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La police a amené Victor Sy à la Compagnie para. Il aurait insulté le comité et l’aurait traité d’incapable. On l’envoie pour être corrigé. Le premier jour on lui a fait porter le sac à dos avec 10 kilos de sable et il a fait le tour du terrain de volley-ball avec un soldat derrière, muni d’une cravache.


Deuxième jour :
on a recommencé la même chose. Le troisième jour je l’ai fait venir dans mon bureau pour l’interroger. Pourquoi tu te permets d’insulter le comité militaire de libération nationale et le traiter d’incapable, particulièrement notre Président Moussa Traoré.

Mon capitaine c’est simple: “je suis diplômé des écoles supérieures. Vous les militaires vous n’êtes que des illettrés. Vous savez à peine lire votre nom. Je ne suis pas contre le coup d’état en principe; mais si on avait mis quelqu’un de plus valable que Modibo, j’aurais été d’accord mais le remplacer par des ignorants, des incapables! Je ne suis pas d’accord. Et on me demande de me soumettre; je préfère plutôt mourir que de le faire.

– Est-ce que c’est ta conviction ça ?

– Oui.

– Je t’ai compris; à partir d’aujourd’hui je ne te demanderai plus rien; je ne te frappe plus; vas te coucher dans ta cellule. J’ai pris mon véhicule et je suis allé voir le Directeur des Services de sécurité.

– Mon colonel, j’ai compris Victor Sy. Il veut qu’on le tue et qu’il devienne un martyr. Nous devons nous mettre au-dessus de lui. Il ne peut pas nous empêcher de faire ce que nous voulons. Nous devons accepter ses injures et l’ignorer. On ne peut pas enlever la conviction de quelqu’un de sa tête. Je demande donc qu’on le libère ou qu’on l’enlève de la Compagnie para.

– D’accord demain tu me l’amènes. Le lendemain à neuf heures, je l’ai amené. J’ai pris soin de le laisser à la porte et je suis entré dans le bureau du Directeur. J’y ai trouvé une femme et un homme. J’ai salué. J’ai dit: quand vous aurez fini je vous attends dans le bureau de l’adjoint.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Je suis venu avec notre oiseau

– Non! Amène-le! Je ne savais pas que la femme était l’épouse de Victor Sy et que l’homme était son beau-frère Cheick René. Je ne les connaissais pas. Le Directeur s’est adressé à Victor Sy.

– Le capitaine est venu intervenir pour que je te libère. À cause de lui je vais le faire mais si on te prenait pour une quatrième fois, sois sûr que tu ne t’en sortiras pas. Il a répondu qu’il refuse d’être libéré; il demande à être jugé. “Ça fait la troisième fois que tu me fais enlever par la police pour me faire frapper. Devant mon beau frère et ma femme tu te présentes comme un défenseur. Je refuse d’être libéré dans ces conditions; j’exige le jugement”.
– Ferme ta gueule

– C’est parce que tu es derrière cette table et que tu portes cette tenue que tu te permets de m’insulter. En temps normal je ne te prendrai même pas comme boy parce que tu es incapable de remplir une telle fonction chez moi. Tiécoro a sorti un pistolet de son tiroir et il l’a armé. Il a dit: je te mets une balle dans la tête tout de suite! Je le lui ai arraché: “Tu ne feras pas ça”.

– Capitaine rendez-lui son pistolet. S’il me met une balle dans la tête, un jour quelqu’un va lui mettre une balle dans la tête lui aussi! Vu la tension, j’ai demandé à l’homme et à la dame de sortir de la salle.

– Capitaine vous le ramenez à la compagnie para; vous le corrigez au point qu’il dise lui-même qu’il ne recommencera plus jamais. Il faut le battre à sang.

Quand nous sommes arrivés à la compagnie para, je lui ai demandé de rejoindre sa cellule.

– Mais capitaine on vous a demandé de me battre. Si vous ne le faites pas vous aurez failli à votre devoir.

– Ce n’est pas à toi de m’apprendre mon devoir. Je sais quand je dois frapper et je sais quand je ne dois pas frapper. Pour moi tu n’es pas une personne à frapper par moi. Je t’ai compris. Le Directeur avait annoncé qu’il allait l’envoyer à Taoudénit pour un an. Trois jours après il m’a dit de le ramener à la Sûreté. Quand nous y sommes arrivés, il a téléphoné au Ministre de l’éducation Yaya Bagayogo pour le faire venir et lui annoncer qu’il va envoyer Victor Sy pour un an à Taoudénit pour avoir manqué de respect au Comité et pour indiscipline caractérisée. Ce dernier a répondu d’accord. J’ai dit au Directeur : vous ne l’enverrez pas pour un an parce qu’il n’a pas été jugé et je vous demande vraiment de ne pas l’envoyer à Taou-dénit. Je vous ai toujours dit de vous mettre au-dessus de ce que ce type-là fait.

– Je suis d’accord avec toi mais j’ai juré de l’envoyer et je vais le faire.

– Comme vous avez juré, envoyez le pour trois mois; cela va suffire. Je vous le demande.

– D’accord je l’envoie pour trois mois.
– D’accord.

Le Ministre de l’éducation a alors dit : “mon capitaine je vous remercie pour ce que vous venez de faire”.

-Je n’ai pas besoin de vos remerciements parce que c’est vous qui deviez faire ça.

C’est ainsi que Victor Sy est parti purger ses trois mois à

Taoudénit et il est revenu. Après cela, chaque fois qu’il avait le temps, il partait me voir au camp para. Il disait que j’étais son ami et que je suis très intelligent.


Ma vie de soldat

Le Capitaine Soungalo Samaké a été, durant les années 1968 à 1978, une des personnalités militaires les plus en vue du fait du rôle qu’il a joué dans l’exécution du coup d’Etat du 19 novembre 1968 et surtout des activités de la compagnie de commandos parachutistes de Djikoroni qu’il commandait.

En effet le camp para de Djikoroni était le lieu de détention de tous ceux civils ou militaires, qui on eu maille à partir avec le régime durant sa première dizaine d’années d’existence.

Le témoignage qu’il livre ici sur sa vie de soldat comprennent aussi des pages sur son parcours dans l’armée française au Maroc, en Algérie et au Sénégal, d’importantes séquences sur sa vie dans la jeune armée de la première République du Mali, des révélations documentées sur l’évolution de la situation au sein de la hiérarchie militaire jusqu’au 28 février 1978 et enfin des indications précieuses sur la mort du Président Modibo Kéïta, sur sa propre détention et le calvaire qu’il vécut durant dix ans au tristement célèbre Bagne de Taoudénit.

24 Octobre 2008