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C’est à la faveur d’une conférence de presse qu’Oxfam a présenté officiellement, le mardi 22 janvier 2013, son rapport d’étude sur la situation des réfugiés maliens en Mauritanie, au Burkina Faso et au Niger. Il ressort du rapport que l’aide humanitaire risque de ne pas face à de nouveaux afflux sans changements d’approche.

Intitulé « Les refugiés du conflit au Mali : Répondre à l’aggravation de la crise », le rapport a été publié dans plusieurs pays et présenté à la presse malienne par le Directeur pays d’Oxfam au Mali, Philippe Conraud, la Responsable des campagnes, des politiques et du plaidoyer d’Oxfam au Mali, Ilaria Allegrozzi, et le Responsable du programme humanitaire, Benoit Poirier.

En effet, depuis un an, quelque 147. 000 civils ont fui le nord du Mali et trouvé refuge dans les pays limitrophes que sont le Burkina Faso, le Niger et la Mauritanie. Le rapport d’Oxfam indique que les réfugiés doivent faire face à un certain nombre de besoins essentiels comme l’accès à l’éducation, à la santé et à l’eau.

A ces réfugiés s’ajoutent les quelque 200.000 déplacés internes, à qui se sont récemment ajoutés de milliers de nouveaux déplacés depuis la riposte de la coalition maliano-française contre les groupes armés. En raison du manque d’informations en provenance du nord, on peut penser que davantage de personnes ont quitté leurs foyers et chercheraient à quitter zones de conflit.

Avec les difficultés rencontrées par les organisations humanitaires pour satisfaire les besoins élémentaires des plus vulnérables, l’organisation internationale Oxfam se dit être préoccupée quant aux conditions de vie des réfugiés maliens qui ont fui depuis l’année dernière pour les pays voisins. Car, les communautés hôtes dans ces pays, étaient déjà elles-mêmes confrontées à des pénuries de vivres, dues aux conséquences de la sécheresse, et de la crise alimentaire de 2011-2012.

L’effort humanitaire en faveur de plus de 147 000 réfugiés maliens pourrait être perturbé par l’insécurité due à l’intensification des combats, sans un changement significatif dans la façon dont les opérations d’aide sont organisées, prévient Oxfam.

Avec l’escalade des combats, et l’offensive des groupes armés contrôlant le nord, l’intervention récente des forces armées françaises et maliennes, et le déploiement en cours de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) autorisée par les Nations Unies, Oxfam souligne, dans ce rapport, les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles vivent des dizaine de milliers de Maliens et Maliennes, et met en garde contre une possible détérioration de leur situation.

Vers une crise humanitaire accrue

« Après plus d’un an d’assistance à des dizaines de milliers de personnes dans quatre pays dans des conditions extrêmement difficiles, les organisations humanitaires peinent à répondre à leurs besoins. Il est capital de garantir que l’aide continuera à être disponible aux personnes contraintes de fuir et de tout abandonner », souligne Mamadou Biteye, Directeur régional d’Oxfam en Afrique de l’Ouest.

« Nous appelons les pays voisins du Mali à ne pas fermer leurs frontières afin de permettre le passage des réfugiés et l’ONU à faire preuve du leadership nécessaire pour gérer les conséquences du conflit sur les réfugiés maliens et leurs hôtes », paide-t-il.

Oxfam souligne également les difficultés éprouvées ces derniers mois pour répondre à cette crise. Bien que les communautés hôtes, les pays voisins et les organisations humanitaires aient fourni une assistance vitale aux réfugiés, l’augmentation des capacités a été particulièrement difficile et lente en raison de difficultés logistiques, de l’expérience limitée des organisations humanitaires sur place en matière de crise de refugiés, et de la faible présence du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) dans la région, dans les premiers moments. Près d’un an après l’éclatement du conflit dans le nord du Mali, le rapport d’Oxfam affirme que « les besoins essentiels ne sont toujours pas couverts de façon uniforme, en particulier dans les domaines de l’alimentation, de la protection et de l’éducation »

« Mettre en œuvre une importante réponse pour les refugiés dans la région sahélienne est particulièrement difficile, et il est évident que cela sera encore plus ardu s’il y a un nouveau flux significatif de refugiés en Mauritanie, au Niger et au Burkina Faso. Dans le même temps, au Mali ceux qui n’ont pas réussi à fuir, ont besoin d’une aide vitale pour leur survie. Il faut que les parties impliquées dans le conflit garantissent notre accès aux régions où ces personnes vivent », explique Caroline Baudot, auteur du rapport.

