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Parmi les 94 personnes interpellées par la police le dimanche 26 avril dernier et jour du scrutin municipal (voir l’Essor n° 16432 du mercredi 29 avril 2009), se trouvait une femme dont l’histoire continue encore à faire sourire les policiers de l’arrondissement de police de Bacodjicoroni.

La dame en question que nous allons appeler dans ce récit K est d’un certain âge. En partant au marché de son quartier pour vendre ses condiments, elle fut interceptée par des agents recruteurs d’une liste de candidats de la commune. L’un d’eux selon le récit qu’elle a fait devant le commissaire lui avait demandé si elle venait d’accomplir son devoir de citoyenne. Elle répondit qu’elle n’était pas de la commune. Elle est recensée dans son village d’origine qu’elle avait juste quitté pour passer la saison morte dans la capitale et retourner dès les premières gouttes de pluie.

Les chasseurs de voix, ayant lu dans son regard qu’elle ignorait tout en matière de la ville, sauf bien sûr la vente des condiments, lui rétorquèrent qu’elle venait de commettre un acte impardonnable. Elle ne pouvait vivre dans la commune et dire qu’elle ne devait pas voter pour leur liste. « Notre candidat est le meilleur. C’est lui qui a autorisé tous les gens comme toi à s’installer dans ce marché. Les autres candidats ont juré hier soir de faire partir toutes les personnes qui ne sont pas inscrites sur les listes de la commune », lui lança un des membres du groupe des jeunes rabatteurs.

A ces mots la femme prit peur et regarda ses interlocuteurs avec égard, considération amis surtout crainte. « Ne faites pas ça. Je suis veuve et je m’occupe de mes dix enfants dont le plus âgé en classes de 5e année de l’école de mon village. Les autres, des fillettes surtout sont en ville et conduisent des non voyants quand ceux vont mendier », psalmodia la presque mémé qui tenait encore sur sa tête un panier plein de condiments et d’épices.

Deux des membres du groupe se mirent de côté et la laissèrent avec le reste de la bande. A leur retour ils approchèrent la dame qui avait cette fois-ci son panier par terre et lui demandèrent de décliner son identité. La femme donna son nom et son prénom. Un de ceux qui s’étaient retirés lui enjoignit de répondre quand elle sera au centre de vote au nom de Mariam Konaté. Puis il tendit une carte d’électeur et la conduisit jusqu’à l’entrée du centre et la confia à un autre. Ensuite il disparut partant sûrement à la chasse d’autres personnes.

K. fut accompagnée par son nouveau protecteur et les deux firent le tour de tous les bureaux de vote à la recherche de celui dans lequel une Mariam Konaté devait accomplir son devoir civique. Enfin de compte ils tombèrent sur la liste des noms de famille Konaté. Son accompagnateur lui désigna du doigt où elle devait se rendre et disparut. Seule face aux scrutateurs, K. se sentit tout de suite perdue et commença à regarder de tous les côtés à la recherche de celui l’avait conduite sur les lieux. Ne l’ayant pas aperçu, elle voulut sortir pour le rechercher en laissant sa carte (celle de Mariam Konaté) dans les mains devant le vérificateur sur la liste électorale. Ce dernier parvint vite à retrouver le nom de Mariam sur la liste et il appela à haute voix pour que la femme présente sa pièce d’identité et signe le registre de retrait. Mais la dame était déjà dans la cour de l’école. Un délégué de partie qui avait retenue la couleur de son accoutrement sortit et se mit à sa recherche. Il l’aperçut de loin et appela avec toute sa voix : « Mariam, on a vu ton nom. Reviens pour voter ! » K. qui n’a jamais été appelée par ce nom ne comprit pas tout suite qu’il s’agissait d’elle. Elle continua à chercher sans l’homme qui l’avait amenée au centre. Elle ne s’arrêta que lorsque celui des délégués qui était à sa poursuite la saisit par la main pour lui dire qu’il s’agissait d’elle. « Nous avons vu ton nom sur la liste, viens présenter ta pièce d’identité pour voter. » La dame, pour toute réponse lui dit qu’elle n’avait pas de carte d’identité et qu’elle venait de faire ce que les gens qui venaient de l’intercepter dans la rue non loin du marché lui avaient demandé de faire, c’est-à-dire venir donner la carte à ceux qui se trouvaient dans la salle de classe.

Le délégué ne put s’empêche r de rire et de demander une nouvelle fois à la femme qu’elle était son nom. « Je m’appelle K… K… du village de … J’espère que vous allez maintenant nous laisser vendre nos condiments dans le marché » a été la réponse de la femme. N’ayant rien compris des propos de la dame, le délégué la conduisit devant le chef de centre. Ici encore, la femme fut preuve de son innocence. Elle revint sur sa rencontre avec le groupe de jeunes et expliqua qu’elle venait de donner la carte aux gens que ceux-là lui avaient désignés. Le chef de centre comprit que la femme était une victime des tricheurs et des fraudeurs. Au lieu de la remettre à la police, il se saisit de la carte qu’il confisqua et dit à la dame d’aller récupérer son panier.

K. sortit sans demander ses restes. Elle piqua droit sur l’endroit où elle avait laissé son panier. Arrivée sur place, elle trouva que tout ce qui avait une certaine utilité avait disparu. Du sel aux cubes jumbo en passant par le piment, les oignons. Très surprise par ce vol, elle revient au centre et se mit à crier que tout le monde est voleur. Des curieux s’approchèrent d’elle pour en savoir plus sur son problème. Elle expliqua sans se faire prier sa mésaventure et donna l’occasion à tout le monde rire à pleines dents.

Comme elle, une autre femme de près de 60 ans s’était présenté au siège d’un parti à Kalabancoro Plateau près du marché. La vieille était mal habillée et coiffée d’un foulard de basin teint à l’indigo. Ses dents étaient jaunies par plusieurs noix de kola qu’elle avait à croquer depuis sûrement sa jeunesse. Au siège de ce parti où s’activaient des jeunes et trois quinquagénaires notre femme au visage balafré voulut savoir qui était le responsable. L’un des jeunes qui faisaient beaucoup de va et vient durant lesquels il revenait avec des groupes de personnes lui indiqua un homme impeccablement habillé et installé devant une pile de cartes d’électeurs et une chemise remplie de procurations d’électeurs absents. La femme se présenta et dit qu’elle venait pour voter. Avant même que quelqu’un lui réponde, elle ajouta qu’elle n’ira au centre Mahamadou Kounta sans avoir les 2000 FCFA prévus pour ce faire.

La présence de notre équipe de reportage a été remarquée et la personne elle s’était adressée auparavant lui lança « nous ne donnons pas de l’argent, puisque nous n’en avons pas ». Ne s’attendant certainement pas à cette réponse, la femme balafrée se mit à maudire ses interlocuteurs et à les traiter de voleurs. « Je savais pas que je n’allais pas avoir votre argent parce que vous connaissiez ma coloration politique. Mais je vais informer qui de droit que vous avez des centaines de cartes d’électeurs scannées », menaça-t-elle.

Nous nous sommes retiré pour aller fouetter d’autres chats.

G. A. DICKO

Essor du 30 avril 2009