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Dans son dernier livre intitulé «La force qui nous manque» la championne européenne de la lutte anti-corruption, la Franco-Norvégienne Eva Joly, évoque les confidences que Abdelaziz Boutéflika lui a faites au cours d’un séjour de travail à Alger, à l’invitation du gouvernement algérien. Elles se rapportent, en partie, au projet d’amnistie que le maître de l’Algérie concoctait pour rétablir la paix et la réconcialiation dans son pays. Et qu’il justifie par ces termes : «Si j’exécute les islamistes et si je fais arrêter les militaires, les tueries vont reprendre». C’est le même Boutéflika qui reproche à ATT sa noblesse, voire sa complicité avec les mêmes islamistes et lui envoie des armes pour les combattre. Belle manière de les détourner de la cible algérienne pour les orienter sur le Mali. Plus cynique et pervers que Boutef, tu meurs.

Elle écrit qu’à travers sa rencontre avec le Président, celui-ci voulait se blanchir de la décision d’amnistie qu’il allait prendre.

Eva Joly, cette juge franco-norvégienne qui a fait trembler les politiques français, durant l’instruction de l’affaire Elf, vient de publier ses mémoires, aux éditions Arènes en France.

Dans ce témoignage intitulé La Force qui nous manque, elle revient sur son parcours de jeune fille rebelle, secrétaire, juriste, juge, puis de conseillères du gouvernement norvégien aux affaires de corruption. Quelques extraits de cet ouvrage rendus publics sur le site de la maison d’édition laissent ses nombreux fans à travers le monde sur leur faim.

Elle déclare à la journaliste française Judith Perrignon, qui l’a aidée à écrire l’ouvrage : «J’ai besoin de mouvement. Certains appelleront ça de l’ambition. Le mot ne me fait pas peur. J’ai toujours eu peur du moment où le réel vous assigne votre place : vous êtes la bonne, vous êtes l’épouse, vous êtes une mère, vous êtes une secrétaire, une juge puisque vous êtes une obstinée, mais docile s’il vous plaît. Vous avez l’âge de la retraite.

Non, j’ai toujours bousculé cet ordre-là. J’ai soixante-trois ans. Mais je n’ai jamais été libre. J’ai quitté la France. Je suis partie parce que je ne voulais laisser à personne les moyens et le temps de se venger. Au nom de la Norvège, dans les grandes institutions ou dans les loupantes des juges de Nairobi ou de New Delhi, je rencontre, depuis cinq ans, des hommes et des femmes à la hauteur de leurs rêves».


Elle ajoute pour conclure :
«La force nous manque trop souvent pour bousculer l’ordre des choses dans notre vie ou dans les affaires publiques. J’aimerais que ce livre soit pour ses lecteurs ce qu’il a été pour moi : un petit traité d’énergie et d’orgueil féminin».

Elle explique à un de ses fans sur son site Internet que le choix de cette maison d’édition est lié à son «indépendance dans une société de réseaux et d’influences» précisant «être sûre par exemple que son directeur ne déjeunera pas avec des missi dominici qui influenceront sur la date de sortie de mon livre ou sur son contenu. La plupart des grandes maisons aujourd’hui appartiennent à des groupes financiers ou industriels».

Dans cet ouvrage de 250 pages sorti en mai 2007, Eva Joly revient sur les détails de sa visite en Algérie où, selon elle et à une question d’un de ses lecteurs, «la corruption comme en France, est devenue un sport national et un sport d’élite». Elle raconte donc, avec force détails, son séjour à Alger, il y a deux ans, à l’invitation du président de la République.

«Je me souviens d’une escale à Alger où marcher sur le tapis rouge m’a paru une épreuve. Ce jour-là, cette longue bande officielle semble décider de mes pas. Elle n’est pas là pour moi, le président de Palestine est annoncé pour le début de l’après-midi. Celui qui m’attend tout au bout, petit homme rond serré dans un costume sombre, n’est pas mécontent de me voir marcher ainsi jusqu’à lui. Abdelaziz Boutéflika a ce petit sourire satisfait qu’on lui connaît sous la moustache grise. Je devine pourquoi : entre ces deux puissances pétrolières que sont l’Algérie et la Norvège, l’intermédiaire n’est autre que celle qui conduisit au prétoire Elf, c’est-à-dire la France. J’ai été la première surprise par cette invitation».


