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«Libération» s’est procuré un document vidéo qui dévoile les conditions inhumaines de rétention des clandestins sur ce territoire français. Retrouvez en kiosque nos témoignages, enquête et reportage sur place.

jpg_Sans_titre-3-3.jpgDes dizaines d’hommes entassés dans une pièce dont la grille est fermée à double tour. Et qui crient, refusant d’être ainsi filmés – certains sont torse nu. A quelques mètres, tout près des poubelles où se trouvent les restes du repas, des femmes et des enfants sont couchés sur des matelas de fortune. Des gamins crient, d’autres pleurent. Certains dorment. Derrière les toilettes, un jeune homme qui a fui la promiscuité s’est assoupi à même le sol.

Les images du film que Libération s’est procuré, tourné en octobre par un agent de la Police aux frontières (PAF) de Mayotte au sein du centre de rétention administrative (CRA) de Pamandzi, sont édifiantes. Ce jour-là, il y avait 202 retenus dans le CRA, qui n’est habilité à n’en recevoir que 60…

«Inadmissibles». «Ce film montre ce que nous vivons au quotidien», indique un agent de la PAF qui, après avoir vu les images, a accepté de nous répondre de manière anonyme. Selon lui, «il est très fréquent que le nombre de retenus dépasse les 150, voire les 200». «Le record cette année est de 240», assure-t-il. Quant aux conditions d’accueil, «elles sont inadmissibles. […] Il n’y a que 60 matelas – et encore depuis peu. Les douches sont visibles depuis la salle des hommes. Il n’y a pas de toilettes réservées aux femmes et aux enfants.»

Un autre agent de la PAF de Mayotte va plus loin. «Les conditions de rétention des sans-papiers sont indignes, dit-il. Les gens sont traités comme des animaux. Et nous, on a la pression de la hiérarchie pour faire notre boulot sans rien dire. L’objectif, c’est de répondre aux attentes du ministère.» Si cet agent a accepté de nous parler, c’est d’abord parce qu’il n’a «pas fait ce boulot pour traiter ainsi les gens. Ce que je vois à Mayotte, je ne l’ai vu nulle part ailleurs».

C’est aussi «parce que s’il y a un accident un jour, c’est nous, les lampistes, qui payerons, alors que la hiérarchie est parfaitement au courant de ce qui se passe ici. Par exemple, on est obligé de fermer à clé la salle des hommes pour éviter qu’ils s’échappent par le toit. Nous ne sommes que 5 agents, nous ne pouvons donc tous les surveiller. Mais s’il y a un incendie, ils seront bloqués… Nous sommes dans l’illégalité !»


Le CRA de
Mayotte détient le record national de reconduites à la frontière avec 16 000 refoulés en 2007 – un sommet qui devrait être égalé en 2008. Des chiffres faramineux s’expliquant par la proximité historique, géographique et culturelle des Mahorais avec les Comores, d’où viennent la majorité des immigrés (lire page suivante).


Malgré les
travaux en cours afin d’améliorer les conditions d’accueil – une pièce pour la restauration, des toilettes pour femmes et un coin enfants sont prévus, Flore Adrien, présidente du groupe local de la Cimade, dénonce elle aussi ces conditions d’accueil «indécentes». Surtout, affirme-t-elle, «le droit des personnes n’est pas respecté : des mineurs isolés sont expulsés, des Français qui n’ont pas le temps de montrer leurs papiers ou des Comoriens présents depuis vingt ans sur le territoire aussi…»

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En décembre 2006,
le syndicat Unsa police Mayotte avait déjà dénoncé «la surpopulation et le « toujours plus » [engendrant] des tensions que le personnel du CRA ne peut plus supporter». «Allons-nous attendre un incident grave pour agir ?» interrogeait le syndicat dans un tract, qui rappelait que «pour satisfaire aux lois de la République, nous respectons les textes en vigueur, mais il faut aussi que l’administration respecte les règles qu’elle a elle-même édictées».


Avertissements.
Le 15 avril, la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) avait jugé ce CRA «indigne de la République». «Les conditions de vie […] portent gravement atteinte à la dignité des mineurs retenus», notait également la commission. «Malgré ces avertissements, la direction n’a rien changé», déplore l’un de nos informateurs. «Certes il y a des travaux pour améliorer l’accueil, mais la logique de traiter ces personnes comme des chiffres reste la même. Et les moyens ne suivent pas.»


