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De l’occupation du pays au coup d’État, les évènements de 2012 ont amplement démontré la vacuité de la démocratie malienne. Les acteurs politiques ont fardé la volonté des maliens pour une gouvernance vertueuse affichée avec impétuosité en mars 1991 et en mars 2012. Les chefs s’en sont tirés avec une rhétorique démocratique fleurie et quelques investissements de façade, laissant en héritage aux maliens un pays exsangue et en décomposition avancée. Pas d’école, pas de justice, pas de santé, du chômage, des dettes et hypothèques, l’aide internationale comme l’os du budget d’État, bref, une administration plus formelle et prédatrice que réelle.

jpg_une-1055.jpgQue faire ? Le retour ardu à la norme attend une correction appropriée de la direction politique du pays. Face à l’occupation du pays, cette tâche devient une gageure en raison de la confusion qui paralyse les acteurs politiques, longtemps formatés à la règle où l’occasion fait le larron. Les passages suivants essaient d’éclairer les enjeux de la difficile rectification. Un survol de la déliquescence étatique au Mali servira tout le long comme support de discussion, avec deux récits illustrant les enjeux de sortie de crise. Disons tout de suite que la situation d’occupation des 2/3 du Mali actuel n’est pas sans précédent, contrairement à ce qui est souvent dit.

Le royaume de Ségou au 19è siècle a été occupé dans sa totalité, mais ne s’est pas abandonné à la confusion stérile, comme le Mali actuel. Il a puisé dans ses ressources psychologiques profondes pour se libérer et surmonter sa tragédie, montrant ainsi au Mali que la voie du salut est sa propre délivrance. Par ailleurs, notre époque mondialisée nous assujettit à une double responsabilité dans l’exploitation de nos richesses minières, un minimum de justice sociale dans la nation et une régularité démocratique qui, ensemble, garantissent la stabilité des circuits économiques.

Les années de mauvaise gouvernance des hommes et de mauvaise gestion des choses, ont légué le fait et l’idée que l’élite au pouvoir importait plus que le peuple. Le peuple produit l’activité économique qui donne assise à un État qu’il ne contrôle pas. L’élite dirigeante sévit allègrement suivant une feuille de route traçant affabulations et spoliations. Aussi, par ce temps de crise profonde, l’immobilisme qui traduit l’extrême confusion de l’élite, suscite les pires inquiétudes quant à la capacité du pays à rebondir.

Plus récemment, le choc des ambitions et des querelles florentines pour la primature et le gouvernement alors que le pays est grande partie perdu, montre que c’est la même feuille de route sur la même carte de » se servir et non servir « . On ne s’étonne pas alors du sentiment répandu de défiance à l’égard de dirigeants décriés incompétents et apatrides. Ce spectacle de la classe politique, tout à sa quête effrénée des postes, montre qu’il est de notre devoir, à chacun, d’allumer une lueur sur cet enténèbrement. L’élite qui espère porter notre salut connait des soubresauts depuis le 22 mars dernier, révélant les rapports de forces entre ceux qui se battent pour le changement et ceux qui se battent pour la préservation des privilèges ayant conduit le pays à la perdition. Aussi est-il urgent de démêler l’écheveau de la propagande subtile de la classe politique contre l’armée au nom d’une soit disant éthique démocratique.

Aussi est-il urgent de démêler l’écheveau de la ferveur musulmane pour dénoncer sa version islamiste occupant le nord et semant la confusion aux autres points cardinaux. Le Mali est à son nœud gordien avec l’impératif de libération du territoire et des mentalités face à l’islamisme !

La voie parait dure, mais faut-il rappeler les faits singuliers que c’est dans le feu que le fer se trempe et devient acier ; que c’est dans la douleur que l’homme trouve la révélation de sa force ; que c’est par la bravoure que les peuples surmontent leurs drames. Si l’époque est au changement radical, certaines trajectoires de survie demeureront les mêmes, mais dans la transition, n’en seront pas moins soumises à d’inquiétantes turbulences. Parvenir à déceler la présence de telles trajectoires, c’est lire l’avenir déjà inscrit dans le présent.

