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La dernière fois que Noel Joseph a vu son oncle, ils ont passé la majeure partie de leur temps à discuter d’une proposition audacieuse: dénoncer publiquement la politique de l’autocrate érythréen Issaias Afeworki. C’était en juin 2001.

Cet oncle, Petros Solomon, combattant de la guerre d’indépendance et alors ministre, préparait avec d’autres personnalité sune lettre ouverte avertissant que ce pays des bords de la mer Rouge était « en crise », avec un président agissant « sans contrôle » et refusant de tenir les élections promises.

M. Noel trouvait cette lettre « puissante » et s’était inquiété de ce qui pourrait arriver à son oncle, le régime goûtant peu la dissidence.

Ces craintes se sont avérées fondées: le 18 septembre 2001, un mois après la publication de la lettre, Petros Solomon a été arrêté durant son jogging, dans le cadre d’une opération de répression éclair qui a sonné le glas de toute contestation.

« Je pense que c’est l’époque où le rêve érythréen, l’espoir érythréen, s’est vraiment effondré. Il y avait beaucoup d’espoir jusqu’alors », raconte Noel à l’AFP depuis son exil britannique.

Les forces de sécurité ont arrêté onze contestataires de premier plan le 18 et le 19 septembre – quatre échappent à l’arrestation -, puis procédé à la fermeture de tous les médias privés.

Vingt ans après cette purge, les opposants arrêtés sont portés disparus, engloutis par le goulag érythréen. Leurs familles sont incapables de dire s’ils sont vivants ou morts.

Issaias Afeworki est, lui, toujours au pouvoir, incontesté.

– Tensions croissantes –

Autoritaire et secret, Issaias Afeworki a accédé au pouvoir après avoir dirigé les rebelles qui ont mené 30 ans durant la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée, alors province éthiopienne, avant de prendre la capitale Asmara en 1991.

Les tensions entre M. Issaias et ses détracteurs étaient palpables durant l’année qui a précédé la purge, souligne le journaliste et universitaire américain Dan Connell qui a interviewé plusieurs signataires de la lettre, connus sous le nom de G-15, au cours de leurs derniers mois de liberté.

« Il était clair que ça allait prendre de l’ampleur », souligne-t-il, « les choses étaient devenues vraiment tendues » en août.

Après avoir fait taire ses critiques, Issaias s’est attaqué à ceux qui se sont inquiétés de leur sort, y comprisDan Connell qui a reçu l’ordre de quitter le pays en 2002.

Des proches du G-15 ont également été visés. En 2003, l’épouse de M. Petros, Aster Yohannes, qui étudiait aux Etats-Unis est rentrée en Erythrée après avoir reçu l’assurance qu’elle pouvait rendre visite à sa famille en toute sécurité. Elle a été arrêtée à son arrivée à l’aéroport d’Asmara.

Comme pour son mari, ses proches n’ont plus eu de nouvelles depuis.

– Dans l’ombre du 11-Septembre –

Durant ce mois de septembre 2001, onze journalistes ont également été arrêtés et leur sort reste lui aussi inconnu à ce jour.

Parmi eux, Dawit Isaak, un Suédo-Erythréen qui travaillait au journal indépendant Setit. Aujourd’hui âgé de 56 ans, il serait enfermé dans la tristement célèbre prison d’Eiraeiro, où la torture serait pratique courante.

Le mois dernier, des experts de l’ONU ont déclaré que selon une source crédible M. Dawit était toujours en vie en septembre 2020 – un premier signe de vie connu en sept ans.

Son frère, Esayas Isaak, a déclaré à l’AFP n’avoir aucune information, mais s’est dit heureux que le monde commence à lui prêter attention.

Pendant des années, il a lutté pour faire connaître le cas de M. Dawit, en grande partie parce que cette vague de répression en Erythrée est intervenue une semaine après les attentats du 11-septembre.

« Pour Issaias et son régime, c’était une bonne occasion de faire ce qu’ils voulaient car le monde ne regardait pas l’Érythrée », estime M. Esayas.

– « Prédateur » pour la presse –

Vendredi, Reporters sans frontières, qui place l’Erythrée au 180e et dernier rang de son classement de la liberté de la presse, a qualifié le pays de « trou noir de l’information » et son président de « prédateur » pour cette dernière.

Depuis l’année dernière, le régime érythréen fait l’objet d’une attention particulière en raison du rôle de son armée dans la guerre qui fait rage au Tigré, région du nord de l’Ethiopie voisine.

L’AFP a pu étayer des accusations de massacres de civils et de viols généralisés commis par les soldats érythréens.

L’Érythrée a rejeté ces accusations. En août, les Etats-Unis ont toutefois imposé des sanctions au chef de l’armée érythréenne, Filipos Woldeyohannes, pour violations des droits de l’Homme au Tigré.

Vingt ans après la purge, Noel Joseph entend continuer à entretenir le souvenir de ceux qui, comme son oncle, ont aidé à construire l’Erythrée.

« Le plus triste dans tout ça, c’est que ces gens étaient prêts à mourir pour l’indépendance et avaient grandement servi le pays », rappelle-t-il: « Ce sont des personnages historiques qui ont énormément apporté. Et le régime a essayé de les effacer de l’Histoire. »

SOURCE : AFP