Une réponse humanitaire insuffisante

L’organisation humanitaire indique que la réponse humanitaire a permis de répondre à certains besoins essentiels des réfugiés, mais elle est loin d’avoir répondu à tous. Dans les camps de réfugiés au Niger, jusqu’à 21% des enfants souffrent de malnutrition, un taux qui dépasse de 6 points le seuil d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé. Les taux de malnutrition sont également alarmants parmi les enfants réfugiés en Mauritanie.

Les réfugiés maliens sont exposés à de nombreuses menaces qui incluent la violence sexuelle, le travail forcé et le recrutement forcé par des groupes armés du nord du Mali. Le HCR, et plus largement la communauté humanitaire, doivent encore plus analyser et répondre à ces menaces.

Par ailleurs, beaucoup de réfugiés vivent d’activités pastorales, mais la réponse humanitaire « standardisée » a jusqu’à présent échoué à répondre à leurs besoins spécifiques et à appréhender l’impact de leur bétail sur les communautés locales et l’environnement. Dans un camp du Burkina Faso, il y a trois animaux pour chaque personne présente dans le camp, ce qui affecte les populations locales et l’environnement.

Les réfugiés, aussi bien que les communautés hôtes, sont confrontés à la pauvreté, à l’insécurité alimentaire et à un accès limité aux services essentiels de base. Ces communautés d’accueil paupérisées, qui se remettent encore de la crise alimentaire régionale de 2011-2012, doivent désormais partager leur peu de ressources en eau et nourriture. Sur certains sites, les réfugiés sont plus nombreux que la population locale comme c’est le cas à Bassikounou, en Mauritanie, une ville de 42.000 habitants qui abrite un camp de 54.000 réfugiés, ce qui génère des tensions avec les populations hôtes.

Lors de sa présentation, le rapport a suscité plusieurs interrogations et remarques des journalistes. Les uns et autres sont préoccupés par le fait que les jihadistes armés ne se mélangent aux populations réfugiés dans leur fuite.

Selon Philippe Conraud, sur le territoire malien, la majorité des 200.000 personnes considérées comme des déplacés internes vit dans des conditions difficiles, dans des maisons louées ou des centres urbains surpeuplés, et dépendent principalement de l’aide de leurs proches. Les hommes, femmes et enfants qui sont restés au nord du Mali sont exposés à des violences et à de graves violations des droits humains, et n’ont qu’un accès limité à l’aide humanitaire.

« Le gros des problèmes pour Oxfam est d’accéder au Nord du Mali et surtout les zones de combat. Nous ne savons rien des conditions dans lesquelles vivent ces personnes. Mais on y travaille pour pouvoir les apporter une aide humanitaire », a-t-il indiqué. Et d’ajouter qu’Oxfam produira à l’avenir une analyse plus complète des défis auxquels font face les populations qui sont restées au Mali.

Aminata Traoré

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OXFAM : appel à assurer la protection des civils et les besoins humanitaires

Selon l’organisation internationale, avec l’intensification du conflit armé au Mali pourrait aggraver les restrictions qui affectent déjà l’accès humanitaire, et aussi accroître considérablement les besoins des populations dans le pays et dans les Etats voisins.

Oxfam appelle toutes les forces militaires présentes au Mali, maliennes et françaises, ainsi que les troupes régionales qui y seront déployées, à respecter les Droits de l’Homme et le droit international humanitaire (DIH). Cela nécessite de prendre toutes les mesures nécessaires pour réduire les dommages infligés aux civils, comme souligné dans la résolution 2085 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée en décembre 2012.

Bien que l’information sur les conséquences humanitaires reste limitée, les estimations portent à quelque 10.000, le nombre de personnes déplacées du fait des combats. Selon Philippe Conraud, directeur pays d’Oxfam au Mali, les combats récents ont déjà causé le déplacement de 8.700 personnes, qui viennent s’ajouter aux 345.000 Maliens déplacés au cours de l’année dernière. De nouveaux combats provoqueront inévitablement une augmentation de ces chiffres.

