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Notre histoire d’aujourd’hui met en scène une famille de bergers et un boucher. Modibo Ba est le gardien des animaux d’un haut responsable militaire de notre pays, animaux parqués à Touréla. Dans la nuit du 17 au 18 juin dernier, cinq bœufs disparurent du troupeau. Les recherches entamées ne donnèrent absolument aucun résultat et l’homme se résoudra, la mort dans l’âme, à informer le propriétaire des bêtes. Le haut responsable saisit la police du 10è Arrondissement que dirige le commissaire divisionnaire Mady Fofana. Ce dernier mit sur cette affaire la brigade de recherche et de renseignements. L’inspecteur Macky Sissoko et ses hommes se mirent en branle et actionnèrent tous leurs réseaux d’informateurs. Très vite, ils mirent la main sur un certain Boubacar Ba dont le témoignage se révéla d’une peu commune précision. L’homme affirma aux policiers qu’il avait vu des traces d’un abattage d’animaux dans le champ d’un certain Oumar Barry dit Ferké. Décidément très prolixe, l’homme ajouta que le lendemain de la disparition des bêtes du haut responsable militaire, il avait vu aussi Néné Barry le fils de Oumar, la femme de ce dernier et un certain Youssouf Yalcouyé, boucher de son état, transporter des carcasses de bœufs dans une charrette à traction animale. Le témoin affirma même que le petit groupe, à son avis, venait du champ de Ferké.

une-33.jpgDeal non respecté

Le témoignage appelant le témoignage, un certain Sadio Dicko se présenta de lui-même à la police pour donner des détails qui enfonçaient encore plus ceux que les propos de Ba avaient déjà sérieusement mis en cause. Dicko indiqua que le lendemain du vol, il travaillait dans le même champ que Néné Barry. Comme il se trouvait financièrement dépourvu, il avait demandé à son compagnon 500 francs pour se payer de la nourriture. Le jeune homme lui avait répondu que lui-même n’avait pas un centime en poche.

Sadio ne voulut pas le croire et insista. L’autre qui voulait lui démontrer sa bonne foi lui expliqua alors que 48 heures auparavant, son père et lui avaient volé cinq bœufs. Mais trois des bêtes avaient pu s’échapper. Les deux autres avaient été abattues et les carcasses données à Yalcouyé qui était venu passer la nuit avec eux pour pouvoir repartir avec la viande débitée. Mais, expliqua le fils de Ferké, le deal passé entre eux n’avait pas été respecté par le boucher. Ce dernier ne donnait plus signe de vie et la famille ne parvenait pas à remettre la main sur lui. Tous les appels qui lui avaient été adressés sur son téléphone portable étaient directement acheminés vers le répondeur.

Les deux témoignages étaient plus que suffisants pour que les limiers aillent cueillir Néné, son père, sa mère et le boucher. Très vite, les agents s’assurèrent du premier et du dernier. Amenés à la Brigade de recherche et de renseignements, les deux hommes feignirent dans un premier temps de ne pas se connaître. Les policiers abattirent alors leurs cartes maîtresses en faisant entrer les deux témoins. A l’apparition de ceux-ci, Néné et Yalcouyé se regardèrent d’un air catastrophé, puis échangèrent quelques mots en fulfuldé. Néné dit en substance au Dogon que tout était de sa faute. S’il ne les avait pas trompés sa famille et lui, il n’aurait jamais fait allusion à l’affaire devant un hypocrite comme Sadio Dicko. Le boucher refusa bien sûr d’endosser la paternité de tous leurs ennuis. Les deux hommes se mirent alors à se disputer et les accusations mutuelles qu’ils s’échangeaient vinrent confirmer les propos des deux témoins.

Emissaire imprudent

Pendant que le grand déballage battait son plein, survint un événement tragi-comique. Ferké, qui avait eu vent de l’interpellation de son fils et du boucher, avait envoyé un émissaire vers les deux hommes. L’homme, une fois au poste, avait demandé à voir où se trouvaient Yalcouyé et Néné. Un agent l’accompagna jusqu’à la B.R. où les deux hommes continuaient toujours à s’envoyer à la figure tout ce qu’ils avaient sur le cœur. L’envoyé de Ferké commit la maladresse de ne pas prendre la température des événements. Il salua et débita immédiatement en fulfuldé le message dont il était porteur. « Ton père, dit-il en s’adressant à Néné, vous demande de savoir utiliser votre langue. Il y a des choses que vous ne devez pas dire. Nous allons tout régler si vous savez ce que vous avez à dire aux policiers« .

L’envoyé croyait dans sa naïveté qu’en ayant recours au fulfuldé il ne serait compris de personne dans le commissariat sauf de ceux à qui il s’adressait. Il avait oublié que les mêmes Peuls disent « On est autant d’hommes que de langues qu’on parle« . Or dans notre Mali d’aujourd’hui, et en se fondant sur cet adage, on peut sans grand risque de se tromper affirmer que chacun de nous est au moins deux hommes. Dans la salle de la B.R. se trouvaient donc des personnes aussi bien policiers qu’usagers qui avaient saisi les recommandations si imprudemment délivrées par l’émissaire de Ferké. Ces témoins malgré eux se firent un plaisir de traduire aux enquêteurs le monologue de l’envoyé. Les policiers firent donc approcher ce dernier et lui demandèrent de répéter ce qu’il venait de dire. L’homme hésita dans un premier temps, puis ayant compris qu’il venait de se faire prendre au piège de sa propre imprudence, il expliqua la mission qui lui avait été confiée par Ferké, un individu qui est une vieille connaissance des services de police.

Macky Sissoko et ses hommes s’apprêtaient au moment où notre équipe avait quitté le commissariat à se rendre à Touréla pour cueillir le reste des membres de la famille en compagnie de l’intermédiaire du plaignant. Voilà donc une entreprise familiale qui mettra la clé sous la porte pour un bout de temps. Mais vu le domaine dans lequel elle s’était spécialisée, les honnêtes citoyens ne la regretteront certainement pas.

G. A. DICKO

L’Essor du 30 juin 2008