Indépendance éditoriale

Elle fait un retour sur l’événement. Au printemps de l’année 2005, «j’ai reçu un coup de téléphone de l’ambassadeur d’Algérie à La Haye. Il m’invite à venir donner une conférence devant les magistrats d’Alger. Cette idée est venue après m’avoir entendue parler six mois plus tôt, à l’occasion de la remise du prix Nobel de la paix.

Ce jour-là, pour illustrer les dégâts de la corruption dans les pays en voie de développement, j’ai pris un exemple, l’Algérie. «La corruption de son élite se lit dans son paysage», ai-je dit. Et voilà que l’élite m’invite sur son territoire. Avec l’autorisation de mon gouvernement, je décide de m’y rendre. Je parle le lundi devant l’Ecole de la magistrature, le mardi devant les fonctionnaires et la presse, d’ici là, j’ai rendez-vous au palais présidentiel». Sa rencontre avec le président de la République a lieu un dimanche. A 10 h.

«J’ai mis mon tailleur blanc jupe plissée, des chaussures noir et blanc à talons, pris mon sac à main et aussi mon grand sac où je trimballe mes notes et mes problèmes», écrit-elle. C’est le ministre de la Solidarité, Djamel Ould Abbès, «ancien médecin qui a fait ses études en RDA», qui est venu la chercher à l’hôtel. «Nous roulons vers le palais présidentiel en voiture officielle, avec petit drapeau, motard à l’avant et voiture suiveuse à l’arrière.

Quelques minutes plus tard, la voiture me dépose devant le tapis rouge. Le président Boutéflika m’attend tout au bout de l’angle droit, il me salue, me fait signe de le suivre jusqu’à son bureau. Là, il m’indique deux fauteuils proches l’un de l’autre, posés devant une petite table basse. Je comprends que ce rendez-vous n’a rien de formel. Il cherche à installer une connivence entre nous. Il me dit d’entrer «Je sais que vous êtes une amie de l’Algérie».

Là-bas, qui a mis les intérêts français en difficulté est forcément un ami de l’Algérie. Il me félicite chaudement et longuement pour l’instruction du dossier Elf, en affirmant, haut et fort, que le ménage est nécessaire».

La juge lui parle alors de la corruption et Boutéflika l’assure qu’en Algérie, l’industrie pétrolière est un modèle de transparence. «Je ne suis plus juge. Mon rôle n’est pas de contredire. J’ai appris lors de ces rencontres internationales qu’il ne faut pas jouer à l’expert, mais rentrer dans l’univers mental de l’autre, l’accompagner, l’entendre. C’est comme au poker, la table attrape, les mots créent la réalité. Quand Boutéflika me dit qu’il lutte contre la corruption, il faut le féliciter et le prendre à ses propres mots. Je n’ai rien à gagner ni à perdre, je me sens tranquille. L’horloge tourne. Notre temps paraît nettement moins limité que prévu. Il avance à coups de confidences».

Les confidences de Boutéflika

Eva Joly «panique» lorsque Boutéflika lui pose cette question. «Madame Joly, qu’est-ce que je vais dire au président palestinien ? Doit-il accepter la dernière proposition de rétrocession des territoires ?». Elle ne s’attendait pas «à refaire avec lui la carte du Proche-Orient». Elle juge «incroyable cet aparté» et articule quelques phrases générales sur «la nécessité de ne pas rompre le dialogue de paix (…)».

Mais, quelques confidences sont lâchées. «A un moment, il s’approche, pose sa main sur moi et me dit : ‘’Eva, c’est terrible ce que vit mon pays. J’ai lu vos livres, j’entends ce que vous dites. Mais si j’exécute les islamistes, si je fais arrêter les militaires, les tueries vont reprendre, j’ai peur de ne pas y arriver… Je voudrais faire une grande loi d’amnistie’’».

La juge s’interroge sur les propos du Président parce que, dit-elle, «il sait, s’il m’a vraiment lue, que, pour moi, seule la vérité juridique guérit. L’amnistie est un couvercle posé sur un passé encore brûlant. Mais sa voix plaintive et ses gestes appuyés tentent de me faire partager son angoisse et de rendre vains les mots qui me viennent spontanément à la bouche.


