. Je peux te le dire en te regardant au fond des yeux, mon ami et moi nous nous sommes tenus à l’écart de la gangrène introduite dans l’armée au temps du Conseil militaire.

Cette gangrène avait pour nom la délation et Tiéni en a été le principal propagateur. Ce fut lui qui a fait chercher et trouver au sein de chaque corps, des hommes pour l’informer régulièrement de ce qui se passait autour d’eux. Avec ces gens là, qui étaient généreusement rétribués, il a constitué de véritables cellules de renseignements au sein de toutes les unités de l’armée sur l’ensemble du territoire.

Nos soldats n’ignoraient rien des pratiques du chef de la Sûreté, mais ils n’étaient pas toujours en mesure d’identifier les mouchards en leur sein. Résultat, ils commencèrent alors à se méfier les uns des autres. Le summum de cette dérive a été atteint chez nous au génie militaire et chez les paras de mon ami Sanoussi, puisque le propre commandant de compagnie de celui-ci était, jusqu’à son arrestation le 28 février 1978, un haut responsable du réseau de renseignement de Tiéni. Mieux il était le bras séculier de ce dernier en matière de traque des opposants mais aussi d’apprentis comploteurs au sein de la troupe.

Ce fut la venue de Bouna aux commandes de leur bataillon et surtout de Klékagni comme commandant de compagnie, qui a assaini la situation au sein du corps des troupes aéroportées. Le second a obtenu que le camp para de Djicoroni cesse d’être un centre de détention politique. Ensuite, il s’est opposé à ce qu’il y ait des représailles contre les éléments de la cellule de renseignement de la compagnie parce que les camarades de Sanoussi avaient fini par en repérer certains auxquels ils s’apprêtaient à faire un sort. Le capitaine a usé de son autorité pour protéger ces éléments.

Il leur a offert la possibilité de s’amender. Il l’a fait parce qu’il se sentait responsable de « tous ses hommes » sans exclusive. Mais aussi parce qu’il disait respecter ce que dit le règlement militaire. A savoir que : « c’est l’autorité qui donne des ordres qui est comptable ». Autrement dit, pour qu’il y ait des mouchards il faut d’abord qu’il y ait des commanditaires.

Pas de liens de familiarité:

Le corps auquel appartenait Sanoussi s’est donc progressivement assaini et a pu se débarrasser de ses démons. Je suivais cette évolution grâce à l’amitié indéfectible que me liait à mon ami. Nous avions été engagés le même jour sous le drapeau au milieu des années 50. On se voyait chaque jour que Dieu fait et on parlait. Cependant mon analyse fut que le camp para faisait un peu figure d’exception dans l’armée malienne où la guerre des petits chefs et les intrigues de bas étage ont longtemps continué à fleurir dans certaines garnisons.

La récompense de cette bonne évolution, les hommes de Djicoroni l’ont obtenue quand le Boss, qui avait écarté en somme l’armée de sa protection après février 1978 parce qu’il se méfiait des paras, a été obligé de revenir sur sa décision trois ans plus tard. Avait-il le choix ? Je ne le pense pas car les commandos parachutistes constituaient la frange la mieux organisée et la plus fiable de l’armée. Et çà tout le monde le savait. Comme tout le monde savait que le grand Chef avait besoin d’hommes aguerris sur lesquels il pourrait compter pour réorganiser son autorité sur l’armée.

Cependant cet objectif à moyen terme le préoccupait moins que la garantie de sa propre sécurité. Il ne s’en cachait d’ailleurs pas, le sujet revenait fréquemment dans les conversations qu’il avait avec ses proches. Evidemment une foule de courtisans s’est mise à grenouiller autour de lui, pressée de lui faire des propositions. Inutile de vous dire que cette bataille pour les places qui comptent a mobilisé presque tous les officiers supérieurs et le ballet de ceux-ci était pratiquement ininterrompu à la résidence du grand Chef. Les gens ne venaient pas seulement exposer leurs compétences. Ils proposaient aussi au patron des adresses de devins, depuis qu’ils avaient appris que ce domaine intéressait particulièrement le Chef et les siens.

