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 » Il n’est rien de plus encombrant, ni de plus aliénant qu’une image de soi et de sa place dans le monde qui se nourrit des désirs et du discours des autres. Pillée, marginalisée, l’Afrique est invitée par les maîtres du monde à se penser pauvre. Or, elle est la seule à détenir les remèdes de ses propres maux. Plus que de capitaux de technologies et d’investissements étrangers, elle a besoin de retrouver cette part d’elle-même qui lui a été dérobée «  écrit la célèbre alter- mondialiste, Aminata, dans son troisième ouvrage intitulé :  »Le viol de l’imaginaire ».

Mais pourquoi l’Afrique se meurt ? Est-ce à cause d’un occident toujours orgueilleux et inventeur du « mensonge principal » (la formule est de Césaire) c’est-à-dire cette transmutation de la barbarie qu’a constitué la colonisation en une mission civilisatrice ? A cause de l’élite africaine ? À sa dette qu’Aminata considère comme un mal absolu ?


Écoutez plutôt sa prose, à la fois poignante et lucide :
« L’histoire de la dette de l’Afrique est à réécrire. Il y’a une confiscation de nos maigres ressources pour rembourser une dette extérieure que nous ne reconnaissons pas. Ceux qui en ont le plus profité, nos créanciers et nos dirigeants, se sont enrichis. Les populations, elles, paient pour des choix économiques et des modes de gestion décidés par d’autres. Un exemple : les programmes d’ajustements structurels ont totalement détruit le système scolaire en Afrique. Il n’y a plus d’écoles, plus de lycées, plus d’universités dignes de ce nom dans la plupart de nos pays.

Nos élites politiques n’ont pas le pouvoir….

Dans un contexte international, où la connaissance est l’outil majeur pour comprendre et décoder le monde, la majorité des Africains n’a aucune chance d’être compétitive, encore moins de percer. Qu’on me comprenne bien ! Je ne suis pas contre le remboursement si elle est effective et surtout si l’on s’en est servi de manière efficiente pour des projets de développement, pour améliorer le niveau de vie de nos populations et pour donner une meilleure éducation à nos enfants.

Mais, jusqu’à présent, la dette a servi nos dirigeants. Ils l’ont mal utilisée avec la bénédiction des créanciers qui pratiquent généralement des taux d’intérêt scandaleux. Ceux qui nous gouvernent travaillent pour des intérêts occidentaux. Ils achètent tout, y compris l’expertise à l’étranger et, à quel prix ! Les entreprises du Nord profitent de ce filon tout en alimentant la corruption dans nos pays.

L’histoire de la dette extérieure est une véritable histoire de fous. Nous nous retrouvons avec des éléphants blancs sur les bras. Bien souvent, ceux qui ont passé ces contrats ne sont plus au pouvoir, mais le créancier continue d’exiger son «   » à des peuples exténués qui n’ont jamais été consultés. On ne peut accepter que les nouvelles générations s’acquittent d’une dette qui bénéficie, avant tout, au prêteur et à des potentats locaux.

A la limite, nos créanciers ne verraient pas d’objection à une annulation de la dette, mais celle-ci est en réalité une arme dont ils usent pour obliger. « 

Sur la formation des élites africaines, Aminata n’a jamais eu sa langue dans sa poche : « Investir dans l’humain et dans l’apprentissage du savoir est le cadet des soucis de la banque mondiale et du Fonds monétaire international. Depuis des décennies, ces institutions ont évité d’investir dans l’enseignement et dans la santé publique, parce que ce sont des domaines qui ne rapportent rien. A la vérité, nos élites politiques n’ont pas le pouvoir.

Nos chefs d’Etat peuvent traficoter, entretenir une clientèle, étouffer les revendications sociales ou réprimer pour se maintenir en place, mais ils n’ont pas les moyens de maintenir les rapports de forces. Ils n’exercent aucun contrôle sur leurs ressources nationales, n’ont aucune indépendance financière.

On leur laisse juste un peu de latitude pour que des grands groupes industriels remportent des marchés en accordant des ristournes à des Africains. Une Afrique qui ne réagit pas et qui ne comprend rien à la mondialisation est forcément une aubaine pour le système. »


La France nous roule dans la farine

Le président ATT est friand de petites phrases (pas toujours assassines) et de belles formules de politesse du genre :  » Le président Konaré est un homme habile. Permettez- moi de ne pas aborder ses défauts. En revanche, j’insisterai sur une de ses qualités. Sa grande capacité de travail. Il a réussi à entretenir le capital de sympathie né du soulèvement de mars 91. Si le Mali est aujourd’hui cité comme un exemple de démocratie en Afrique, il le doit à l’action du président « .

La désillusion sera néanmoins à la mesure du grand espoir suscité par l’élection quelques mois plus tard à la tête de la Commission devenue ce « grand machin  » selon une formule du Général De gaulle. Mais l’échec d’Alpha Oumar Konaré à Addis-Abeba était-il prévisible ?

Sans aucun doute pour Aminata : ‘’… Je ne cherche pas à juger nos dirigeants. Certains d’entre eux essaient même de temps en temps à relever la tête, mais ils sont face à une machine redoutable .Tant qu’ils ne feront pas alliance avec leur peuple, toute tentative pour se libérer de la tutelle étrangère est vouée à l’échec.

Quand la France nous roule dans la farine, cela profite avant tout aux multinationales qui viennent chez nous et prennent le contrôle de l’électricité, de l’eau, des travaux publics et du téléphone. Les contrats bien souvent sont léonins, les coûts surévalués.

Je ne veux accabler personne personnes, mais je suis persuadée que la dette est responsable d’une grande partie de nos malheurs. Il ne sert à rien d’avoir tous les cinq ans une vingtaine de candidats à la présidence de la république si c’est pour perpétuer le système de domination actuel. Aucun des candidats ne dit d’ailleurs ce qu’il entend faire pour mettre fin à ce diktat.


122 milliards pour la CAN, c’est de la pure folie

S’ils ne peuvent rien faire, qu’ils aient au moins l’honnêteté de reconnaître qu’ils sont impuissants. C’est en cela qu’une union africaine conçue et pensée en termes de rupture aurait des chances d’aboutir. Tous les Etats africains reconnaissent dans une belle unanimité qu’ils se trouvent dans une impasse, parce que le système international est cynique. Au lieu de parler en termes de recentrage des ressources sur l’Afrique, au lieu de mobiliser leurs concitoyens, les chefs d’Etat s’en vont brader l’Afrique à Paris au nom du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique. Cela dit, le fait même que le Nepad puisse plaire à Washington, à Paris, Londres est suspect et révélateur de la soumission de l’élite politique africaine « .

Et qu’allons-nous faire de nos stades une fois cette fête terminée ? s’interrogea-t-elle, au lendemain de cette grande fête africaine de football, une fête saluée d’ailleurs en son temps, par de nombreux observateurs internationaux, comme l’une des plus belles jamais réussies sur le continent.

Mais l’ex-ministre de la culture garde toujours ses certitudes.  » J’aime le sport, mais dépenser 122 milliards de FCFA pour la coupe d’Afrique des nations (CAN) c’est de la pure folie. J’aurais applaudi si le même effort de mobilisation avait été fait dans le cadre d’une opération pour assainir nos villes, rénover les centres de santé et les écoles. On ne fera pas croire que la Can est un projet de développement. C’est un caprice dont il faudra régler l’ardoise un jour  » C’est à vous de juger !

Bacary Camara

Le Challenger du 08 Mai 2009