Comment remettre le pays sur les trajectoires de son destin ? À la dernière sortie musclée du HCI, la jeunesse musulmane en requérant de reconquérir le territoire et barrer la route aux politiciens véreux, a profilé une des trajectoires. Mais un nuage ne fait pas l’hivernage !

Un bon départ, dit-on, c’est de poser correctement un problème, procurant ainsi les prémisses de sa solution. Quand la classe politique s’empêtre dans la confusion au moment où le pays a le plus besoin de guide, le salut doit être recherché dans le peuple, c’est-à-dire, la partie saine de la nation.

Les invectives sur le pouvoir à Bamako, sur la démonisation des militaires, sur la protection des institutions de la transition, sur les appels récents à la négociation, sur les chimères d’un pays ou organisation régionale providentiels, etc., ne font qu’illusion et prétexte.

Nos énergies doivent se porter sur les données objectives sur lesquelles doivent porter une action publique concrète face au problème concret et majeur de l’occupation du pays. Nous devons amener nos hommes politiques nous ayant habitués jusqu’ici à leur pire, à retrouver leur meilleur par la rédemption dans le peuple souverain. Tel dans un bain salvateur, une convention populaire peut leur procurer ce qui leur manque en termes de vision et de courage pour libérer leur pays.

Ensuite, les prières peuvent renforcer notre foi dans notre but, mais il faut aller au-delà et bâtir concrètement nos forces. De l’image populaire « le bateau Mali peut tanguer mais ne coulera pas « , on peut résumer les forces concrètes agissant sur son avancée. On peut imaginer, d’une part, l’action des phénomènes concourant au rétablissement de l’unité du Mali.

On peut aussi imaginer, d’autre part, les enjeux géopolitiques soulevés par ce problème du nord. Pour la vulgarisation des messages que leur examen révèle, l’on illustrera ces forces par deux récits. L’un, d’ordre historique, pour rappeler l’essence même de la reconquête des territoires, et l’autre récit, de type prospective, pour baliser cette action par ses enjeux géopolitiques qui signalent les dangers et opportunités pour notre pays.

Pour le récit historique, nous sommes invités au Mali précolonial, une société ayant émergé d’une antiquité déjà florissante avec Djenné Djéno et Ghana, et qui a effectué un syncrétisme original entre ses religions traditionnelles et l’islam, notamment dans le Songhaï. Mais au 19è siècle un jihad fut entrepris par El Hadj Omar Tall, partiellement en réponse à la désillusion des jeunes générations face aux systèmes islamiques de gouvernance.

En dépit des apports de ce jihad, sa portée et son prestige ont achoppé sur le fait concret qu’il fut une guerre de musulmans contre d’autres musulmans. Tel est le décor qui nous aidera à faire un parallèle entre Ségou, une société malienne précoloniale typique, et le Mali actuel, et, entre le jihad foutanké et celui de nos islamistes actuels, pour éclairer la sortie de confusion.

Les fondements de la puissance et de la prospérité de Ségou au début du 19è siècle résidaient dans une paysannerie bambara travailleuse et dans l’alliance entre guerriers bambara et marchands marka.

La gouvernance économique et politique heureuse des Marka musulmans et des Bambara « païens » fit prospérer Ségou à travers l’institution sociale primordiale du tonjon et la dynastie des Diarra. Ngolo, Monzon et Da affermirent le pouvoir par leurs qualités militaires et intelligence. Mais le lustre du royaume commença à se ternir vers le milieu du 19è siècle avec les rivalités entre les fils du roi Monzon et les soldats.

Arrivé au pouvoir en 1854, Torokoro Mari Diarra eut la fatidique inspiration de recevoir en 1856 en catimini une ambassade du conquérant jihadiste El Hadj Omar Tall qui, auparavant, avait assujetti leurs frères bambara Massassi du Kaarta. Les chefs tonjon découvrirent la supercherie de Torokoro avec les ennemis foutankés, et le déposèrent tout naturellement. Un historien américain nous rapporte l’apostrophe des tonjons lors de l’arrestation du roi : » Tu as trahi le pays et le peuple. Nous avons fait des sacrifices, mais tu es allé faire alliance à l’insu du pays jusqu’à te convertir (à l’islam). Tu as souhaité le bonheur pour toi seul ? « . Ils le noyèrent dans le majestueux fleuve Djoliba et le remplacèrent par son frère cadet Bina Ali vers 1858.