Sanoussi m’a raconté qu’eux les paras, qui assuraient la garde de la résidence du patron, ils se sentaient complètement débordés certains jours. Certes, leur arrivée avait permis de mieux filtrer les entrées, mais elle était impuissante à bloquer l’afflux des hauts gradés qu’ils ne pouvaient pas refouler comme de vulgaires quémandeurs. Sans oublier que la cheftaine, qui avait été rétablie dans ses droits et prérogatives, cherchait elle aussi à se constituer un groupe d’obligés dans l’Armée.

Son clan, sans s’opposer à celui du Chef, gagnait du terrain sur celui de son époux au point que dans certains milieux, il se disait qu’il valait mieux avoir les faveurs de l’épouse que l’oreille du Chef. Puis vint le temps où le boss lui-même desserra le dispositif qu’il avait fait mettre en place puisqu’il consentit à rencontrer certains des hommes d’affaires que Béréni parrainait. Il se garda bien d’établir des liens de familiarité avec ces hommes et ne tira jamais un bénéfice personnel d’eux.

Mais le fait qu’il les ait admis chez lui fut interprété par certains dans l’armée comme une autorisation à se lancer dans les affaires. Alors la course à l’enrichissement, un second fléau, est venue s’abattre sur nos rangs. L’Intendance militaire, de laquelle j’étais proche parce que j’y ai servi deux ans et demi, devint une vache nourricière très recherchée, sur les mamelles de laquelle les heureux élus tiraient à deux mains à travers les hommes d’affaires peu scrupuleux parrainés en haut lieu.

Les soldats dans les casernes ressentaient une frustration terrible devant l’outrecuidance de certains officiers-coursiers, qui affichaient sans vergogne leur bonne fortune. Grâce à des prêts sur recommandations de leurs protecteurs ils se construisaient des villas, changeaient de voiture et bien entendu épousaient des femmes plus « représentatives ». Un soldat possède un indicateur infaillible pour se rendre compte que l’argent qui lui est destiné va ailleurs. Il se retrouve peu et mal habillé, car les tenues militaires étaient l’un des postes sur lesquels s’abattaient les vautours. Nous portions à l’époque des tenues militaires complètement déteintes et parfois usées jusqu’au fil sans que nos officiers paraissent s’inquiéter de cela.

Ces officiers affairistes savaient mener leur barque, puisqu’ils n’avaient rien coupé des avantages dont bénéficiaient leurs autres collègues aussi bien pour le bénéfice de véhicules que pour l’octroi de logements. Le boss eut des échos de nos états d’âmes au début de l’année 81 et il donna des instructions pour que soient améliorées nos conditions de vie dans les camps. La consigne remonta jusqu’à nos oreilles mais nous les anciens avions compris qu’il avait fait semblant de se soucier de nous.

Les affairistes ont donc eux aussi fait semblant de lui obéir et les choses ont continué à mal se passer pour nous, les petits. Nous avions la conviction que l’entretien d’un officier supérieur coûtait, à cette époque, plus cher que celui d’une compagnie entière. Imaginez, on octroyait seulement la modique somme de cent cinquante mille francs par trimestre pour les frais de fonctionnement de toute une compagnie. Nous étions d’autant plus indignés devant ce règne de l’argent que le Chef en personne, lors d’une réunion qu’il avait eu avec nos supérieurs, avait dit : « qu’il était normal qu’après dix ans de service, un officier puisse se construire une villa ».

Nous les soldats, nous avions fait un petit calcul et nous étions arrivés à la conclusion que la construction d’une villa, même modeste, au bout de ce laps de temps exigeait de nos chefs qu’ils réservent l’intégralité de leur solde et indemnités particulières à ce chantier pendant au minimum sept ans ». Fotigui se tut et nous restâmes tous trois pensifs un bon moment. « Telle était donc l’atmosphère dans l’Armée au début des années 80, quand le Chef s’est résolu à remettre sa sécurité personnelle entre les mains d’un corps très bien organisé, celui des paras », conclut Fotigui. Voilà des confidences de sous-officiers assez explicites de l’atmosphère qui prévalait alors dans les casernes.

Mais reprenons notre récit là où nous l’avions suspendu. Pour le Boss, la décision finalement prise de faire revenir les paras dans le dispositif de sécurité éliminait un gros souci. Il ne manqua d’exprimer sa satisfaction au retour de sa retraite dans les terres de l’Office du Niger. Ce soir-là, fait notable, Béréni assista à l’entretien entre son époux et quelques-uns des officiers supérieurs proches de lui. Elle ne plaça pas le moindre mot. Cependant celui qui nous rapporta par le menu l’entrevue nous dit avoir eu l’impression que par moments l’époux reprenait des idées exprimées à plusieurs reprises par sa compagne.

