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Le premier est amputé de la main gauche. Le second a perdu la droite et une oreille. Ils se complètent pour perpétrer des vols avec effraction.Dans les pays qui appliquent la Charia, le voleur pris sur le vif est amputé d’un membre. S’il recommence, il perd le second et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il devienne « un tronc », un corps sans membres. Sous d’autres cieux, cette pratique est considérée comme criminelle. Mais elle a l’avantage d’étiqueter ceux qui s’arrogent le droit de soustraire de façon frauduleuse les biens d’autrui. La Charia les force à la sagesse. Mais pas tous. Chez nous, la Charia n’est pas appliquée. Tout le monde ne souhaite pas son introduction dans la gestion de nos crimes et délits.

Mais il existe une loi non écrite qui veut que le voleur soit lynché s’il est pris la main dans le sac. Les Bamakois se disent que leur voleur conduit devant les autorités compétentes se retrouvera bientôt en liberté et reprendra sans peine ses activités criminelles ? Au début des années 90, particulièrement pendant les premières journées chaudes qui ont suivi le « 26 mars 91 », le lynchage des voleurs et des malfrats avait été instauré par la « vox populi » à travers le fameux « article 320 ». Cet article, pour ceux qui le ne savent pas, signifie un litre d’essence (coûtant à l’époque 300 Fcfa) et une boîte d’allumettes qui se vendait à 20 Fcfa.

C’était le nécessaire pour brûler vif un voleur pris en flagrant délit. Le duo dont nous allons parler dans les lignes qui suivent n’aurait pas survécu à cette période, malgré le handicap que les deux compères traînent. En effet Moussa Diarra, la vingtaine, aurait été grièvement blessé lors d’un accident de circulation, il y a quelques années en Côte d’Ivoire. Il a perdu sa main gauche.

Ayant pris toute la mesure de son handicap, il choisit de revenir dans le pays de ses ancêtres, le Mali. L’homme se proclame descendant d’un des plus grands rois bambara de Ségou. À son atterrissage dans la capitale en 2002, Moussa Diarra qui ne savait où aller erra pendant des jours et des semaines avant d’amarrer sa barque à Niamakoro. Il fréquenta dans ce quartier les coins mal famés et rencontra un certain Issa Ouédraogo. L’adage ne dit-il pas que « qui s’assemble se ressemble » ? Comme Moussa Diarra, son compagnon Issa Ouédrago a été amputé de la main gauche et d’une oreille. Il refuse de révéler les circonstances malheureuses à l’origine de son handicap.

Et puisque « les oiseaux de même plumage volent ensemble », comme disent les Anglais, entre les deux hommes naît une sympathie qui se transforme très vite en amitié. Ils forment un duo infernal et cherchent une maison à louer dans la périphérie. Après une semaine de recherche, ils en trouvent une dans les environs du marigot de Niamakoro.

L’ayant occupée, ils transforment la chambre en lieu de stockage de pieds-de-biche, de cisailles, de clés passe-partout et d’autres objets contondants. Ils se sont procurés ainsi l’arsenal du parfait cambrioleur. Les deux malicieux s’en servent chaque soir pour sauter les cadenas des boutiques, fracturer les portes.

Ces objets contondants sont brandis pour menacer les téméraires qui s’aventureraient à vouloir les arrêter au cours d’une opération. Dans la nuit du 14 au 15 juillet dernier, pendant que les gens dormaient tranquillement profitant de la fraîcheur, après une pluie qui s’est abattue sur la ville, deux jeunes qui passaient dans une rue remarquèrent deux individus qui s’affairaient devant une boutique. Les quidams tenaient chacun un bras de ce qui ressemblait fort bien à deux grands ciseaux géants.

Les deux hommes essayaient de sauter un gros cadenas. Les deux curieux firent une halte dans un coin obscur et observèrent bien pour s’assurer qu’il s’agissait bien de voleurs. Quelques instants après trois cadenas sautèrent.

Les voleurs entrèrent dans la boutique et commencèrent à se servir. Les deux jeunes curieux, mais très prudents, crièrent « au voleur «  de leur cachette. Les habitants des maisons voisines et le boutiquier Songhoy se réveillèrent en sursaut et convergèrent au pas de course vers la boutique. Ils coupèrent toute retraite aux cambrioleurs. Le duo des manchots était pris la main dans le sac.

Le boutiquier songhaï qui a failli tout perdre se prit la tête entre les mains. Ce commerçant invoqua plusieurs fois son créateur qui venait de le sauver de la déchéance. Revenu de sa surprise, il se jeta sur Moussa Diarra à qui il asséna plusieurs coups de gourdins. C’était le déclic qu’attendait la foule qui s’était formée autour des bandits handicapés. Elle se commença à battre les deux casseurs. Les coups pleuvaient dru comme ferait un empeseur à une balle de tissus.

Un citoyen farouchement opposé à la justice expéditive se mit à l’écart pour alerter la police du Xème arrondissement. Il sauvera ainsi la vie des deux voleurs handicapés. Ils allaient passer de vie à trépas tant la foule en furie voulait régler leur compte.

L’inspecteur Maky Sissoko, alias le Lynx, chef de la brigade de recherche et de renseignements envoya une équipe à la rescousse des malheureux. La mission arriva au bon moment pour sauver Issa Ouédrago sur le point de pousser son dernier souffle. Ce brigand avait été reconnu par une de ses anciennes victimes. Cette dernière s’acharna particulièrement sur lui et ne tenait en aucune manière à le laisser vivant. Heureusement les policiers étaient arrivés.

Ils l’ont relevé dans un piteux état. Entendus par les inspecteurs de la BR, les deux malades avouèrent avoir perpétré plusieurs vols avec effraction. Pendant le jour, il leur arrive de se comporter en malades et de demander l’aumône. Ce jeu les met au-dessus de tout soupçon.

Mais comme on le dit si bien chez nous, la chance sourit aux brigands pendant longtemps. Mais arrivera bien le jour de la malchance. Les deux malades nuisibles sont tombés sur ce jour. Ils réfléchissent en ce moment sur leur sort dans la maison centrale d’arrêt de la capitale.

Gamer A Dicko

L’Essor du 29 Juillet 2010.