La chute de Ségou aux mains des foutankés créa un profond mécontentement non seulement des Bambaras et Markas, mais des Peulhs de Hamdallahi et Kountas de Tombouctou. Les parfaites références musulmanes des Peuls et Kountas ont défait la propagande des foutankés de » jihad contre des païens« , car tous savaient l’érudition et le prestige de la lignée de Sékou Ahmadou et celle de Ahmed El Bekkay. Bina Ali s’allia à eux et réactiva la révolte, notamment celle des Diawara, contre les envahisseurs.

Pour brièveté, par l’action militaire et par la conquête des cœurs et des esprits par des alliés, les prises de Ségou et de Hamdallahi furent aussi brèves que funestes pour El Hadj Omar Tall et sa suite, qui finirent à Dégembéré dans une explosion comme expiatoire d’une guerre fratricide ! Même le retour victorieux du fils Tidiani aidé par les dogons ne put jamais contrebalancer l’infamie d’une défaite si spectaculaire qu’elle en paraît divine…

À ce point, l’indulgent lecteur peut aisément deviner le parallèle avec les évènements récents au Mali. Un État jadis bien posé sur ses fonts baptismaux par des dirigeants illustres, a conquis sa souveraineté et entamé son émancipation économique.

Si les pères de cette indépendance avaient forgé cet État sur la personnalité africaine, héritière d’empires anciens, popularisée par la fierté et le courage du soudanais face au fait colonial, son contenu et sa signification se sont estompés progressivement. Le lustre a pâli avec les approximations et les subterfuges dans la conduite des hommes et dans la disposition des choses. En particulier, durant les deux dernières décennies de parodie démocratique, l’effondrement du pays s’accélère par mille dérives délictueuses.

Au moment de se demander ce qui fût fait du grand espoir soulevé par la prise du pouvoir en 1992 contre le parti unique d’antan, l’on doit avoir conscience que ce sont plutôt les mécomptes qui font le bilan moral de ceux qui ont frustré toute compétition et se sont imposés à leur pays. Ainsi, les maliens sauront-ils excuser tant de licences avec leur école ? Surtout qu’à l’échec scandaleux des politiques éducative et sanitaire, s’ajoute la montée des périls de la corruption. Celle-ci emprunte tous les méandres sociaux et trafique denrées et nominations dans la fonction publique voire au gouvernement.

Les jeunes n’admirent plus ceux qui sont instruits, dignes et honnêtes, mais le fonctionnaire milliardaire du coin. De plus, les Maliens sont-ils dupes que » la lutte contre la corruption » était en fait une politique sélective pour les camarades ? Les Maliens sauront-ils excuser que leurs chefs dit démocrates paradent tant leur pauvreté ou impriment une image simpliste de leur démocratie pour en extirper des prébendes ? C’est dans l’œuvre de reconstruction qu’on réalise qu’elle est plus difficile que la dilapidation par licence et facilité. Tout comme dormir sur ses lauriers, les attitudes de facilité et de dissipation, ont conduit à la situation actuelle du Mali.

Il faut mettre le doigt sur la véritable nature du « consensus » de la démocratie à la malienne pour comprendre la profondeur de la crise actuelle. La clé de voûte en est de laisser la classe politique et la caste administrative s’inviter à partager le gâteau du budget et du patrimoine du pays. Puis on se contenta de « ne pas humilier des chefs de famille » convaincus de corruption, et d’installer au pinacle d’un épouvantail répressif convenu, un vérificateur général tonitruant mais émasculé.

La preuve de l’efficacité de ce règne vient du président de la plus haute instance représentative du pays qui aurait avoué que » si nous ne supportons pas ATT nous irons tous en prison » comme ralliement à l’octroi du deuxième mandat présidentiel en 2007. Enfin, ce règne se ressuscite par l’intermédiaire des plumitifs et des loges familiales. Évidemment, c’est la substance de l’État qui se consume et se vide, c’est l’autorité de l’État qui devient inexistante, et c’est le désordre de vaudeville qui s’installe à grande vitesse, et le Mali disparaît petit à petit.

A suivre

Amadou CISSE

Economiste, Washington, DC USA

L’Indépendant du 13 Septembre 2012