Étrangement passif :

Sumalé, Djamané, Horonkolon et un beau-frère du Chef, Fimanba, eurent ce soir le privilège d’assister aux épanchements du maître de maison. Les confidences du boss tournaient autour de la préservation de sa dignité de président, de soldat et de chef de famille. « Les trois statuts, assura-t-il, ne font qu’un. Cependant chacun doit être protégé autant que les autres ». Le Chef avait lâché cette vérité d’un ton rude et ses interlocuteurs se demandèrent quelle était la cause de l’irritation que le N°1 essayait de contenir. Mais déjà le patron était passé à un autre sujet.

Il exposa à son entourage comment et pourquoi les parachutistes allaient constituer à nouveau la garde présidentielle. « J’ai rencontré récemment le chef de ces éléments, expliqua-t-il, et il m’a laissé une bonne impression. Je suis persuadé que c’est un homme honnête et aussi un bon soldat ». Le Boss avait émis son verdict en promenant un regard dur autour de lui.

Tous ceux qui étaient là connaissaient la violence de ses sautes d’humeur et surtout leur caractère imprévisible. Personne ne se risqua donc à lui poser la moindre question, encore moins à contredire son jugement. Mais les membres de l’entourage échangèrent entre eux des regards obliques que le Chef intercepta. Il ne chercha pas à cacher son irritation devant les réserves implicites qui transparaissaient à travers cette manière de faire. Son ton devint encore plus coupant. « Les hommes de confiance sont devenus rares, laissa-t-il échapper. Voyez Fankélé.

Qui aurait pu penser que lui, qui me doit tant, allait se mettre à traficoter avec les intellectuels qui sont par essence des hommes malhonnêtes ? Mais Fankélé ne perd rien pour attendre. Je l’avais mis à l’écart sans le brimer. Or voilà qu’il veut m’attaquer devant la Cour suprême.

Comme si la Cour lui appartenait… Il n’a même pas le courage de venir m’exposer ses griefs face-à-face ! ». La sortie avait été aussi virulente que brève. Un long silence s’installa que personne n’osa troubler. Le Chef laissait retomber tout doucement la colère qui bouillonnait en lui. L’assistance comprit que c’était le comportement rebelle de l’ancien ami du patron qui était la cause de sa sombre humeur de la soirée.

Il y a de cela quelques mois, le Chef avait débarqué du gouvernement son désormais ex-ami. Il reprochait à ce dernier de s’être montré étrangement passif lors de la très dure crise scolaire et s’être soucié surtout de se présenter aux yeux du monde enseignant comme un interlocuteur modéré, opposé aux méthodes des faucons qui entouraient le Boss.

Les services de renseignements avaient jeté de l’huile sur le feu en prétendant que lors des heures les plus chaudes de la contestation Fankélé était resté en contact avec des cercles très critiques envers le régime. C’était ces cercles que le patron avait dédaigneusement qualifiés d’ « intellos malhonnêtes » et qui avaient peut-être suggéré à l’ancien ministre de porter le combat sur le plan du droit en saisissant la Cour suprême.

Horonkolon, qui avait hérité du poste du futur banni, n’était jamais en retard en matière de zèle. Il consulta discrètement des yeux sa protectrice Béréni. Ayant reçu l’approbation tacite de la cheftaine, il proposa d’envoyer les paras arrêter le « traître ». Mais avant même qu’il ait achevé sa phrase, le Chef le coupa violemment : « Le régime, a t-il fait savoir avec une pointe d’agacement, n’est plus militaire mais constitutionnel.

Fankélé est encore membre de notre parti, ce sera donc au parti de le sanctionner. Les paras ne seront plus engagés dans de pareilles tâches ». Béréni, qui avait soigneusement gardé le silence, se leva au prétexte d’aller dans ses appartements régler certains détails domestiques. Les choses ne se déroulaient pas comme elle l’espérait, elle n’avait plus aucune raison d’assister à la suite des échanges.