Selon les dernières informations de la situation contenues dans le rapport sur les réfugiés maliens présenté le 22 janvier 2013 par Oxfam, près de 500 nouvelles arrivées ont été signalés dans le camp de transit de Fassala en Mauritanie, tandis que des milliers de personnes sont signalées en route pour ce camp. Le camp principal de Mauritanie, Mbera, héberge déjà 54.000 personnes. Les réfugiés vivent au sein d’une population qui lutte elle-même pour faire face à la précarité de leurs conditions de vie et alimentaires.

Par conséquent, Oxfam demande que des observateurs de l’ONU soient déployés de toute urgence, et que les autorités maliennes ainsi que la France fassent régulièrement un rapport au conseil de sécurité sur les victimes civiles et les violations des droits de l’homme commises par toutes les parties au conflit, ainsi que sur les mesures prises pour lutter contre les violations.

Par ailleurs, il faut donner la priorité à la recherche d’une solution pacifique et durable, qui sera la clé d’une stabilité à long terme au Mali, comme l’a demandé le conseil de sécurité dans sa résolution 2085.

Aminata Traoré

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TEMOIGNAGES

Bintou Walet Mohammed Ali (21 ans, étudiante, réfugiée dans le camp de Mentao Burkina Faso) :

« Toute ma vie a été bouleversée. Je n’aime pas ce qui m’est arrivé. Je ne veux pas rester ici longtemps parce que les conditions ne sont pas les mêmes. Je vivais dans de bonnes conditions, je faisais des études, j’avais des espoirs et des projets. Ici il n’y a ni études, ni activités, ni espoir. Il n’y a rien à faire. Je vois autour de moi des enfants et des jeunes, des gens que je connaissais avant, qui travaillaient dans des ONG ; les enfants étaient bien traités mais ici ils marchent pieds nus, ils ne vont pas à l’école, ils ne sont pas bien nourris. Je souffre, rien qu’à voir cela ».

Araoudat Trima (50 ans réfugié au camp de Mentao à Djibo, Burkina Faso)

« Je suis arrivée le 17 janvier 2013 avec mon mari et mes filles. Je viens de la région de Tombouctou (…) Nous avions peur de tout : les islamistes, l’armée malienne et les bombardements des français. Nous avons voyagé pendant 3 jours, j’étais incapable de manger à cause de la peur. Mais dieu merci, nous sommes arrivés sains et sauf. Nous avons laissé derrière nous, nos parents, voisins, bergers, animaux et tous nos biens. Beaucoup de gens veulent quitter le Mali, mais ils n’ont pas d’argent et ont peur d’être confondus aux islamistes, peur d’être pris en otages par ceux-ci ou d’être la cible de l’armée malienne en représailles à la rébellion touareg (…) Ceux qui sont restés au Mali sont en danger. Ils sont obligés de vivre cachés, et sont dans l’impossibilité de s’approvisionner, il n’y a plus de marchés. On ne sait quand la guerre prendra fin, mais en attendant, il faut aider et protéger à fuir nos frères qui sont restés au pays (…) »

Ali Ould Ahmed (33 ans, de la région de Tombouctou, refugié au Burkina Faso) :

« Depuis les rébellions passées, nous n’avions jamais quitté notre village. C’est la première fois que nous fuyions, parce que nous n’en pouvions plus. Tout dernièrement notre village est devenus comme une « base arrière » des jihadistes, il ne se passe un seul instant que les enfants (bergers) ne nous alertent sur des mouvements suspects d’hommes armés en véhicule qui traversent le village en direction de Douentza. La peur a commencé à s’installer dans notre village. Tout le monde était inquiet. L’intervention de l’armée française a accéléré notre départ, parce que nous sommes convaincus que les islamistes en perdant le combat va se replier dans les villages et ils pourraient massacrer les populations. C’est donc le sauve-qui-peut. Beaucoup de gens ont déjà quitté le village, mais d’autres attendent l’arrivée d’un éventuel « transporteur pour les aider à fuir. (…) ».

A.T

Les Echos du 27 Janvier 2013