Yvon Carratero,
le directeur de la Police aux frontières cité dans un rapport de la commission des lois du Sénat publié début décembre, affirme que le CRA, «qui accueillait naguère 200 personnes», en accueille désormais «50 à 80, grâce à une meilleure organisation des modalités d’éloignement». Le film, tourné après la rencontre du fonctionnaire avec les sénateurs, prouve le contraire. «Rien n’a changé», certifie l’un de nos deux informateurs.

MAYOTTE, correspondance RÉMI CARAYOL

Source: Libération du 23 Décembre 2008


Trois philosophes interpellés à Roissy après l’expulsion d’un sans-papiers

Il n’est pas bon de trop questionner, même lorsque l’on est philosophe. Trois professeurs agrégés l’ont appris à leurs dépens. Lundi 22 décembre, de retour de Kinshasa (République démocratique du Congo), Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset ont été appréhendés par la police à leur sortie d’avion et placés en garde à vue pour avoir, lors de leur vol aller, posé des questions à des policiers qui reconduisaient un sans-papiers. Le 16 décembre, leur collègue Pierre Lauret, directeur de programme au collège international de philosophie, avait été débarqué de ce vol aller manu militari.

Une notice explique les risques de s’opposer à une expulsion

Avant de monter dans l’avion, les trois philosophes comme tous les autres passagers se sont vu remettre une notice d’information, signée du directeur de la police aux frontières (PAF) de Roissy-Charles-de-Gaulle. Cette note spécifie que s’opposer à une reconduite à la frontière « en incitant à faire débarquer une escorte policière ainsi que l’étranger reconduit hors des frontières françaises » est un délit passible d’une peine de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 18 000 euros.

Les oppositions aux expulsions d’étrangers en situation irrégulière se multipliant, une telle notice est, depuis 2007, de plus en plus systématiquement distribuée en salle d’embarquement par la PAF. Les peines prononcées n’ont jusque-là pas été au-delà du paiement d’une somme symbolique.

Ce jour-là, tous trois embarquent à Roissy sur un vol Air France pour Kinshasa, où se tient un congrès organisé par l’Agence universitaire de la francophonie et les universités catholiques de Kinshasa. Une fois dans l’avion, les trois philosophes constatent la présence d’un Africain menotté et encadré par cinq policiers. « Avec mes collègues, nous sommes juste allés voir les policiers pour leur demander pourquoi ce monsieur était menotté », affirme Pierre Lauret, 51 ans.

Les policiers, très tendus selon M. Lauret, refusent de répondre et demandent aux enseignants d’aller se rasseoir. Ces derniers insistent. Les autres passagers finissent alors par se lever à leur tour pour protester contre le menottage du sans-papiers.


« Très violemment menotté »

Au bout d’un quart d’heure, l’agitation retombe. Mais avant de décoller, le commandant de bord vient signifier à Pierre Lauret qu’il va être débarqué. « Nous n’avons lancé aucun appel, aucune protestation. La veille, cependant, un même avion n’avait pas pu décoller à cause d’un incident similaire et certains n’ayant alors pu partir étaient fatigués de vivre un nouveau ‘binz' » , explique le philosophe, qui dit avoir été « arraché » de son siège par les policiers et « très violemment menotté ». Les passagers s’étant remis à protester, un autre homme est, avec lui, également sorti de l’avion.

Une fois dehors, M. Lauret est placé en garde à vue. Il est libéré le soir même, mais avec une convocation le 4 mars 2009 au tribunal de grande instance de Bobigny. Il est poursuivi pour « opposition à une mesure de reconduite à la frontière et entrave à la circulation d’un aéronef« . Cueillis lundi à leur retour de Kinshasa, ses deux collègues, après dix heures de garde à vue, se sont vu expliquer qu’ils seraient à nouveau convoqués pour une confrontation avec le personnel de bord.

Ironie du sort, le congrès auquel les trois philosophes se rendaient portait sur « la culture du dialogue, les frontières et l’accueil des étrangers« . « Cela nous plaçait dans une situation morale délicate », reconnaît M. Lauret.

Laetitia Van Eeckhout

Source: Le Monde.fr du 23 décembre 2008