Djamané félicita le Chef d’avoir pris l’initiative de laisser les paras hors du coup avant de suggérer que l’on lâche Diaraba sur Fankélé. Leur arme secrète apostropherait le « traître » en réunion du Bureau exécutif du parti et engagerait avec lui une violente polémique. A partir de là, le mécanisme s’enclencherait : la destitution, puis l’exclusion.

On pourrait même sortir contre Fankélé quelques vieux dossiers qui détruiraient tous ses efforts pour se donner des allures de dirigeant libéral et tolérant. Sumalé acquiesça d’un hochement de tête pour dire que le scénario était bon. Il se tourna ensuite vers le boss pour quêter son avis, mais le patron ne semblait plus s’intéresser à ce qui se disait. Son regard s’était comme perdu dans la contemplation d’un point fixe dans l’espace. Les autres s’en aperçurent et Djamané donna le signal du départ en affirmant que « la nuit portait conseil ».

Un à un, les participants se retirèrent, laissant le Chef en tête-à-tête avec son beau frère, Fimamba. Dans le nouveau contexte qui s’établissait peu à peu, ce dernier avait un rôle dans lequel il excellait, c’était celui de porte-parole des idées de sa sœur à qui il devait tout. Enseignant de formation, Fimamba s’était, avec un profit certain, reconverti dans les affaires. Un de ses collègues nous avait raconté qu’il avait abandonné son poste d’enseignant de brousse peu après le 19 novembre 1968.

Le surlendemain du coup d’Etat militaire, à la foire de sa ville d’affectation, les yeux de Fimamba tombèrent sur le fameux poster qui regroupait les photos en buste des quatorze membres du Conseil militaire. L’enseignant serait retourné en courant dans sa petite chambre de maître d’école et aurait emballé à toute vitesse ses affaires. A un de ses collègues qui s’étonnait de sa hâte à prendre le large, il aurait lancé avec une moue dédaigneuse : « Je suis devenu quelqu’un, puisque c’est mon beau-frère qui a fait le coup d’Etat. Dans ces conditions, pourquoi vais-je rester cloîtré dans cette brousse profonde ? L’avenir m’appartient désormais ».

Les nouveaux anges gardiens :

Effectivement l’avenir lui a appartenu. Accouru à Bamako, il se mit en cheville avec Tiéni et Niguèlin, qui le prirent sous leur protection jusqu’à leur arrestation. Le 28 février 1978, qui sonna le glas de commerçants acoquinés avec le tandem arrêté, ouvrit au contraire de nouvelles perspectives pour Fimamba. Désormais son beau-frère était le seul maître à bord et les nouvelles règles du jeu s’avéraient encore meilleures pour ses affaires. A l’une de ses relations il fit, en partant dans un grand éclat de rire, cette prédiction : « Diagoya an bè an dia (qu’on le veuille ou non, nous allons vivre la belle vie) ».

Pour réaliser cette prophétie, il suffisait à Fimamba de se montrer dégourdi, d’avoir du toupet et surtout d’obéir docilement à sa sœur qui l’introduisait dans les réseaux d’affaires. En respectant ces trois préceptes qu’il avait lui-même tracés, il monta très vite en grade auprès de Béréni qui, en recouvrant la sérénité dans son ménage, devenait chaque jour plus puissante. La grande dame avait une devise très simple qu’elle avait énoncée aux membres de son premier cercle. Elle disait à ses intimes que si le Chef ne tenait pas à s’occuper des siens, elle, pour sa part, n’était pas près de laisser tomber sa famille.

Elle divergeait totalement sur ce plan de son époux, lequel veillait soigneusement que ses proches soient tenus à distance, et ne puissent en aucun cas se prévaloir de leur parenté avec lui pour obtenir un quelconque avantage. Mais revenons à Fimamba qui était devenu une pièce importante du système de Béréni. Il jouissait d’un atout supplémentaire : il avait établi des rapports plus que chaleureux avec son beau-frère qu’il savait faire rire et qui l’aimait bien pour son effronterie. De plus il était le cousin à plaisanterie préféré sur lequel le boss aimait taper.