Je ne sors pas mon disque habituel. Mais j’ai de quoi lui répondre
». Elle rappelle qu’une semaine avant ce voyage, elle a participé à une rencontre entre la Norvège et l’Indonésie sur les droits de l’homme. La délégation indonésienne était composée de nombreux magistrats et journalistes. «J’avais alors bâti un discours sur l’importance de juger le passé pour être crédible aujourd’hui dans la lutte contre la corruption, je m’étais appuyée sur la pensée du philosophe Derrida. Il a écrit sur le pardon».

Amnestie «amnestiante»

A Alger, écrit-elle, son texte est encore dans son sac. Elle déclare à Boutéflika qu’une simple amnistie «ne réglera rien, que dans les villages on continuera de vivre mal, à frôler les assassins». Une amnistie, explique t-elle, dépend des mots qu’on choisit et des projets qui l’accompagnent. «Je sors le texte de Derrida. Je ne sais s’il a fini un jour par le lire…

J’aimerais qu’il en retienne certains passages, comme celui-là. Si je dis comme je le pense, que le pardon est fou et qu’il doit rester une folie de l’impossible, ce n’est certainement pas pour l’exclure ou le disqualifier. Il est peut-être même la seule chose qui arrive, qui surprenne, comme une révolution, le cours ordinaire de l’histoire, de la politique et du droit. Car cela veut dire qu’il demeure hétérogène à l’ordre du politique ou du juridique tels qu’on les entend ordinairement. On ne pourra jamais, en ce sens ordinaire des mots, fonder une pollitique ou un droit sur le pardon.

Dans toutes les scènes géopolitiques dont nos parlions, on abuse donc le plus souvent du mot «pardon». Car il s’agit toujours de négociations plus ou moins avouées, de transactions calculées, de conditions et, comme dirait Kant, d’impératifs hypothétiques. Ces transactions peuvent, certes, paraître honorables. Par exemple, au nom de la «réconciliation nationale», expression à laquelle de Gaulle, Pompidou et Mitterrand ont tous les trois recouru au moment où ils ont cru devoir prendre la responsabilité d’effacer les dettes et les crimes du passé, sous l’occupation ou pendant la guerre d’Algérie».

En France, souligne la magistrate dans son livre, les plus hauts responsables politiques ont régulièrement tenu le même langage : «Il faut procéder à la réconciliation par l’amnistie et reconstituer ainsi l’unité nationale. (Derrida, Le siècle et le pardon, Le Monde des débats. Décembre 1999)». Mais, note l’auteur, les heures passent. Le Président a manifestement du temps devant lui. Il lui dit : «Vous savez Eva, je n’ai pas eu d’ami scandinave depuis Olof Palme, pourquoi vous ne faites que regarder l’Algérie ?».

Sentant venir la fin de l’entretien et son obstination à faire de nous des amis, je lui parle des journalistes en détention et lui suggère de les libérer. Il feint la colère, m’assure qu’ils sont en prison pour des délits financiers et non d’opinion. Je lui réponds que leur qualité de journaliste est prédominante.

Il évacue le sujet, en promettant vaguement de regarder leur cas. Lorsque nous nous séparons, quatre heures se sont écoulées. L’auteur se sent épuisée. Quelques mois plus tard, écrit Joly, que Abdelaziz Boutéflika a convoqué un référendum pour faire adopter un ensemble de mesures dont le but était de restaurer la paix civile en Algérie.

«Il a proposé de reconnaître le droit à des réparations pour les familles de disparus, d’accorder une forme d’amnistie pour les membres de groupes armés non coupables de massacres. Dans la foulée, il a mené campagne tambour battant, écartant du débat l’opposition et les familles des victimes ainsi que les associations des droits de l’homme. Les médias ont fait bloc autour du pouvoir». Selon la magistrature, l’Etat a utilisé tous les moyens matériels y compris les fonds publics pour le seul bénéfice des partisans du président.

«Le même qui, sa main posée sur moi, m’exhortait à le comprendre. Je ne suis pas surprise. Je me rappelle qu’en sortant du palais présidentiel, nous avions sacrifié au rituel de la photographie côte-à-côte, la belle image imposée aux journaux du lendemain».

*Les titres et le chapeau sont de la rédaction

Salima Tlemçani

07 Mai 2009