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Dans un rapport interne dont « The Guardian » (Grande-Bretagne) a récemment publié des extraits, la Banque mondiale impute la flambée des prix des produits alimentaires à la politique des Etats-Unis et de l’Union européenne en matière de biocarburants. Ce qui relance le débat sur l’utilité et l’opportunité de promouvoir le développement des biocarburants.

« Si le panier de la ménagère flambe, c’est à cause des quelques gouttes de biocarburants qu’on ajoute dorénavant au plein d’essence ». Telle est la conclusion d’un rapport confidentiel de la Banque mondiale. Les biocarburants, depuis 2002, seraient en effet responsables à 75 % de la hausse des produits alimentaires selon cette étude « politiquement incorrecte ».

Le rapport a observé une hausse de 140 % d’un panier de prix alimentaires depuis 2002 jusqu’en février 2008. Et il conclut que « la hausse des prix de l’énergie et des engrais ont contribué à une hausse de seulement 15 %, tandis que les biocarburants ont contribué à une hausse de 75 % sur cette période ».

Un document tenu secret autant que faire se peut car il dormait dans le tiroir depuis le mois d’avril 2008. Il a fallu les investigations de nos confrères du quotidien britannique « The Guardian » pour révéler le contenu au grand jour.

Selon Don Mitchell, l’économiste réputé qui a mené l’enquête, « les autres phénomènes souvent avancés pour expliquer la flambée des céréales et des oléagineux n’auraient joué qu’un rôle mineur ».

La hausse généralisée des prix des denrées alimentaires a plongé depuis le début de l’année plus de 100 millions de personnes dans les rues à travers le monde. Selon des experts, cette crise mondiale est le résultat d’un faisceau de phénomènes : sécheresse en Australie, flambée du prix du pétrole, utilisation croissante des terres pour la culture de biocarburants et spéculation sur le marché des matières premières.

Mais, selon l’auteur du rapport, « ni l’appétit de la nouvelle classe moyenne chinoise ou indienne dénoncé par le président Bush, ni les sécheresses successives qu’a connues l’Australie, l’un des principaux pays exportateurs de grains, ni même l’envolée du pétrole et des fertilisants n’ont été déterminants » dans la crise alimentaire qui en train de déstabiliser les pays à travers le monde. Et il le démontre preuves à l’appui.

Ainsi, il souligne que 30 % du maïs américain est détourné de l’usage alimentaire pour être transformé en éthanol.

En Europe, la moitié des huiles végétales sont dévolues à la fabrication de bio diesel. Voilà de quoi expliquer la baisse des stocks finaux qui font grimper les cours des matières premières agricoles sans pour autant être une alternative efficace à la hausse du prix du baril qui oscillait à 147 dollars US le 11 juillet 2008.

« L’augmentation rapide des revenus des pays en développement n’a pas débouché sur une hausse importante de la consommation mondiale de céréales et n’a pas été un facteur important de hausse des prix », indique le rapport cité par le Guardian. Des sécheresses en Australie n’ont pas non plus eu un impact significatif, estime le rapport.

Mais c’est l’utilisation croissante de biocarburants en Europe et aux Etats-Unis qui a eu la plus grande influence sur les prix, selon le rapport. « Sans l’augmentation (du recours) aux biocarburants, les stocks mondiaux de blé et maïs n’auraient pas baissé autant et les hausses de prix causées par d’autres facteurs auraient été plus modérées », souligne le document dont le contenu n’est plus qu’un secret de polichinelle.

L’auteur ajoute que la course aux biocarburants a créé des distorsions sur le marché alimentaire, détournant une partie des céréales vers les carburants au détriment de l’alimentation. Elle a aussi alimenté une spéculation financière sur le marché des céréales.

Les biocarburants, qui sont pour leurs promoteurs une alternative écologique aux énergies fossiles et permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre, étaient au menu du G8 au Japon (7-9 juillet 2008). Tout comme la hausse des prix alimentaires. Ce club de riches a, comme d’habitude, adopté des mesures moins contraignantes pour leurs pays.

Une nouvelle perspective pour le Mali

L’étude porte sur la période allant de 2002 à février 2008. Les réactions des opérateurs sont partagées. Des experts demandent à voir le modèle utilisé pour parvenir à ce résultat. Mais, certains négociants, notamment en huile, convaincus depuis des années de l’impact des biocarburants, abondent dans le même sens que l’économiste.

« Il suffit de remettre sur le marché les quelque 4 millions de tonnes de colza absorbées par l’estérification pour ramener le cours des 500 euros vers la zone des 200 », parie l’un d’eux.

Curieusement, à Rome le sommet de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) avait réussi à contourner le sujet sous la pression des pays comme les Etats-Unis et le Brésil.

Ce qui se comprend aisément puisque les Américains sont généreux avec l’organisation et le Brésil est un pays émergeant de plus en plus influent sur la scène internationale. On sait aussi que le gouvernement américain a toujours soutenu que les biocarburants n’ont fait grimper les prix alimentaires que de seulement 3 %.

Mais, comme le dit un confrère français, « la patate chaude est maintenant dans les mains des dirigeants du monde. Avec la divulgation de ce rapport, plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas ». Depuis quelques années, des groupes de pressions militent pour un moratoire sur le développement des biocarburants. Visiblement, ils prêchent dans le désert.

Cette étude ouvre néanmoins de nouvelles perspectives pour des pays comme le Mali où le biocarburant est produit à partir du pourghère, une plante non comestible. Le carburant produit à partir du pourghère est facilement utilisé pour remplacer du gasoil. Ce bio diesel joue déjà un rôle de plus en plus important dans l’électrification rurale à travers les plate formes multifonctionnelles.

C’est dire que le Mali peut promouvoir le développement des biocarburants sans compromettre ses récoltes céréalières. A condition bien sûr, comme on l’a vu pendant des décennies avec la cotonculture, que l’appétit du gain n’amène pas les paysans à consacrer l’essentiel de leurs surfaces cultivables au pourghère.

En dehors de cette plante, le Mali a encore d’autres possibilités de production de biocarburant sans trop compromettre son ambition de parvenir à la souveraineté alimentaire : la canne à sucre ! Deux grands projets sucriers vont bientôt prendre forme dans la zone de l’Office du Niger, notamment à Markala.

La mise en œuvre de ces projets va accroître les capacités nationales de production non seulement en sucre, mais aussi en éthanol, ce qui permettra aussi au Mali de faire d’une pierre deux coups. En effet, la hausse du prix du baril de pétrole entraîne aussi celle du sucre sur le marché mondial comme c’est le cas présentement.

« Si le prix du sucre remonte, c’est à cause de sa forte proximité avec le pétrole », expliquent les investisseurs. Ainsi, le 2 juillet dernier, la hausse du baril de brut a été un tremplin pour faire rebondir la canne transformée à 60 % en éthanol au Brésil, le 1er pays producteur et exportateur de sucre.

La production du sucre peut donc être l’un des ballons d’oxygène dont l’économie malienne a besoin pour traverser la conjoncture mondiale, marquée par une crise énergétique et alimentaire sans précédent.


Alphaly

16 Juillet 2008