Fimamba, en effet, avait un esprit acéré et il savait se moquer avec beaucoup de méchanceté des courtisans qui tournaient autour du Chef. Ce soir là comme le coupable désigné était Fankélé, Fimamba commença à rapporter certaines frasques et écarts dont le nouvel ennemi du patron se serait rendu coupable. Le boss aimait bien entendre des médisances sur les autres et il savait encourager celui qui les lui rapportait. Dans ces circonstances là, il jouait les grands étonnés en lançant de temps en temps des : « Ah bon ! Ah oui ! ». Ces exclamations poussaient son interlocuteur à ajouter de nouveaux détails à une histoire déjà croustillante.

Fimamba, qui déposait d’un formidable réseau de mouchards couvrant tout Bamako, excellait dans le colportage des ragots. Le patron disait de lui en riant qu’il le tenait mieux informé que la Sécurité d’Etat toute entière réunie. Cet amour du patron pour les informations en sous-main n’était pas sans conséquences. Les griots le disent : « Un chef doit avoir plusieurs oreilles ». Cela dans le sens où il lui est indispensable de disposer de plusieurs sources d’informations. A charge pour lui de savoir ce qu’il lui faut prendre en considération et ce qu’il lui convient de négliger. Mais le boss avait une faiblesse.

Il aimait tout entendre, mais il ne savait pas bien trier. C’était sans doute lié au côté soupçonneux de sa nature, côté qu’avaient renforcé les derniers événements, c’est à dire le coup d’Etat tenté par les gendarmes et la crise scolaire. Le patron était profondément convaincu que n’importe qui était capable de n’importe quoi et qu’il ne faut jamais jurer de rien, surtout pas de la loyauté absolue de ses proches et de ses amis.

Contre Fankélé, il allait déclencher une lutte souterraine qui ferait bien des ravages, avant même de se convertir en conflit ouvert. Les soubresauts au sein de l’armée n’inquiétaient plus le chef. Ce dernier se sentait en sécurité derrière le bouclier reconstitué par les paras. Certes, il avait dû lâcher du lest et caresser ses nouveaux anges gardiens dans le sens du poil en débarrassant leur principale compagnie, celle de Djicoroni, de sa fonction de centre de détention politique.

Mais pour le patron, la concession n’avait rien d’embarrassant puisque pour le moment il n’avait pas de prisonniers dangereux et encore moins politique à mettre en sûreté. Son principal souci était de neutraliser définitivement Fankélé, qui se montrait un peu trop indépendant à son avis et un peu trop proche de certains milieux contestataires. Horonkolon, qui n’aimait pas beaucoup son collègue officier, demanda un jour au boss ce qu’on allait faire de « l’autre », comme il l’appelait. Le patron lui répondit le plus froidement du monde. « Quand tout le monde te rejette, qu’est-ce que tu fais ? ». Son interlocuteur ne semblait pas comprendre ce qui signifiait cette réponse en forme de question, mais il n’osa pas pousser plus loin sa curiosité.

D’autant plus que le Chef avait remarqué sa perplexité et avait lâché un sourire sardonique. En fait, le patron avait déjà son idée en tête. Le lendemain il reçut son beau-frère Fimamba accompagné d’un lieutenant que l’on envoya chercher l’aide de camp. Lorsque celui-ci se présenta, le patron lui demanda sans ambages si « son ami » de l’Office du Niger était joignable. « Sans problème, mon général », s’entendit-il répondre. Le Chef eut un bref moment de silence comme s’il voulait surmonter une dernière hésitation. Puis il demanda à son collaborateur de faire chercher le jeune homme. « Il a quelque chose à me dire, expliqua-t-il. Je l’écouterai donc. Je manquerai de courtoisie à son père si je ne le faisais pas ».

L’entretien était clos. Au moment où les trois hommes tournaient les talons, le patron leur recommanda de s’y prendre de la meilleure manière possible. En clair, le message signifiait que même s’ils allaient chercher le fils, ils ne devaient pas oublier d’apporter au père les cadeaux lui témoignant la considération du grand Chef. Ce dernier tenait particulièrement à son protecteur. Le vieux marabout de l’Office ne réclamait jamais rien et d’ailleurs il n’avait jamais demandé quoi que ce soit à qui que ce soit. Comme sa santé n’était plus très bonne, le Chef avait commis un médecin militaire pour s’occuper de ce patient particulier. Le vieux Mogonyuman, comme il s’appelait, s’était lié d’amitié avec le boss de façon plutôt particulière.

(à suivre)

TIEMOGOBA

Vendredi 2 mars 2012, par Tiemogoba

Essor